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Incipit - Le blog de Boris Martin

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    A paraître le 23 novembre 2015 : L'adieu à l'humanitaire ?

    Le 23 novembre prochain paraîtra mon essai L'adieu à l'humanitaire ? Les ONG au défi de l'offensive néolibérale, aux Editions Charles Léopold Mayer, avec le soutien de Coordination Sud, du magazine Altermondes et du Collectif des associations citoyennes.

     

    Le pitch : 

    Cela fait presque 50 ans qu’en marge de l’État et des entreprises, les ONG humanitaires françaises ont posé les bases d’un modèle social, économique et politique de la solidarité internationale innovant. Fondé sur l’action de terrain, le témoignage et le financement citoyen, il participe du développement d’une société civile parlante, agissante et indépendante. Aujourd’hui, ce modèle est en danger, de plus en plus courtisé par les entreprises qui ont peut-être trouvé dans l’État un allié objectif. Au prétexte de la baisse des financements institutionnels, de la réhabilitation des entreprises qui seraient devenues socialement responsables et de l’union sacrée contre les maux qui ravagent la planète, un écosystème néolibéral s’installe progressivement autour des ONG humanitaires. L’ouvrage de Boris Martin vise à décrypter cette emprise de plus en plus forte qui entonne l’hymne de la réforme comme les politiques invoquent le mot-déclic de « changement ». Chemin faisant, l’auteur revient aux sources du mouvement French doctors et le situe par rapport à d’autres acteurs tentés de capter le label humanitaire. Loin de faire l’impasse sur les difficultés et les ambiguïtés du monde humanitaire, mais prenant résolument sa défense, ce livre est un plaidoyer pour que les ONG humanitaires défendent leurs spécificités et leur richesse qui font d’elles un des derniers contrepouvoirs à la puissance de l’État et de l’économie de marché.

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    Rencontre avec la plus grande ONG du monde : BRAC, Bangladesh

     

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    BRAC : l’ONG-monde

    La plus grande ONG du monde est bangladaise… et le monde entier l’ignore. Ce n’est qu’une question de temps. La réussite de BRAC (Bangladesh Rural Advancement Committee) est telle que sa réputation franchit peu à peu les frontières. Au diapason de ses actions qui, d’abord circonscrites au « pays du Bengale », essaiment dans une dizaine d’autres pays d’Asie, d’Afrique et des Caraïbes. Retour sur une success-story.

    Reportage réalisé en juin 2014 - Texte et photos : © Boris Martin

    Texte paru dans la revue Humanitaire, n°39, novembre 2014 : http://humanitaire.revues.org

     

    La rencontre avec l’efficacité de la machine BRAC commence dès son site internet. Pour qui souhaite en savoir plus sur ses actions, l’ONG-entreprise propose ni plus ni moins de venir les observer sur place, au Bangladesh. Pour cela, une « Unité des visiteurs » a été créée qui se propose d’organiser leur séjour, leur offrant de choisir parmi une quinzaine de programmes répartis sur une vingtaine de sites dans tout le pays. Contre une participation aux frais allant de 20 à 35 dollars US par jour et par personne, BRAC ouvre ses portes aux membres d’ONG, aux institutionnels ou aux chercheurs. C’est dire si cette ONG pas comme les autres est consciente de l’intérêt croissant qu’elle suscite. De fait la curiosité du visiteur ne manquera pas d’être sollicitée.

     

     

    L’empire solidaire

    Dès l’arrivée à l’aéroport de Dacca, son regard sera attiré par les affiches proposant les services de la banque… BRAC. Et tout au long du trajet le conduisant au siège de l’organisation – emporté au cœur du capharnaüm que représente la circulation dans cette métropole de près de 15 millions d’habitants –, il ne cessera de relever les signes de la marque BRAC, comme imprimée dans le tissu social de la vie bangladaise. Au détour d’une avenue saturée de tricycles propulsés par des hommes à la peine, de rickshaws verts en forme de cages grillagées roulantes et d’autocars bariolés tout droit sortis d’un film de Bollywood sur les toits desquels se sont agglutinées des dizaines de personnes, le visiteur croisera les publicités vantant les mérites des vêtements ou des produits laitiers Aarong, fleuron de l’empire solidaire. Peut-être même croisera-t-il une des voitures de l’auto-école BRAC, conduite par une jeune femme pauvre espérant décrocher le précieux sésame ou par… un policier en formation de sensibilisation aux règles de sécurité routière. Au terme de son périple, il aura encore l’occasion de passer devant les locaux de l’Université BRAC – 6000 étudiants – avant de contempler le bâtiment de 20 étages qui forme le quartier général de cette organisation, mélange unique d’entrepreneuriat social et d’actions de lutte contre la pauvreté.

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    Le temps de passer par l’hôtel et le restaurant – tous deux intégrés à l’édifice évidemment – et l’on prend alors, quelque peu incrédule, la mesure de celle que certains ont surnommé la « multinationale du développement »[1]. À chaque étage correspond un panel d’activités qui, pour la plupart des ONG dans le monde, suffirait à constituer leur unique objet social : droits humains au 6e étage, eau-sanitation-hygiène au 8e, microfinance au 9e, agriculture et sécurité alimentaire au 10e, migration et empowerment communautaire au 11e, catastrophes naturelles-environnement-changement climatique au 12e, éducation au 17e, etc. Ce n’est plus une ONG, c’est un couteau suisse. Pourtant, l’élévation dans les étages offre de contempler, par les larges baies vitrées, la réalité autant que les besoins du pays : à quelques dizaines de mètres de là, à perte de vue, s’étale le bidonville de Korail où vivent 50 000 personnes. Pour la seule ville de Dacca, il existe près de 8 000 « slums » comme celui-ci, concentrant quelque 30 % de la population. Alors, on se dit que BRAC ne peut pas être une simple façade, joliment servie par une communication efficace. Son éventail d’activités est à la mesure de ce chantier gigantesque, permanent. Surplombant cette réalité palpable, la tour BRAC fait figure de symbole, comme si l’organisation avait fait vœu de fouler aux pieds la pauvreté et l’iniquité qui en est le ferment.

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    Si elle ne les pas encore, loin de là, éradiquées, cela fait plus de quarante ans qu’elle y travaille. Et dans ce pays de 153 millions d’habitants, classé au 8e rang des plus peuplés au monde, avec une densité de plus de 1 000 habitants au km2 (portée à 44 000 à Dacca), BRAC est une institution que tout le monde connaît. Et pour cause, son histoire est intimement liée à celle du Bangladesh, depuis la naissance du pays au seuil des années 1970 jusqu’à l’effondrement, en avril 2013, du Rana Plazza – un immeuble abritant des ateliers de confection pour des marques internationales de prêt-à-porter – qui causa la mort de plus de 1 000 personnes. Entre ces deux dates se développe ce que Mushtaque Chowdhury appelle le « paradoxe du Bangladesh »[2]. Ce pays, qui fait figure d’atelier du monde, se débat avec un produit national brut faible, une disparité de revenus, une pauvreté persistante, une malnutrition importante et un usage encore insuffisant des services de santé de base. Sans compter une malédiction géographique et climatique qui le place régulièrement sur la trajectoire de cyclones et sous les effets de la mousson. Et pourtant. Porté par un taux de croissance de 6 %, il a su développer un système de soins à bas coût tandis qu’en 2010, l’ONU reconnaissait ses progrès sur la voie des Objectifs du Millénaire pour le développement, notamment en matière de mortalité infantile et maternelle. Et BRAC n’est pas pour rien dans ces résultats.

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    BRAC : une histoire bangladaise

    Au tout début des années 1970, le « pays du Bengale » n’existe pas en tant que tel. Fruit de la partition de l’Inde en 1947, il forme la partie orientale du « pays des Purs » – le Pakistan – séparée du pouvoir central installé à Karachi par une large bande du territoire indien. Si l’islam est leur point commun, ces deux entités diffèrent par la culture et la langue tandis que l’isolement économique auquel le Pakistan occidental soumet sa partie orientale ne fait qu’attiser les braises de la révolte. Et c’est une catastrophe naturelle qui met le feu aux poudres.

    En deux jours, les 12 et 13 novembre 1970, lecyclone de Bholaravage le Pakistan oriental, tuant entre 224 000 et 300 000 personnes (500 000 officieusement). Le manque de réaction du gouvernement central pakistanais nourrit l’opposition politique bengalie qui prend l’ascendant lors des élections organisées en décembre. Le président pakistanais feint un certain temps de prendre en compte ce verdict des urnes avant d’aviver les tensions qui aboutissent en mars 1971 à la guerre d'indépendance qui se double d’une troisième guerre indo-pakistanaise[3]. L’offensive pakistanaise sur le territoire oriental est des plus violentes : « Une guerre étrange, atroce, comme on n’en fait plus, et comme on ose à peine imaginer. D’inexplicables histoires d’hindous et de musulmans, des tueries, du sang, un génocide, Saint-Barthélemy de l’Asie, plus mystérieuse et plus terrifiante que la nôtre… », écrira dans son premier livre celui qui deviendra BHL[4]. D’une certaine manière, non sans ambiguïté[5], il répondait à l’appel lancé quelque temps plus tôt par Malraux en faveur d’une « Brigade internationale pour le Bengale ».

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    Alors que les guerres de libération éclatent un peu partout, le « pays du Bengale » attire en effet l’attention du monde entier. Il faut dire que c’est sans doute la première fois qu’une catastrophe naturelle engendre une guerre civile – on estime entre 300 000 et 3 millions le nombre de victimes de cette dernière – et la naissance, en décembre 1971, d’un pays que l’on appelle alors encore le Bangla Desh. C’est peut-être aussi un des rares exemples où, par une sorte d’effet domino, la conjonction de deux désastres – naturel et politique – donnera naissance dans le pays concerné à une ONG, en l’occurrence BRAC. Et il n’est pas sans intérêt de relever que celle-ci apparaît à peu près au même moment où Médecins sans Frontières est créée en France. Par une sorte de raccourci, on pourrait même se risquer à dire qu’à cette époque où le tiers mondisme commence à entonner son chant du cygne, l’humanitaire français naît du Biafra et BRAC de Bhola.

     

    Le parallèle s’arrête là car si l’ONG qui incarne l’humanitaire French doctors se projette sur les crises survenant à l’étranger, BRAC va se consacrer à sortir son pays de la pauvreté. À l’époque, on prête à Henry Kissinger d’avoir qualifié le Bangladesh de « pays sans espoir ». C’est ce que refuse un jeune comptable d’une trentaine d’années. Après avoir étudié l'architecture navale à l'Université de Glasgow, Fazle Hasan Abed monte dans la hiérarchie de la compagnie Shell jusqu’à en devenir un des dirigeants. Quand éclate la guerre d’indépendance, il lance depuis Londres une initiative d’interpellation et de récolte de dons – Help Bangladesh – avant de retourner dans son pays désormais libre, mais exsangue. C’est alors qu’il abandonne sa carrière plus que prometteuse pour lancer en 1972 BRAC, un modèle d’entreprise sociale qu’il dirige toujours à 78 ans.

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    Un modèle d’entreprise sociale

    Quand Fazle Hasan Abed se lance dans cette aventure, il met à profit ce qu’il a appris dans sa carrière relativement courte pour faire de BRAC la synthèse, a priori idéale, entre les modèles de l’entreprise et de l’ONG. Le principe est simple : la première rapporte de l’argent, la seconde le dépense et toutes les deux le font afin de « réduire la pauvreté par l'autonomisation des pauvres », le credo que chaque entreprise du groupe inscrit à son frontispice. De fait, si BRAC se présente comme une ONG, elle est enregistrée au Bangladesh en tant que société, mais c’est toujours la vocation de la première qui est mise en avant. Mushtaque Chowdhury le dit très bien qui voit dans BRAC « une ONG qui a de nombreuses entreprises à son service »[6].

    Aujourd’hui, ce sont 18 entreprises qui composent l’empire solidaire BRAC, parmi lesquelles une usine d’élevage de poulets (fournisseur du géant KFC pour le Bangladesh), une chaîne de stockage par le froid, une laiterie, une pêcherie, une unité d’insémination artificielle pour bovins ou encore une usine de fabrication d’emballages – notamment pour les produits Aarong, puisqu’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même. En 2013, ces entreprises ont généré 165 millions de dollars de revenus, soit 2% de plus qu’en 2012. Une gageure en temps de crise.

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    La force de BRAC est de créer des entreprises en prise avec des besoins identifiés au cœur de la population pauvre ou modeste du Bangladesh pour répondre d’abord à ces besoins, ensuite développer l’activité des bénéficiaires – plus facilement appelés « clients » – et enfin dégager des bénéfices qui seront mobilisés dans les actions auprès des plus pauvres. Un cercle vertueux en somme. Les profits générés par les entreprises sont ainsi pour moitié dévolus aux programmes de l’ONG, pour moitié réinvestis dans les entreprises elles-mêmes.

    Prenons l’exemple du fleuron que représente Aarong. En 1978, l'entreprise est créée pour soutenir l’activité de sériciculture afin que les producteurs de soie filée à la main puissent tirer un prix équitable de leur travail et accéder aux marchés, notamment urbains, où demande et pouvoirs d’achats sont plus élevés. Aujourd'hui, Aarong est devenu l'un des plus grands détaillants du Bangladesh. Et il en va ainsi de la plupart de ses entreprises : les unes permettent d’offrir un marché aux éleveurs de poulets ou aux producteurs de lait, les autres de fournir des aliments moins chers aux premiers ou encore de développer une activité pour les femmes à travers la cueillette du thé, etc… Autrement dit, elles ont-elles-mêmes un objet social, au sens fort du terme. Le système BRAC fonctionne en synergie et de manière holistique, à tel point que les entreprises excédentaires aident celles qui pourraient connaître des difficultés.

    Résultat, en 2013, l’ONG BRAC a pu engager dans ses programmes de lutte contre la pauvreté 728 millions de dollars de dépenses, couvertes à près de 80 % par les revenus générés par les activités de ses entreprises sociales, ses investissements et ses services financiers, le reste étant couvert par les dons de bailleurs comme les coopérations anglaise ou australienne, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme ou encore l’Unicef. Sans compter les 120 000 salariés qui vivent grâce à BRAC et lui valent sa réputation de plus grande ONG au monde[7].

    Forte de l’empire solidaire qu’elle a su mettre en place, BRAC entend aller encore plus loin et devenir, à terme, autosuffisante à 100 %. Sir Fazle Hasan Abed – il est chevalier commandeur de l'ordre britannique de Saint-Michel et Saint-Georges depuis 2009 – ne cesse de le répéter à la manière d’un mantra : « Small is beautiful, but big is necessary ». Feignant de la prolonger, en réalité il invalide la formule d’Ernst Friedrich Schumacher qui, dès les années 1970, avait fait une critique sévère de l’économie de marché[8]. Cette « multinationale du développement » a en tout cas fait la preuve que des entreprises peuvent renoncer à la recherche de la marge maximale pour assumer leur part de responsabilité sociale. Un exemple que les entreprises occidentales pourraient suivre, serait-on évidemment tenté de suggérer. Seraient-elles capables pour autant de pousser aussi loin cette logique qui semble sans équivalent dans le monde ? Instauré dès le lancement de BRAC en 1972, ce modèle fait tellement partie de l’ADN de cette ONG-entreprise que l’on peine à imaginer sa duplication.

     

    Si l'économie est un monde en soi, comme l’affirmait Fernand Braudel, c’est-à-dire « un morceau de la planète économiquement autonome, capable pour l'essentiel de se suffire à lui-même et auquel ses liaisons et ses échanges intérieurs confèrent une certaine unité organique »[9], alors BRAC pourrait bien devenir, et plus vite qu’on ne le pense, l’ONG-monde.

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    L’auteur tient à remercier toutes les équipes de BRAC pour leur accueil et leur disponibilité, et tout particulièrement : Shararat Islam, Asif Imran Khan et A. Mushtaque R. Chowdhury

     

    L’auteur

    Boris Martin est rédacteur en chef de la revue Humanitaire qu’il coordonne depuis sa création. Il est par ailleurs auteur, coauteur ou directeur de plusieurs essais dont Critique de la raison humanitaire (dir. avec Karl Blanchet, préface de Rony Brauman), Le Cavalier bleu, 2006 (édition anglaise, 2011 : Many Reasons to Intervene : French and British Approaches to Humanitarian Action, chez Hurst & Co Publishers Ltd). Il a également publié des récits aux éditions du Seuil (« C’est de Chine que je t’écris… », 2004 ; Chronique d’un monde disparu, 2008) et une fiction aux éditions Elytis en 2010 : Hong Kong, un parfum d’éternité. Son dernier ouvrage– L’iconoclaste. L’histoire véritable d’Auguste François, consul, photographe, explorateur, misanthrope, incorruptible et ennemi des intrigants – est paru en mai 2014 aux Éditions du Pacifique.

     

     



    [1] Julien Bouissou, « La multinationale du développement », Le Monde, 9 mars 2013.

    [2] A. Mushtaque R. Chowdhury est vice-président et directeur exécutif par intérim de BRAC. Voir The Lancet, Bangladesh : Innovation for Universal Health Coverage, vol. 382, n° 9906, 23 novembre 2013, et notamment l’article d’A. Mushtaque R. Chowdhury et al., « The Bangladesh Paradox : Exceptional Health Achievement Despite Economic Poverty », p. 9-20.

    [3] L'Inde, dont une partie du territoire avait été touché par le cyclone de Bhola, avait déjà fait face à l’afflux de réfugiés qui seront 10 millions au plus fort de la guerre. Avec l’URSS, elle décide de venir en aide à la provincesécessionniste.

    [4] Bernard-Henri Lévy, Bangla Desh, nationalisme dans la révolution, Librairie François Maspero, 1973, réédité en 1985 aux Éditions Grasset et Librairie Générale Française sous le titre Les Indes rouges.

    [5] Une ambigüité que BHL lui-même décrypte de manière intéressante – peut-être même sincère… – dans la préface qu’il a rédigée à l’occasion de la réédition en 1985 du livre précédemment cité.

    [6] Lire l’interview de Mushtaque Chowdhury dans le numéro cité de la revue Humanitaire.

    [7] Si World Vision a un budget de 2,6 milliards de dollars, elle déclare 40 000 salariés dans le monde.

    [8] E. F. Schumacher, Small is beautiful : une société à la mesure de l'homme, Le Seuil, 1979 (l’édition originale anglaise datait de 1973).

    [9] Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme : xve-xviiie siècles, Paris, A. Colin, 1967.

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    Reportage : Recycleurs de Manille

    Recycleurs de Manille :

    la santé comme moteur de changement

     

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    À Manille, aux Philippines, Médecins du Monde mène un programme de réduction des risques auprès des recycleurs de déchets électriques et électroniques. Par ce projet pilote, l’association médicale intègre la problématique environnementale montante à son volet d’actions. Elle démontre surtout que la santé représente une porte d’entrée privilégiée pour atteindre une communauté particulièrement vulnérable, oubliée d’une croissance philippine prometteuse et réduite à dépendre du rebut qu’accumulent nos sociétés de l’abondance.

     

    Texte : Boris Martin - Photo : Meri Bokeria

    Paru dans la revue Humanitaire, n° 38, juillet 2014

    Version anglaise

    Reportage réalisé en juin 2014

    Depuis la voie express qui, au rythme d’une circulation pléthorique, relie l’aéroport international Ninoy Aquino à Manille, on prend peu à peu la mesure de cette ville qui n’en est plus tout à fait une. L’ancienne Maynila, « l’endroit où il y a des manguiers », s’est faite conurbation, étendant ses rhizomes jusqu’à agripper seize autres cités pour former Metro Manila, une des plus grandes métropoles au monde, avec près de vingt millions d’habitants.

    À la faveur d’une rocade un peu plus élevée que les autres, on est presque surpris de dominer la mégapole. Essentiellement horizontale, la Grande Manille s’étale à perte de vue, déroulant ses tapis d’asphalte entre des pâtés de maisons recouvertes de tôles ondulées. Seule exception, Makati. La « petite » ville de quelque 500 000 habitants projette vers le ciel laiteux ses tours ultra-modernes, îlot de verticalité et de prodigalité, symbole d’un pays à la croissance en flèche (7,8 % début 2013). Dans ce quartier d’affaires aux faux airs de Hong Kong, buildings, villas de luxe et gigantesques centres commerciaux cernés de gardes armés forment l’avant-poste d’une société ultralibérale qui a su s’arrimer au train de la mondialisation. Au risque d’oublier une grande partie des siens.

     

    Makati-Capulong : retour vers le futur

    Pour s’en rendre compte, il suffit de délaisser Makati pour rejoindre Capulong, un des quatre sites de la métropole où Médecins du Monde s’est installée auprès des communautés de recycleurs informels. Encore faut-il parcourir la dizaine de kilomètres séparant la vitrine avantageuse de l’envers de Metro Manila et ainsi concéder une heure de temps aux embouteillages chroniques. L’occasion d’attraper au vol les indices d’une histoire chaotique qui raconte ce mélange étonnant d’Occident et d’Orient que sont les Philippines.

    Sillonner l’avenue José Rizal, c’est revenir au xixe siècle, aux Indes orientales espagnoles et en faire surgir l’image de ce héros national, médecin et chirurgien, poète et romancier qui paya de sa vie son opposition au régime colonial. Emprunter Jesus Street, c’est comprendre comment, en trois siècles, ce dernier a fait des Philippines un des rares pays à dominante catholique en Asie. Si le sacrifice de Rizal galvanise les indépendantistes au point que la couronne espagnole abandonne l’archipel philippin, c’est pour mieux le revendre aux États-Unis en 1898. Et l’on réalise alors, en dévalant Lacson Avenue, que l’on roule sur l’ancienne Forbes Street, du nom d’un gouverneur américain. Il aura fallu une guerre, un million et demi de morts philippins et une anglicisation à marche forcée du pays pour que celui-ci, en 1946, réalise enfin le rêve d’indépendance de Rizal. Pour revenir à la réalité de 2014, rien de tel que le retentissement des klaxons des « Jeepneys », ces anciens véhicules de l’armée américaine transformés en transports collectifs bon marché…

    Au cœur de Manila City, la concordance des temps se fait plus hasardeuse encore. Aux avenues modernes, rectilignes et proprettes de Makati ont succédé des ruelles tortueuses et insalubres – parfois bordées de maisons aussi anciennes que décaties – dans lesquelles une population pauvre s’affaire à organiser sa survie quotidienne. Pièces détachées de camions ou de voitures, objets en plastique, tout ce qui a traversé la longue chaîne de la consommation termine ici sa course. Dans Capulong Street, beaucoup d’habitants se sont spécialisés dans les déchets électriques et électroniques.

     

    Un travail communautaire difficile

    Sur l’affiche écrite en filipino, le logo de Médecins du Monde (MDM) se fait discret. Tout comme sur les sweat-shirts verts qu’arborent fièrement les membres de la Capulong Waste Recyclers Association. C’est que le vêtement en dit long sur le travail qu’ils ont accompli depuis un an avec le soutien de l’ONG française. Et celle-ci a dû batailler ferme pour les convaincre de s’organiser. Nards est bien placé pour le savoir. À 58 ans, le coordinateur de MDM pour le site de Capulong a une longue expérience du travail communautaire. Et pourtant : « Lors de la première réunion que j’ai organisée, il n’y avait que 2 personnes. Elles m’ont dit qu’on n’arriverait pas à organiser la communauté. J’ai insisté. Je venais là chaque jour, je m’asseyais et personne ne venait me parler. Et lentement le lien de confiance s’est créé. »

    Capulong est le plus sensible des quatre sites sur lesquels MDM a décidé de s’installer. Dans ce bidonville –un des 500 que compterait la capitale et dans lesquels s’entasserait quelque 40 % de sa population –, la vie est dure. Elle n’appelle pas toujours à la solidarité. Alors il a fallu apprendre les lois non écrites, appréhender les conditions de sécurité dans un quartier où le trafic de drogue incite à la méfiance autant qu’il génère de la violence, comprendre comment fonctionnaient les recycleurs : « Même s’ils vivent très près les uns des autres, ces gens ne se connaissent pas plus que cela. C’est une société très individualiste. » Patiemment, il a donc fallu à Nards et à toute l’équipe expliquer le projet que MDM entendait mener au sein de cette microsociété, pour elle et surtout avec elle.

     

     

    Un projet pas comme les autres, une problématique mondiale

    C’est Astrid Heckmann, la coordinatrice générale de la mission, qui a eu l’idée de soumettre à MDM cette problématique montante des déchets d’équipements électroniques et électriques (DEEE) et de leur impact sur la santé des recycleurs informels : « Si on s’éloigne un peu de la notion de santé purement physique et médicale, si on adopte une approche dynamique et globale de la santé comme celle de la charte d’Ottawa<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]-->, alors on colle au souci de MDM de participer au changement social ». Une extension du domaine de la santé en quelque sorte et qui n’avait rien d’évident pour l’ONG médicale, comme le souligne le docteur Guillaume Fauvel, responsable associatif de la mission et chef de file du groupe Santé-Environnement : « La thématique santé-environnement avait déjà été évoquée à plusieurs reprises ces dernières années à MDM. Nous avions souvent tendance à en conclure qu’il s’agissait d’une problématique complexe car multifactorielle, avec des propositions d’intervention qui n’entraient pas forcément dans le cadre classique d’une ONG humanitaire de santé comme MDM. Qu’il s’agisse de l’impact des essais nucléaires à Mururoa ou de l’accident de Tchernobyl en Biélorussie, ou encore de la problématique de la contamination des sols par l’activité minière en Bolivie, nous y allions toujours de manière assez timide et finalement, sans action véritablement affirmée et solide. Mais chemin faisant, la maison a fini par s’intéresser un peu plus à ces questions, et l’on s’est rendu compte que c’était le social qui, d’une certaine manière, nous permettait de faire le lien entre santé et environnement : certaines des populations ciblées par Médecins du Monde, en grande difficulté d’accès aux soins de base, parce que dans une grande pauvreté et une grande exclusion, étaient en plus exposées à des facteurs environnementaux venant rajouter une couche à leurs difficultés sociales et sanitaires. Cela commençait donc à prendre sens de travailler sur cette approche globale »<!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]-->.

    Grands oubliés du casse-tête mondial que représente le recyclage des DEEE[3] – lequel a su trouver ses solutions techniques en Occident via des voies réglementées –, les recycleurs du secteur informel ont l’immense inconvénient d’être dans les pays du Sud… à ce titre, ils sont comme « sortis des radars » de la surveillance médicale et même de l’application du principe de précaution, alors même qu’ils sont en première ligne. Des études scientifiques considèrent qu’il existe une corrélation très probable entre l'exposition à des déchets électroniques et des changements dans les fonctions thyroïdienne, cellulaire ou pulmonaire (notamment une réduction de la capacité vitale forcée[4] chez les jeunes enfants) ou des phénomènes d’avortements spontanés, de morts à la naissance, de naissances prématurées et de poids de naissance réduits[5]. Ces liens probables mais toujours hypothétiques demandent à être confirmés par des études épidémiologiques poussées auprès des populations vulnérables. Encore faut-il que des institutions acceptent de financer de telles études dont les cohortes toute désignées se trouvent essentiellement au Ghana, Nigeria, en Inde, Thaïlande, au Vietnam ou… aux Philippines.

     

    Chez les recycleurs du secteur informel

    Capulong Street est dans l’exact prolongement de la rade qui, à quelques centaines de mètres de là, abrite un des plus grands ports à conteneurs du monde où arrivent chaque année des tonnes de déchets électriques et électroniques en provenance de Chine, du Japon ou de Corée. Si les Philippines ont ratifié la Convention de Bâle[6], elles n’ont pas signé l’amendement qui aurait permis d’interdire purement et simplement l’arrivée de ces déchets dans le pays. C’est que les Philippines ont vu là une ressource financière, arguant qu’elles disposaient des installations aptes à traiter ces matériels en fin de vie. Astrid modère cet argument : « Sur le papier, il existerait dans le pays 14 usines de recyclage, les Facilities (TSDF) ; en réalité il n’y en a que 2. Et paradoxalement, la contamination au plomb de leurs travailleurs est deux fois plus importante que dans le secteur informel car ils travaillent dans des hangars fermés, sans aération, balaient tous les soirs les poussières contenant du plomb qui du coup se dispersent dans l’air… » Pourtant, ces usines détiennent en quelque sorte le monopole du traitement des déchets venant des entreprises et de l’étranger. Il ne reste aux recycleurs du secteur informel que les déchets des particuliers. 

    C’est le cas de Samy, la quarantaine, qui accomplit ce travail depuis vingt-cinq ans. Il se définit lui-même comme « un pionnier » : « J’ai commencé par le recyclage des bouteilles avant de me mettre aux déchets électroniques parce qu’il y en avait de plus en plus. Et puis d’autres ont fait comme moi. C’est devenu moins rentable, mais c’est le seul moyen pour nourrir la famille. » Samy a une femme, Imelda, et cinq enfants ce qui, même pour les très catholiques Philippines qui interdisent l’avortement, les situe au-delà de la moyenne déjà élevée de trois enfants par femme. Ils vivent tous ensemble au fond d’une ruelle de la largeur d’un couloir. C’est là qu’est leur « maison », petite cahute de tôle formant une seule pièce de quatre mètres carrés environ, modèle réduit d’un intérieur rêvé agglutinant télévision, chaîne hi-fi, bibelots couverts de chapelets au milieu desquels trônent des images pieuses. Et puis quelques carcasses de ventilateurs ou de machines à laver qui rappellent l’activité de Samy.

    Chaque jour, c’est le même rituel. Samy se lève à 4 heures, prépare le déjeuner des enfants, puis va emprunter le capital de 2 000 pesos (environ 30 €) au « Junk shop », sorte de grossiste-ferrailleur. Il donne alors 150 pesos à ses enfants pour leur journée d’école puis quitte à son tour la maison. Il va très loin de Capulong pour acheter aux particuliers ces appareils usagers qui, concurrence oblige, sont de plus en plus difficile à trouver dans le quartier.

    Un peu plus tard, c’est au tour de Jason d’entamer sa quête quotidienne. Il a 20 ans, un air timide qui lui en donne 16, un sourire gêné sans cesse pendu aux lèvres, son nom « Soriano » tatoué à la manière d’un graffiti sur le bras gauche. Lui aussi, comme tous les jours, est allé emprunter un modeste pécule auquel s’ajoute le prix de la location du triporteur, une autre « prestation » du Junk shop. Une longue errance dans les rues du quartier de Capulong s’annonce. Les mains en porte-voix, le voilà qui entonne son habituelle mélopée : « J’achète vos appareils endommagés ou cassés : ordinateurs, processeurs, téléviseurs, réfrigérateurs, appareils d’air conditionné… J’achète ! » Sa voix, de moins en moins assurée, ne cessera de résonner dans les ruelles durant près de cinq heures. En vain, ou presque : pour tout butin, Jason rapporte un lecteur DVD. Le regard un peu plus las que d’habitude encore, il glisse que c’est un « mauvais jour ».

    Quand il rentre à Capulong Street, vers 14 h, il est alors temps de démanteler l’appareil qu’il a acheté. Il n’a pas le choix : s’il veut manger, il lui faut en retirer les substances négociables, les revendre au Junk shop et espérer un petit bénéfice quand il se sera libéré de sa dette à l’égard de ce dernier. Il s’installe à même la chaussée avec ses voisins, compagnons d’infortune et néanmoins concurrents. La pêche a semble-t-il été bonne pour Samy qui dépose fièrement quelques microprocesseurs entre les mains du propriétaire du Junk shop dont il reçoit en échange quelques billets : l’équivalent de 5 €, son salaire moyen. L’affaire est plus compliquée pour le jeune Jason : après une demi-heure à démanteler fébrilement le lecteur DVD, il en retire quelques câbles et des processeurs qui lui feront gagner, au final, 50 centimes d’euro.

    Du moins a-t-il pris soin d’utiliser les gants et les outils que MDM a remis à la Capulong Waste Recyclers Association pour qu’elle les distribue elle-même à ses membres. Si le démantèlement d’aujourd’hui s’est avéré relativement inoffensif pour la santé, ce n’est pas le cas des pratiques à risques qui ont alerté l’ONG française : brûlage des câbles pour récupérer le cuivre se trouvant à l’intérieur ou éclatement des tubes cathodiques, des ampoules basse consommation et des néons, autant de techniques sommaires qui dégagent des fumées toxiques, dispersent des poussières de plomb, polluants organiques persistants et autres gaz fluorés. Ces opérations sont souvent menées dans les lieux de vie, à proximité des enfants – quand ces derniers n’y participent pas directement. Et les substances dangereuses de se diffuser dans l’air ou les égouts, impactant toute une population…

    Evelyn sait que ces considérations sanitaires pèsent encore trop peu dans la balance de la survie quotidienne. Coordinatrice du programme MDM pour les quatre sites après avoir été durant 17 ans responsable des services sociaux et du travail communautaire de l’association Caritas à Manille, elle connaît bien ses compatriotes : « Ce que ces gens font chaque jour, je ne pourrais pas le faire, ils ont des vies très difficiles. Cela me motive encore plus pour les aider. Ce qui me porte, c’est de sentir que l’on peut agir sur la vie des gens, que ces derniers ont conscience qu’on est là pour les aider. Ce n’est pas tant le soutien matériel qu’on leur apporte que le fait de se sentir impliqué dans leur vie qui m’inspire : toucher une vie, c’est important… » Nards, « l’ancien de l’équipe » comme il se présente, n’en est pas moins motivé, lui qui a quasiment calqué son existence sur celle des recycleurs de Capulong, se levant à 4 heures chaque matin, passant de longues heures à leurs côtés : « Pour moi, il n’y a pas de différence entre mon travail et ma vie. Chaque jour est fait de nouvelles expériences, il n'y a pas de jour ennuyeux. Ces gens sont là, jour après jour, et ils ont besoin de nous. » Samy le dit à sa manière : « C’est vrai que j’étais malade assez souvent, j’avais des maux de tête, je me sentais très faible. Ça va mieux maintenant, je fais plus attention. » Samy a d’ailleurs été d’un grand soutien pour permettre à MDM de pousser la porte de sa communauté et ainsi créer ce lien sans lequel rien n’aurait été possible.

     

    La santé : porte d’entrée pour aider les recycleurs à s’organiser

    Astrid Heckmann le reconnaît : « La première année du programme [juin 2012-juin 2013], il nous a fallu plusieurs mois pour nous faire accepter, expliquer par exemple que nous n’étions pas des indics de la police. Ce travail communautaire, nous l’avions conçu à l’origine comme devant être mené en parallèle avec la réduction des risques et le suivi médical, mais il est en fait rapidement devenu le pivot du projet. » C’est ce qui explique pourquoi l’équipe est en grande partie composée de travailleurs communautaires expérimentés, une équipe de 10 salariés, dont 9 Philippins.

    Le programme, conçu pour se dérouler sur 4 ans, jusqu’en juin 2016, développe donc simultanément trois axes qui forment autant d’objectifs : d’abord réduire le risque d’exposition des recycleurs et de leur communauté à des métaux lourds et à des produits toxiques, ensuite améliorer la capacité de réponse de cette communauté à ses propres problèmes, enfin faciliter l’accès de cette communauté à des soins de santé appropriés.

     

    S’agissant d’un projet comportant une dimension technique, MDM a développé un partenariat avec la Fondation Veolia Environnement, une démarche pragmatique qui n’avait pourtant rien d’évident pour l’ONG. Guillaume Fauvel l’explique très bien : « Le dialogue que nous avons engagé avec quelques organisations environnementalistes s’est révélé compliqué puisqu’elles se prononçaient plutôt pour le bannissement des produits toxiques et l’interdiction de cette activité dangereuse. Or on est en présence de petites familles de recycleurs qui, de toute façon, continueront à s’exposer parce que l’activité leur est nécessaire pour vivre. Une interdiction n’aurait pour effet que d’encourager une activité illégale, clandestine et sans doute encore plus dangereuse. C’est donc vers la Fondation Veolia que nous nous sommes tournés. Autant dire que cela a créé du débat chez nous, certains n’admettant pas qu’on puisse « s’accoquiner » avec la Fondation d’une multinationale qui, dans certains pays du Sud, réalise des bénéfices sur ses activités d’assainissement et de l’eau. Mais nous l’avons validé car ce n’était pas qu’un partenariat financier, mais également un partenariat technique : en se rapprochant de techniciens de Veolia, on a pu travailler avec des spécialistes du recyclage qui sont venus à Manille pour observer et faire des propositions très judicieuses, tout à fait adaptées au contexte des bidonvilles philippins, à base d’appareils peu coûteux, facilement exploitables et reproductibles qui permettent à ces familles de travailler sans se mettre en danger ». De fait, le Programme a été lauréat des Trophées 2013 du Mécénat d’entreprise pour l’environnement et le développement durable remis par le ministère français de l’Environnement : une distinction qui a rempli de fierté les membres philippins de l’équipe…

     

    L’appui d’ingénieurs de Veolia, associés au médecin de l’équipe, Christina, a permis de sensibiliser très concrètement les recycleurs à la dangerosité de leur activité. Ces dangers bien souvent invisibles, inodores et aux conséquences à long terme rencontrent le déni forcé que bon nombre de Philippins opposent à la question de leur santé : « C’est le problème numéro 1 des Philippins pauvres qui la considèrent pourtant comme un problème accessoire à côté de leur survie », regrette Andy, le coordinateur trentenaire du site de Camarin. Là-bas, dans le nord de Manille, il suffit de voir comment les enfants brisent à coup de pierre les écrans de téléviseurs, éparpillant les éclats recouverts de produits chimiques pour atteindre le tube cathodique…

    La réalité incontournable de ces comportements dangereux, justifiés par une logique de survie, plonge bien évidemment ses racines dans des logiques brutales, celles de la pauvreté et de « l’invisibilité sociale » de ces communautés. Prenant acte de ces données, désireuse de ne pas se cantonner à la seule activité de réduction des risques, Médecins du Monde a articulé son programme autour de l’auto-organisation des recycleurs et du renforcement de leurs capacités.

    Une fois les communautés sensibilisées et mobilisées, des représentants des recycleurs ont ainsi été élus. Réunis en « groupes de base », ils ont eux-mêmes posé les principes de leur organisation, concrétisée aujourd’hui par l’existence de quatre associations – une par site – regroupant 450 membres au total. Progressivement, elles réunissent leurs assemblées générales, élisent leurs présidents, établissent des comités thématiques. Un pas de géant pour ces populations si proches et pourtant si lointaines, une évolution qui ravit Nards : « C’est presque moi qui ait fait le lien entre elles et maintenant elles ont créé une association, elles se présentent comme une communauté ! » Elles réalisent ainsi qu’elles ont des intérêts communs. Surtout, une fois leur enregistrement officialisé auprès des autorités locales et de la Presidential Commission on Urban Poor, elles seront devenues enfin « visibles » : elles auront gagné le droit d’être des interlocuteurs reconnus.

    Elles ont déjà gagné leurs galons de respectabilité au sein même de leurs quartiers : fin 2013, les quatre communautés de recycleurs ont organisé le nettoyage des espaces publics, allant jusqu’à drainer les canaux d’irrigation pour faire de nouveau circuler l’eau dans les canalisations. Depuis les populations portent un nouveau regard sur ces recycleurs qui, à vrai dire, n’avaient jamais vraiment eu bonne presse, précisément du fait des déchets qu’eux-mêmes généraient.

     Dans les prochains mois, ce renforcement des capacités des recycleurs va monter en puissance. Déjà les quatre associations existantes parlent de se fédérer. Peut-être même pourraient-elles envisager de se constituer en coopérative. MDM les appuiera dans cette démarche en leur permettant de suivre des formations (leadership, entreprenariat, législation des coopératives, législation environnementale, etc.). Ce faisant, ce sont elles qui pourraient bien relayer l’ambition que nourrit MDM d’étendre ce programme à d’autres quartiers de la métropole. Car si les avancées observées sur les quatre sites actuels profitent déjà à quelque 2 000 personnes (en comptant les recycleurs et leurs familles), il ne faut pas oublier que les recycleurs se comptent probablement en dizaines de milliers dans cette ville de 20 millions d’habitants.

    Une dynamique est en tout cas enclenchée qui témoigne, in vivo, de l’énergie que peuvent retrouver des populations lorsqu’elles sont mises en capacité de s’organiser. Une dynamique qui interroge aussi l’action des ONG qui l’initient. Selon Astrid, « plus les personnes s’approprient le projet et plus MDM doit accepter d’être seulement dans le soutien. Si on parle souvent d’empowerment[7] des communautés, on ne parle jamais du "disempowerment" que cela implique du côté des ONG. Ici MDM l’a intégré dès le départ du projet. »

    À terme, Astrid en est persuadée, « il faut aider le secteur informel dans sa formalisation. Pourquoi ne pas imaginer des « mini-usines » dans les quartiers où les recycleurs travailleraient au démantelage en toute sécurité avant de revendre le résultat au secteur formel ? C’est le sens de notre tentative de créer dans un des quartiers un espace de recyclage sécurisé, clôturé en journée afin que les enfants n’y accèdent pas, avec un point d’eau pour pouvoir nettoyer le soir ». Il faut compter en effet avec la volonté manifeste de l’État philippin de réglementer davantage l’activité de recyclage dans son pays qui, de plus en plus, fait figure de « décharge régionale » à l’échelle de l’Asie du Sud-Est.

    C’est sans aucun doute ce qu’il faut lire dans une loi philippine récente du 22 décembre 2013 qui a hissé les déchets électroniques au même rang de dangerosité que les déchets nucléaires. Jusqu’alors en effet, ces déchets bénéficiaient d’une zone d’ombre si bien que le travail des recycleurs, pour être informel, n’était pas illégal. C’est maintenant chose faite : dès que des déchets électriques et électroniques arrivent sur le sol philippin, ils tombent désormais sous le coup de cette loi qui impose que leur transport et leur traitement soient sécurisés, autrement dit gérés par les TSDF. C’est là sans aucun doute une mesure excessive s’agissant du transport des déchets électroniques qui n’est pas dangereux en soi. Reste qu’il faut faire avec cette législation nationale qui semble appeler à évoluer puisque le gouvernement envisage le vote d’une nouvelle loi spécifique sur ces déchets : MDM compte bien se positionner dans ce débat afin que les recycleurs du secteur informel ne passent pas, à leur tour, à la trappe… Astrid a bon espoir : « Le gouvernement est attentif au travail de MDM puisqu’il a bien conscience qu’interdire le recyclage informel reviendrait à condamner des milliers de pauvres à perdre un moyen de subsistance pour en trouver d’autres, sans doute franchement illégaux ».

     

    La santé : une préoccupation constante pour l’avenir

    Si ce projet s’avère une illustration parfaite du changement social que défend ardemment MDM, cette notion reste pour cette ONG médicale forcément adossée au combat pour la santé pour tous.

    Maintenant que les communautés de recycleurs de Capulong, Camarin, mais aussi Bagong Silang ou Longos se sont en quelque sorte saisies de leur destin, que les messages de prévention et de réduction des risques continuent d’être martelés, la santé s’impose plus que jamais comme une priorité. C’est le troisième axe que présente Astrid : « On commence seulement à travailler sur le volet proprement médical, non pas le diagnostic des intoxications, mais l’interpellation du système médical philippin afin que les médecins instaurent un dialogue avec leurs patients, apprennent à prendre en compte le métier de ces derniers pour suspecter des cas d’empoisonnement et être en mesure d’orienter ces personnes vers des services de toxicologie.

    Aussi surprenant cela soit-il, et alors même que les recycleurs de Manille hantent les rues de la mégapole, le milieu médical connaît mal la problématique des déchets électroniques. Faiblesse des moyens ou fatalité coupable à l’égard de « pauvres » ? Toujours est-il qu’il est difficile d’intéresser les autorités et les personnels médicaux à la santé des recycleurs, en particulier s’agissant de pathologies à long terme. MDM a cependant réussi à convaincre les 14 toxicologistes que compte le pays à venir rencontrer les recycleurs des quatre associations à l’occasion d’une formation en juillet prochain. Viendra se joindre à ce panel un chercheur épidémiologiste de l’université américaine de Cincinnati. Co-auteur d’un article récent sur les liens probables entre l'exposition à des déchets électroniques et diverses pathologies[8], ce chercheur a choisi le projet de MDM pour réaliser le travail d’approfondissement nécessaire, notamment en suivant des cohortes de recycleurs. Quant à envisager des tests sanguins qui permettraient de diagnostiquer des intoxications, cela reste soumis pour MDM à l’assurance qu’existeront des traitements gratuits pour les personnes dépistées… Or s’agissant de traitements coûteux, nécessitant un suivi et impliquant de ne plus recycler, il faut parier sur la mobilisation du système public de soins philippin et la hargne des recycleurs de Manille.

     

    Quoiqu’il arrive, Evelyn aussi mise sur l’avenir : « Si le projet doit s’arrêter dans 2 ans, je sais que notre action aura changé la vie de ces personnes, qu’elle se sera imprimée en elles ».

     

    Texte paru dans la revue Humanitaire, n°38, juillet 2014

      


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    <!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> « La santé est l’équilibre et l’harmonie de toutes les possibilités de la personne humaine (biologiques, psychologiques et sociales), ce qui exige, d’une part, la satisfaction des besoins fondamentaux de l’homme, qui sont qualitativement les mêmes pour tous les êtres humains, d’autre part, une adaptation sans cesse remise en question de l’homme à un environnement en perpétuelle mutation » : définition de la santé retenue dans la charte d’Ottawa, adoptée à l’issue de la première Conférence internationale pour la promotion de la santé (21 novembre 1986) en vue de contribuer à la réalisation de l’objectif de la santé pour tous d’ici à l’an 2000 et au-delà.

    <!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]--> Propos issus de la table ronde retranscrite dans ce numéro, p. XXX.

    <!--[if !supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]--> Le Programme des Nations unies pour l’Environnement estime qu’entre 20 et 50 millions de tonnes de tels produits arrivent en fin de vie chaque année dans le monde.

    <!--[if !supportFootnotes]-->[4]<!--[endif]--> Ou CVF : volume maximum d’air expulsé au cours d’une expiration effectuée le plus rapidement et le plus complètement possible en partant de la position d’une inspiration complète. Ce paramètre fonctionnel respiratoire est mesuré par la spirométrie.

    <!--[if !supportFootnotes]-->[5]<!--[endif]--> Voir notamment Kristen Grant, Fiona C. Goldizen, Peter D. Sly, Marie-Noël Brune, Maria Neira, Martin van den Berg, Rosana E. Norman, « Health consequences of exposure to e-waste: a systematic review », The Lancet Global Health, vol. 1, n° 6, p. 350-361, décembre 2013.

     

    <!--[if !supportFootnotes]-->[6]<!--[endif]--> La « Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontaliers de déchets dangereux et de leur élimination », entrée en vigueur en 1992, vise à réguler la circulation des déchets dangereux, en particulier des pays développés vers les pays en développement.

     

    <!--[if !supportFootnotes]-->[7]<!--[endif]-->  Issu des milieux de la recherche anglophone, le terme « empowerment » – littéralement « renforcer ou acquérir du pouvoir » –est difficilement traduisible en français.Pour Marie-Hélène Bacqué, il s'agit d'un processus par lequel un individu ou un groupe acquiert les moyens de renforcer sa capacité d'action, de s'émanciper. Pour Bernard Jouve, afin d’être opérationnel, il nécessite la constitution de communautés qui agrègent des acteurs sociaux confrontés à une même problématique.

    <!--[if !supportFootnotes]-->[8]<!--[endif]--> Article cité plus haut, Kristen Grant et al., « Health consequences of exposure to e-waste… », art. cit