mercredi, 20 février 2013

Cameron Road, terminus

 


 

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Cameron Road, terminus

 

 

 

De Paris à Hong Kong, en train




par Boris MARTIN

 

(Texte et photos © Boris Martin)

 

 J’ai passé mon enfance dans les jardins suspendus de Babylone

 

Et l’école buissonnière dans les gares, devant les trains en partance

 

Blaise Cendrars, La petite prose du Transsibérien

 

 

 

 

 

J’ai trois mille trains contradictoires filant sur six mille rails

 

et de mon cœur ils vont à mon esprit

 

Albert Cohen, Solal

 

 

 

   

 

Porté par le chant du moteur et le défilement du paysage, le flux du voyage vous traverse, et vous éclaircit la tête. Des idées qu’on hébergeait sans raison vous quittent ; d’autres au contraire s’ajustent et se font à vous comme les pierres au lit d’un torrent. Aucun besoin d’intervenir ; la route travaille pour vous. On souhaiterait qu’elle s’étende ainsi, en dispensant ses bons offices, non seulement jusqu’à l’extrémité de l’Inde, mais plus loin encore, jusqu’à la mort.

 

Nicolas Bouvier, L’usage du Monde

 

 

 

 

 

 Genèse d'un voyage

 

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En octobre 2002, je faisais la rencontre de Marie Leurquin, née en 1921 en Chine, là où son père, Jules, était arrivé douze ans plus tôt pour y faire une carrière de consul avant d’y mourir en 1945. Gardienne nostalgique du souvenir de sa famille, Marie se demandait si les correspondances en petites rondes et les photographies couleur sépia qu’elle prenait tant de livres.jpgplaisir à parcourir pouvaient faire l’objet d’un livre. L’histoire de ce jeune homme de 24 ans qui avait fait « le grand voyage vers l’Extrême-Orient » ‑ un périple de 53 jours en train, en jonque et en chaise à porteurs ‑, pour rejoindre son poste à Chengdu, dans le Sud-Ouest de la Chine ; les trente-six années qu’il passa dans ce pays qui traversait les heures les plus fortes de son histoire récente ; sa carrière d’« honnête homme », les lettres qu’il écrivit sans relâche à sa mère Maria et les photos qu’il prit, tout cela me fascina. Je l’écrivis ce livre, passant alors des mois en compagnie de ce consul, parfois pris de vertige face à cette vie qui se déroulait sous mes yeux. L’idée de refaire ce voyage était née à ce moment-là, en parcourant les premières lettres que Jules écrivait à sa mère depuis Berlin, Moscou, le Transsibérien, Pékin, Chengdu. Une fois le livre paru, je ne tardai pas à mettre mes pas dans les siens.

 

Cameron Road, terminus est le récit du voyage que j’effectuai durant 45 jours entre août et octobre 2005, 96 ans après Jules. Parti de la gare de l’Est, à Paris, je prenais la direction de Hong Kong et traversai l’Allemagne, la Pologne, la Biélorussie, la Russie avant de parvenir en Chine. Ce voyage dans le présent du monde a pris, bien souvent, la tournure d’une errance dans le passé, sans doute induite par l’éclaireur clandestin qui m’accompagnait. Mais le récit de Jules, je l’ai transporté avec moi un peu à la manière dont Stendhal concevait le roman, comme un miroir qu'on promène le long d'un chemin. Les reflets qu’il m’a alors renvoyés mêlent inextricablement le monde d’hier à celui d’aujourd’hui. Peut-être même a-t-il permis à l’un et l’autre de s’éclairer mutuellement, m’offrant d’attraper au vol ces moments qui disent, un peu, ce qu’est le monde actuel. Cet homme du début du XXe siècle m’avait suivi sur mes pas autant que je m’étais inscrit dans les siens.

 

Ce manuscrit, je vous propose de le découvrir au rythme auquel j'ai effectué ce voyage : celui du train. Bon voyage.



Gare de l'Extrême-Orient

 

L’imprévu inévitable du voyage

berce toujours un peu le chagrin du départ

 

 

Jules Leurquin, 1er mai 1909

 

 

En ce mois d’août, le soleil matinal est encore bas sur Paris, frôlant la ville au ras des toits, caressant les immeubles haussmanniens endormis, illuminant la façade de la gare d’une couleur or qui semble vouloir la désigner au passant. L’endroit le plus important de la capitale aujourd’hui, c’est bien la gare de l’Est, de l’Extrême-Est même, puisque du centre de Paris elle m’ouvre les portes de la Chine.

 

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Sur le parvis, des colonnes Morris présentent une exposition de photos prises par Willy Ronis au retour des rescapés du camp de Buchenwald : Paris 1945, ils reviennent. Au milieu des clichés montrant des hommes et des femmes hagards, engoncés dans des manteaux trop grands pour leurs corps amaigris, traversant un décor fait de hautes grilles, de candélabres et d’entrées Guimard, le témoignage d’une femme : « Puis nous sommes arrivées, gare de l’Est. Et là, il y a eu une de mes amies qui était attendue par sa famille. C’était une joie de la voir heureuse… » Comment ne pas penser à Jules qui, cette même année, ne reviendrait jamais de Chine. Il venait de mourir seul, là-bas, en Mandchourie.

Dernier regard vers Paris avant d’entrer dans « la salle des pas perdus », expression pleine de mélancolie et d’espoir qui va tellement bien aux gares, toujours emplies de l’écho des pas, d’appels et de cris, foisonnement de voyageurs, promesse de départs. Sur l’un des hauts murs du hall, presque insolite, dépourvue de toute explication, comme remisée sous les combles, une grande fresque aux couleurs passées représente le départ au front de soldats durant la Grande Guerre. On y voit un train prêt à partir, assailli de jeunes militaires, certains portant encore leurs vêtements civils, d’autres déjà en uniforme bleu horizon. Sur le quai, des hommes et des femmes s’étreignent, en larmes, des enfants dans leurs jambes, la tête levée vers les adultes, ne comprenant pas très bien les drames qui se jouent au-dessus d’eux. Les gares, c’est cela aussi. Des déchirements, des paroles que l’on retenait depuis toujours, des regards dont on se souviendra longtemps, des ailleurs auxquels on rêve et d’autres que l’on maudit d’avance. Et des mains que l’on frôle pour la dernière fois. Sous la fresque, une scène bien d’aujourd’hui rappelle que les gares se font aussi asile pour ceux qui n’ont nulle part où aller, aucune destination à rêver. Une vieille femme est là, assise sur un banc, les mains ramenées sur les genoux, les yeux dans le vide, encore tout embrumés d’une nuit passée dans la rue ou un foyer pour sans-abri, les épaules voûtées comme écrasées par la perspective d’une journée immobile, au milieu des voyageurs. Autour d’elle, des panneaux aux couleurs criardes expliquent au passant les travaux en cours et proclament, en forme d’excuse pour « la gêne occasionnée », que la gare de l’Est est « une gare qui voit loin ». Je ne me suis donc pas trompé d’endroit. L’employée de l’agence auprès de laquelle j’ai acheté mon billet a d’abord cru à une erreur de ma part, la grande majorité des trajets à destination de Berlin s’effectuant depuis la gare du Nord. Mais j’allais vers l’Extrême-Orient et je ne pouvais commencer ce voyage que depuis la gare de l’Est. Question de principe. Je lis d’ailleurs comme une approbation de la part de Théophile Gautier dont une citation, reproduite sur l’un des panneaux provisoires, salue les gares, « palais de l’industrie moderne où se déploie la religion du siècle, celle des chemins de fer. Ces cathédrales de l’humanité nouvelle sont les points de rencontre des nations, le centre où tout converge, le noyau des gigantesques étoiles aux rayons de fer s’étirant jusqu’au bout du Monde ».

 

« Gare de l’Est, je pars pour la Chine… » Cette phrase incongrue trotte dans ma tête, finit par s’échapper de ma bouche, au risque de me faire passer pour un doux dingue. Mais je reste encore tellement incrédule face à cette perspective en passe de se réaliser que j’ai besoin de m’entendre la murmurer. Pour la savourer totalement.

Prendre le train et rejoindre la Chine. Réaliser, enfin, le rêve que Jules avait fait : « Qui sait, dans cinq ou dix ans peut-être, on pourra demander à la gare du Nord un billet pour Chengdu et on mettra une dizaine de jours au plus pour s’y rendre. » Ne pas quitter la terre, refuser l’avion qui nous transporte d’un univers à un autre en une poignée d’heures. Progressivement renoncer à tout saisir, à tout comprendre, se dépouiller de ses repères. D’abord abandonner le français pour l’allemand puis le polonais. Ensuite délaisser l’écriture romaine pour le cyrillique avant de rencontrer les idéogrammes chinois. Ressentir de nouveau le temps et l’espace. Que le corps et l’esprit enregistrent, à vitesse humaine, les kilomètres qui défilent, éloignent de Paris, rapprochent de Hong Kong. Traverser un continent entier, sillonner cinq pays, parcourir près de 16 000 kilomètres. Pas par goût de l’exploit ou du record. Simplement pour vivre le voyage comme cheminement, comme effort, comme initiation peut-être. Comme lorsque l’on n’avait le choix ni de la nostalgie ni de l’économie de temps. Comme le fit Jules en 1909. Car dans ce périple que j’entame presque cent ans plus tard, Jules est là, bien sûr. Éclaireur clandestin de mon voyage sur ses propres traces, il ne manque d’ailleurs pas de se signaler jusque dans les travées de la gare de l’Est, me rappelant, si besoin est, que ce voyage avait commencé bien avant que mes pas ne se perdent dans cette grande halle des départs.

 

Il y a quelques années de cela, je fis la rencontre de Marie Leurquin. Née en 1921 à Tchongking, en amont du Yang-Tsé, gardienne nostalgique du souvenir de sa famille, Marie se demandait si les correspondances en petites rondes et les photographies couleur sépia qu’elle prenait tant de plaisir à parcourir pouvaient faire l’objet d’un livre. Jules, son père, allait avoir 24 ans lorsqu’il fît « le grand voyage vers l’Extrême-Orient », un périple de cinquante-trois jours en train, en jonque et en chaise à porteurs pour rejoindre son poste d’élève interprète, premier grade de cette carrière de consul qu’il s’apprêtait à débuter à Chengdu, dans le Sud-Ouest de la Chine. Les trente-six années qu’il passerait dans ce pays au seuil des heures parmi les plus fortes de son histoire, les lettres qu’il écrivit sans relâche à sa mère Maria et les photos qu’il prit, tout cela me fascina.

Marie et moi nouâmes une relation de proximité, de tendresse et de confiance. Au long de rendez-vous réguliers, rythmés par la cérémonie du thé et d’indolents babillages, je devins le confident de ces vieilles histoires de Chine que ses proches, pourtant nombreux et affectueux, n’écoutaient plus que d’une oreille distraite.

Durant plusieurs mois, je parcourus des centaines de lettres, consultai les rapports du Quai d’Orsay et, guidé par la mémoire sans faille de Marie, j’entrai peu à peu dans le quotidien de Jules. Je suivis les péripéties d’une vie de famille, découvris les affres d’une carrière en dents de scie et traversai avec Jules cette Chine du début du siècle dernier, parfois pris de vertige face à cette vie qui se déroulait devant mes yeux.

« Homme ordinaire », Jules n’avait rien de ces héros plus ou moins authentiques ni même de ces « grands hommes » ayant patiemment construit leur légende. Jules ne délivrais aucun véritable secret à même d’en faire l’espion, l’aventurier ou l’écrivain de génie que l’on brûle trop souvent de découvrir derrière un personnage inconnu des livres d’histoires. Être un honnête homme parachuté dans cette Chine du Dernier empereur, vivre et travailler dans le maelström des Seigneurs de la guerre et suivre la montée du Guomindang et des communistes de Mao suffisait à lui donner ce caractère extraordinaire qui me le rendait attachant.

L’idée d’entreprendre le périple que Jules accomplit pour rejoindre son premier poste en 1909 est née en parcourant les premières lettres qu’il écrivit à sa mère Maria depuis Berlin, Moscou, le Transsibérien, Pékin ou Chengdu. Une fois le livre paru, je ne tardai pas à mettre mes pas dans les siens, non pas pour vérifier certains faits ou retrouver coûte que coûte les lieux précis de son passage, mais pour cheminer dans le monde d’aujourd’hui avec lui, témoin d’un monde qui n’existe plus.

 

Mais d’une certaine manière, ce voyage avait commencé plus tôt encore, avant que je rencontre Marie, bien avant que j’écrive sur son père. Car à peine avais-je découvert l’histoire de Jules que son périple ferroviaire m’avait aussitôt renvoyé à cette famille de cheminots dans laquelle j’ai été placé enfant. « Famille d’accueil », comme on dit.

Lorsque j’étais môme, j’imaginais le travail que pouvait bien accomplir mon père aux « caténaires », ces équipes d’ouvriers chargés d’intervenir sur les lignes électriques alimentant les locomotives. Plus tard, après avoir été intégré « dans les bureaux », il m’emmenait certains mercredis regarder le ballet des trains dans la gare de triage. Et puis plus tard encore, lorsque j’avais 20 ans et que mon père n’était déjà plus là, je travaillai plusieurs étés comme couchettiste à la SNCF, accompagnant les trains de nuit qui descendaient en Italie ou les fourgons à bagages qui sillonnaient la France. En somme, une jeunesse passée à l’école buissonnière des gares, « devant les trains en partance » à bord desquels j’embarquais toujours avec le secret espoir qu’ils m’emportent loin, loin.

 

La Chine était venue plus tard, au cours de voyages où je levai une infime partie du voile recouvrant ce pays dont l’étonnante magie s’insinuait en moi. Je le connaissais mal, mais il revenait régulièrement sur ma route, m’incitant sans doute à aller le voir de plus près. Je n’interprétai pas autrement ma rencontre avec Marie.

 

Lorsque vint la perspective d’écrire sur ce voyage en train de Paris à Hong Kong, je repensai à l’incipit d’Équipée, l’un des textes que Victor Segalen consacra à ses premiers voyages en Chine. Décidé à confronter son imaginaire au réel, il s’interrogeait : « J’ai toujours tenu pour suspects ou illusoires des récits de ce genre : récits d’aventures, feuilles de routes, racontars – joufflus de mots sincères – d’actes qu’on affirmait avoir commis dans des lieux bien précisés, au long de jours catalogués. » Moi aussi, je m’étais toujours méfié de ces textes, souvent grandiloquents, où la place qu’occupe le narrateur est inversement proportionnelle à celle des pays qu’il traverse, où les longues considérations historiques ou politiques servent de cache-sexe à une imagination en berne. Mais que pouvais-je espérer écrire de mieux ? Ou de pire.

 

Rapatriant, le temps d’un vers, Cendrars, voyageur clandestin du Transsibérien qui affirmait que « toute vie n’est qu’un poème, un mouvement… », j’étais résolu à me laisser faire par le voyage, à m’abandonner au lent tempo que les rails imprimeraient aux trains qui m’attendaient et à m’absorber dans la sourde palpitation du monde. Pour le reste, je déléguais ma confiance à ma compagne de toujours, l’errance.

 

Le train de la Deutsche Bahn est déjà là et le quai presque désert de la gare de l’Est donne aux rares voyageurs des allures d’égarés. Cette ambiance désolée se prête assez bien à mon humeur, partagée entre l’enthousiasme et une certaine mélancolie, dont je ne saisis pas vraiment les ressorts. Est-ce le fait de ne pas être encore « en mouvement », d’attendre ce départ pourtant imminent ? Est-ce l’inquiétude inhérente à tout voyage lointain, impliquant changement d’habitudes, délaissement du quotidien rassurant ? Ou est-ce plus profond que toutes ces bonnes raisons ?

Partir seul et aussi loin, refuser les itinéraires tout tracés n’est jamais anodin. On passe aux yeux des autres pour un voyageur téméraire, on en impose presque avec la détermination apparente de qui s’engage dans une telle aventure et, finalement, on reste seul avec ses craintes et ses appréhensions. « Voyager n’est pas guérir son âme », écrivait Sénèque et je continue de penser qu’il avait raison. Alors, pourquoi partir, suivre l’ombre d’un consul de papier, de mots et d’images ? Parce qu’il est des envies qui s’imposent d’elles-mêmes, malgré nous, malgré nos peurs et nos angoisses. Il faut le faire, oser, vivre, s’affronter, se combattre, accepter les perspectives qu’on se dessine et les béances que l’on s’ouvre. Le plus important des combats est bien celui que l’on mène contre soi pour se découvrir, se surprendre, s’apprivoiser aussi.

Aux premiers jours de son périple, Jules se disait étonné de « l’espèce d’indifférence » qu’il ressentait. Peut-être a-t-il été lui aussi saisi par cette langueur, cette tristesse diffuse qui étreint parfois le voyageur lorsqu’il quitte son foyer, les lieux et les gens qu’il affectionne pour des terres rêvées, espérées et malgré tout inconnues.

Une fois installé dans mon compartiment, l’entre-deux émotionnel que je ressentais quelques instants plus tôt s’est réduit comme peau de chagrin. La jubilation intime de mettre chacun de mes pas dans des traces qu’un autre a faites vient lentement consoler de la douleur du départ. Je repense à ce qu’une amie m’écrivait il y a peu : « Laisse-toi guider par la voix de ce jeune consul qui résonne en toi… »

 

A quelques minutes du départ, mon esprit est désormais tendu tout entier vers les semaines de voyage qui s’annoncent lorsque, lentement, le passé fait son entrée dans la gare. Discrètement, l’Orient Express se range à nos côtés, achevant ce matin son voyage depuis Venise. Les belles voitures bleu et or défilent, majestueuses, princières, presque hautaines. Vestiges débonnaires d’une époque révolue, elles semblent narguer le train allemand dont le modernisme paraît soudain bien triste et ridicule. C’est comme si un vieux monsieur à barbe blanche, plein de sagesse regardait avec bonhomie un jeune blanc-bec présomptueux. Les vitres en plexiglas, les tablettes en plastique blanc et les moquettes bleu ciel rivalisent difficilement avec les montants de fenêtre en laiton doré, le bois précieux monté en marqueterie, les verres Lalique des murs ou le velours des fauteuils capitonnés. Clin d’œil du passé, ce train semble ne s’être invité à nos côtés que pour dissoudre mes dernières retenues. J’y vois comme une confirmation, un encouragement, une invite à jeter ce pont entre le monde d’hier et celui d’aujourd’hui, entre le périple de Jules et le mien.

 

Laissant son altesse Orient Express se reposer de son périple, notre train peut alors entamer son voyage vers la capitale allemande. Comme un fait exprès, Libé fait sa une du jour sur une photo d’Alexander Platz, à Berlin.

 

[Quelques 6 heures plus tard...]

 

Le monde d'hier

 

 

 

L’Histoire est un cauchemar

dont j’essaie de me réveiller

James Joyce, Ulysse

 

Assis dans le sens inverse de la marche du train, j’avais quitté Paris dos à l’Est, tenté d’y voir l’expression physique de cette retenue dans l’enthousiasme qui ne m’avait quittée qu’à quelques minutes du départ. Bien loin de vouloir changer de place comme la rareté des voyageurs me l’aurait pourtant permis, je m’en accommodais avec plaisir, regardant la capitale s’éloigner lentement dans l’angle de la fenêtre, comme si je venais de quitter une personne chère sur le quai de la gare de l’Est. Pour un peu, j’aurai salué Paris d’un mouchoir blanc.

La capitale, déjà, ne montrait plus que l’envers de son décor, les coursives crasseuses, les murs aveugles encore tout noircis des fumées dégagées par les locomotives diesel auxquelles se mêlaient, peut-être, les vapeurs de charbon d’autrefois. « Les maisons qui bordent la voie semblent tourner le dos au voyageur – vous voyez les portes de derrière, les descentes d’eau, les cuisines et la lessive. Mais elles en disent bien davantage que les porches ou les pelouses. » Cette fois-ci, ce n’était plus le « Du-Dubon-Dubonnet » ou le « Chocolat Meunier » de la rue de Sèvres et du Bon Marché, le quartier de Jules, mais un certain Mayenne qui s’affichait, un opticien je crois, suffisamment argenté en tout cas à l’époque pour s’offrir une façade entière. Fossile désormais remisé dans les oubliettes de l’histoire commerciale, l’opticien avait renoncé depuis longtemps à séduire le chaland, se contentant de porter un regard las sur les voyageurs en partance. Et je ne pouvais m’empêcher de me souvenir que l’ancienne maison de campagne de la famille Leurquin se situait dans le village des Agets, en Mayenne. Obsession du signe poussée à l’absurde ou flot troublant d’indices du passé ? 1départParis.jpgJ’avais encore à l’esprit ce graff aperçu sur le mur surplombant un bar-tabac de la place Stalingrad devant lequel j’étais passé peu avant de rejoindre la gare de l’Est : le visage grave d’un homme, le regard fixe, portant une étoile au milieu du front. Quel message silencieux adressait-il aux passants et pour quelle raison avais-je été tellement frappé par ce graff-là, exemplaire émergeant parmi les milliers d’autres qui parsèment les murs de Paris ? Je ne le savais pas, conservant malgré moi l’empreinte mentale de l’étrange visage durant tout ce voyage où je ne cesserais de rencontrer ces indices troublants, carambolages du temps et de l’espace. Jusqu’à Hong Kong.

  

A Metz, comme s’il avait ressenti la conversion enthousiaste de mon humeur, le train changeait de sens de traction. Je tournais désormais le dos à Paris et l’Est s’ouvrait pleinement devant moi, annonçant enfin Berlin, porte d’entrée dans le monde d’hier.

 

Topographie de mes terreurs

 

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Descendu à la gare de Zoologischer Garten, je découvre pour la première fois la capitale allemande. A l’aplomb des sex-shops se dresse l’impressionnant clocher de l’église de l’empereur Guillaume 1er éventré par les bombardements de 1943. La ville s’offre ainsi d’entrée, partagée arbitrairement dans mon regard entre le poids du passé et la légèreté du présent. Jules, lui, se réjouissait que rien, aux abords de Berlin, ne rappelle « ces ignobles maisons qui représentent la ville lumière aux yeux du voyageur étonné qui arrive à Paris par la gare du Nord ». A quelques mètres de la dent creuse – le surnom que les Berlinois ont donné à l’église martyre‑, je dépose mon sac dans un hôtel et pars à la découverte de cette ville où je resterai à peine moins longtemps que ne le fit Jules en 1909. Vingt-quatre heures pour parcourir celle qu’un ethnologue considère comme « un raccourci de l’histoire du siècle passé ».

Ayant pris la une de Libé comme une invite, je décide de me rendre d’abord à Alexander Platz, par-delà l’ancien mur. Le bus traverse la ville d’Ouest en Est. Les belles avenues ombragées de Charlottenburg la bourgeoise cèdent d’abord le pas aux étendues de Tiergarten, le poumon vert de Berlin. Et puis le Reichstag apparaît, surmonté de son dôme transparent courtisé par des centaines de touristes qui forment une interminable file d’attente pour le visiter. Il en aura fait du bruit ce dôme, marquant la réhabilitation du parlement allemand et le transfert des députés de Bonn à Berlin qui redevenait ainsi capitale du pays. Je me souviens surtout que c’est là qu’Hitler prit le pouvoir en 1933 après l’incendie dont il réussit à faire accuser les communistes.

 

Peu après le Reichstag, le bus s’engage dans Unter den Linden, avenue éternellement ombragée par les tilleuls qui la bordent. Et « qui se termine par un monceau de statues, d’églises et de palais de styles divers, mais en général de commune laideur », ajoutait Jules. Nous sommes déjà dans ce qui était Berlin-Est, mais le faste de cette artère crée un contraste saisissant avec les images mentales que l’on peut avoir de la vie derrière le Rideau de fer. Il me faut attendre d’arriver dans le quartier grouillant au pied de l’impressionnante antenne de télévision pour faire coïncider la réalité à mes représentations de l’architecture réaliste socialiste. Les gigantesques avenues longées de blocs d’immeubles alternent avec les ruelles désertes qui, comme un épisode de l’inspecteur Derrick, semblent ignorer la couleur. Les noms qu’on lit sur les panneaux résonnent tellement des échos du monde d’hier ‑ Karl Liebknecht Strasse, Rosa-Luxemburg Platz, Karl Marx Allee – que je suis souvent près de voir la ville en noir et blanc et d’entendre les échauffourées opposant les nazis aux communistes. La concentration d’histoire ici est parfois éprouvante, presque oppressante. Heureusement que son recyclage offre quelques respirations.

Je tombe ainsi presque par hasard sur la ridicule relique du plus fameux des postes de contrôle entre Berlin Est et Berlin Ouest, Check-point Charlie. Elle se trouve à quelques encablures d’un quartier d’affaires ultramoderne occupant l’ancien « no man’s land », cet espace désert, sorte de zone tampon qui courait de chaque côté du Mur. Etrange conversion des lieux. Comme perdue au milieu de Friedrichstrasse, la guérite est noyée dans le flot des voitures qui frôlent ses flancs. Des scènes aussi drôle que pitoyables donnent à voir des touristes candidats à l’immortalisation contraints de prendre garde à ne pas se faire faucher par une BMW, avant d’être ni plus ni moins rackettés par des figurants portant l’uniforme des forces alliées autrefois en charge de cette zone internationale. C’est alors un jeune touriste américain, peu économe de la mise en scène héroïque, qui serre la main du soldat russe, lequel prend l’air martial et lance des « karacho » et des « davai » à tout bout de champ, en empochant au passage la piécette avant d’être relevé par le planton français. Depuis Adler, le « dernier café de Berlin-Ouest » qui a dû en voir bien d’autres, j’observe ce spectacle, mi-amusé, mi-désabusé avant d’aller quelques centaines de mètres plus loin vers la « Topographie de la terreur ».

 

L’exposition permanente au titre choc occupe l’ancien « terrain Prinz-Albrecht » dont le parti nazi avait fait le siège central de sa politique de persécution entre 1933 et 1945. C’est là qu’étaient rassemblés la Gestapo et sa prison, la direction SS ou encore l’office central de la sécurité du Reich. Comme le dit la plaquette d’information, « c’est ici que furent planifiés l’anéantissement des juifs ainsi que la persécution systématique et l’assassinat d’autres groupes de population, ici que fut organisée la persécution des opposants au régime en Allemagne et dans les pays occupés d’Europe, ici aussi que parvenaient les rapports des groupes d’intervention de la police secrète et du SD (le service de sécurité de la SS) concernant les crimes qu’ils avaient perpétrés en Pologne et en Union soviétique. Enfin, c’est ici que se trouvait la prison de la Gestapo, un centre de détention provisoire où étaient enfermés les prisonniers à l’interrogatoire desquels la gestapo attachait une grande importance ».

Pratiquement tous les bâtiments qui abritaient ces services ont été détruits dans les bombardements. C’est donc sur le terrain vague formé par ces ruines que l’exposition a été créée. Les fondations mêmes des immeubles ont été exhumées et les photographies, posées sur les murs des anciennes cellules en retracent l’activité. L’ambiance est étrange. L’exposition étant à ciel découvert, on la voit de loin, on y accède facilement et gratuitement comme s’il s’agissait d’aller se promener dans n’importe quel parc. Parmi les visiteurs, on trouve sans doute autant de Berlinois venus en famille que de touristes. Les légendes des photographies sont d’ailleurs rédigées uniquement en allemand, comme si l’on avait voulu favoriser une sorte de colloque singulier des Allemands avec leur propre histoire. Je me procure le guide audio pour suivre, en anglais, les explications puis descends dans les sous-sols où commence la visite. Très rapidement, je me sens mal à l’aise d’être ici et de suivre en élève studieux la déambulation des visiteurs. Je retire l’appareil de mes oreilles et préfère quitter l’endroit sans bien comprendre ma réaction. C’est en me dirigeant vers la sortie, dans Niederkirchnerstrasse, que je réalise que c’est moins l’exposition elle-même que le cadre dans lequel elle s’inscrit qui me bouleverse. Cette rue qui longe en surface les fondations exhumées, elle-même bordée de l’une des rares parties subsistantes du Mur de Berlin, c’est l’ancienne Prinz-Albrecht Strasse, sans doute rebaptisée afin d’amoindrir le souvenir de ce qu’elle représentait à l’époque : une destination dont on revenait rarement. Et à l’une des extrémités de cette rue, un vieux candélabre qui a dû voir passer Goering et Himmler au retour d’une réunion à la SS. En un seul regard, une seule perspective, j’imagine durant toutes ces années la cohabitation silencieuse du mur et des restes de ce bâtiment dédié à la machine de destruction nazie, le tout relevé par la présence innocente d’un lampadaire Art Nouveau. Augé avait raison : « Un siècle se faufile entre les murs de Berlin… » Et la même petite centaine d’années s’insinue entre mon voyage et celui de Jules. En 1909, à Berlin, celui-ci s’amusait que les théâtres jouent Arsène Lupin et Mademoiselle de Belle Isle ou que la ville ait accompli l’exploit technologique d’un train aérien. Il m’arrive parfois de voir Jules et ses contemporains comme des Candides ignorants du crime qui, un peu plus tard, entacherait à jamais cette « grande ville propre » ou les habitants ont « l’apparence de gens comme il faut ». Oui, quelle pouvait bien être la psychologie des hommes et des sociétés encore vierges de l’empreinte de la barbarie humaine ?

 

Un dernier regard vers les trous béants laissés par ceux qui, en 1989, emportèrent quelques traces du Mauer der Schande au travers duquel on aperçoit les vestiges du siège central de la politique du IIIe Reich. Et je songe à la « théorie de la valeur des ruines » qu’Albert Speer, l’architecte officiel d’Hitler, avait développée. D’après lui, lorsque les bâtiments construits sous le régime nazi seraient détruits, leurs ruines seraient aussi précieuses que celles de l’Empire romain ou de la Grèce antique.

 

En retournant vers le Bundestag, je déambule entre les 2711 stèles du Mémorial consacré aux victimes de l'Holocauste songeant que, sur les ruines du régime nazi survivront à jamais les traces de celles et ceux qu’il avait envoyés à la mort. Victoire, aussi dérisoire qu’essentielle, de la mémoire. A quelques centaines de mètres de là, le Quadrige de la Porte de Brandebourg brille dans le soleil couchant. Désormais, la déesse de la Victoire que Hitler avait tournée vers l’Ouest pour exprimer ses désirs de puissance et de conquête, a retrouvé son orientation initiale vers le centre de la ville, en signe de Paix. Irène, fille de Zeus, me montre le chemin de la Pologne, là-bas, à l’Est.

 

 

 

[Après une nuit de voyage depuis Berlin...]

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Les vaches de Varsovie

C’est l’une des premières choses que Karsten me montre en sortant de la gare Warszawa Centralna : une vache aux couleurs de la Pologne, rouge et blanche, juchée sur le toit d’un abribus ! Nous avons sympathisé la veille sur le quai de la gare de Lichtenberg à Berlin. La cinquantaine, ingénieur dans une entreprise de céramique, Karsten se rend à Varsovie pour passer un week-end avec sa « petite amie » qui le rejoint depuis Minsk, en Biélorussie, où elle est institutrice. Il est 5h30 du matin lorsque nous arrivons. Karsten a quelques heures à tuer avant de retrouver sa dulcinée et je ne peux encore accéder à ma chambre d’hôtel vue mon arrivée pour le moins matinale. Nous voilà donc partis tous les deux dans les rues passablement désertes de Varsovie que Karsten se propose de me faire visiter

Comme deux jours plus tôt à Paris, le soleil qui s’est levé là-bas, très loin vers l’Est, descend en rase-mottes sur la ville, s’insinuant entre les ruelles et les avenues, venant frapper les façades des immeubles du plus pur style stalinien comme celles des maisons anciennes aux tons pastels. Cette ville que j’imaginais jusqu’alors grise et triste se révèle sous des teintes presque méditerranéennes. A tel point que je devrais être à peine surpris de découvrir un palmier planté au centre d’un rond point baptisé de Gaulle sur l’avenue Jerozolimskie ! J’apprendrai plus tard que de Gaulle, qui n’était alors que capitaine, avait obtenu en 1919 son affectation à « l’Armée bleue » de Haller, corps de 100 000 volontaires polonais destiné à garantir l’indépendance de la Pologne, notamment contre l’Armée rouge.

Un rond-point de Gaulle, un palmier, des vaches… et alors ? Il en faudrait bien plus pour surprendre Karsten. Petit et légèrement enrobé, la barbe poivre et sel, il a l’œil rieur de celui qui est habitué aux aberrations de l’existence et s’en accommode, fataliste. Dès que je lui montre quelque chose d’inhabituel, il bat l’air de la main, esquisse un sourire entendu et lève les yeux au ciel comme s’il était normal, ici, de tomber sur des choses incompréhensibles. Karsten n’aime pas la Pologne.

A vrai dire, en dehors de son amie biélorusse, il trouve bien peu de charme à tout ce qui peut venir des pays de l’Est. Originaire de l’ancienne RDA où il vit toujours, Karsten connaît bien l’ambiance des anciennes « démocraties populaires ». Le russe qu’on l’a contraint d’apprendre à l’école, les missions de plusieurs mois qu’il a réalisées en Sibérie pour remettre en marche une usine soviétique tombée en panne, tout cela, il l’a supporté. A surprendre les lignes de fuite qu’emprunte parfois son regard lorsqu’il évoque cette période, on comprend que cette vie derrière le Rideau de fer retiendra toujours ceux qu’ils l’ont vécue. Il en garde, me semble-t-il, une certaine forme de retenue – d’humilité aussi ‑ dans sa façon d’être. Bien sûr, dit-il, on ne se faisait pas de souci pour trouver un emploi à l’époque, alors que le marché du travail de l’Allemagne réunifiée fait encore trop peu de place aux citoyens de l’ancienne RDA. Et l’expression « depuis que le mur est tombé » revient souvent dans sa bouche, comme un événement à partir duquel semble s’organiser sa chronologie personnelle, où l’amertume a trop rapidement pris le pas sur l’espoir.

Nous allons ainsi, deux errants devisant de tout et de rien dans les rues de Varsovie, croisant quelques habitants commençant leur journée et des jeunes totalement ivres finissant la leur. Karsten me fait découvrir le cœur historique de la ville, dédale de jolies ruelles pavées et de maisons colorées dont l’origine remonte au XVIe siècle, toutes reconstruites après les bombardements allemands qui anéantirent 85% de la ville. En bordure de la vieille ville restaurée, près des ruines du château élevé au VIIe siècle, nous retrouvons la trace des vaches.

Avec Karsten, nous essayons de comprendre ce qu’elles font au coin des rues, ces reproductions grandeur nature de bovins en plexiglas, toutes décorées de manière farfelue, celle-ci vert pomme avec une cible sur le flanc ou celle-là rayée de noir et de blanc. Des plaques gravées aux pieds des ruminants factices nous donnent un début d’explication : chaque animal est sponsorisé par une société mécène et les passants sont censés envoyer des SMS pour faire gagner celui qu’ils préfèrent ! Presque déçu de voir qu’une idée aussi délirante puisse être le fruit d’une démarche commerciale, je délaisse à regret l’immense troupeau, ignorant encore que je le retrouverai à Moscou. Mais à côté du monde d’aujourd’hui, parfois à court d’idées pour nous détourner de notre ennui, celui d’hier n’est jamais bien loin pour nous rappeler à son bon souvenir.

Tandis que nous frôlons les limites de l’ancien ghetto juif, je relis quelques lignes que Jules écrivit alors. Derrière la légèreté de la description, les sombres présages qu’elles distillent en filigrane font frémir : « Comme impressions, très jolie ville, propre, rues très larges, souvent ombragées d’arbres, pas mal d’églises, des parcs et squares remplis de lilas en fleurs. De l’autre côté de la Vistule j’aperçois pas mal de cheminées d’usines : évidemment, ici nous sommes dans le beau quartier. Ce qui est très frappant, ici comme ailleurs (en Russie !), c’est l’uniforme imposé aux Juifs comme en France au Moyen-âge : une casquette de maraîcher parisien et une grande lévite… » L’espace de quelques années, les présages s’étaient réalisés, aboutissement d’un millénaire de stigmatisation d’une population. Emportés dans cette balade intemporelle dans Varsovie endormie, nous croisons alors une surprenante statue en bronze. Un enfant soldat, le visage presque invisible caché par un casque bien trop grand pour lui, porte une arme, incongrue sur ce corps si petit. Hommage aux enfants insurgés qui prirent les armes en août 1944 contre les Allemands.

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Karsten et moi terminons notre promenade là où nous l’avons commencée, à proximité de la gare. Je le sens de plus en plus fébrile au moment de retrouver son amie. Il se demande quel cadeau lui acheter et à quoi ils pourront bien occuper leur week-end en amoureux dans cette ville que, décidément, il n’apprécie pas. Varsovie est maintenant bien éveillée, les trains et les métros déversent leurs flots d’étudiants et de travailleurs. Assis sur un banc, buvant notre troisième café de la mâtinée, nous regardons le spectacle de cette ville que nous avons explorée presque en clandestins et dont ses habitants reprennent, peu à peu, possession. Nous tombons d’accord sur le fait que la différence fondamentale entre les Français et les Allemands se voit au moment de traverser une rue : les premiers se jettent dans la circulation au péril de leur vie quand les seconds attendent obstinément que le feu leur soit favorable, même si aucune voiture n’est en vue. Ce petit essai d’anthropologie sociale ne va pas bien loin, mais nous ne sommes pas là pour changer la face du monde, après tout. Le monumental Palais de la Culture et de la Science témoigne pour nous de l’Histoire qui a défilé à ses pieds. Cela fait presque 50 ans, à quelques semaines près, que cet immeuble – le plus haut de toute la Pologne ‑ a été construit sur le modèle de sept tours identiques que l’on trouve à Moscou, afin de sceller l’amitié entre les deux peuples. Cadeau de Staline. C’est dire si les Polonais se partagent encore sur le fait de le détruire ou de le conserver. C’est au pied de ce monument qui symbolise tant Varsovie que nous nous quittons, Karsten et moi, mais je sais déjà où il va : avant de nous séparer, il m’a demandé si c’était une bonne idée d’acheter des fleurs.

 

A l’hôtel Métropole, on traverse encore de longs couloirs recouverts d’une épaisse moquette marron marbrée et équipés de machines à cirer les chaussures que personne n’a dû utiliser depuis le coup d’Etat de Jaruzelski. Seul l’autocollant Ikea sur le lampadaire de la chambre laisse deviner une évolution à rebours de l’immuabilité qui se dégage de ces murs. En face de l’hôtel, les façades de tours en construction arborent de gigantesques affiches publicitaires pour produits de luxe. Comme si le monde d’aujourd’hui, peu à peu, signifiait son congé au monde d’hier, l’encerclait, le cernait.

Varsovie se réduit-elle à ce que j’ai aperçu ce matin, à ce cœur historique conservé sous cloche ou à ces centres commerciaux à l’occidentale qui sortent de terre ? Je saute dans le premier tramway venu pour m’écarter du centre, découvrir ce que toutes les capitales du monde renvoient à leurs marges. Leur chair et leur âme.

Une fois traversée la Vistule, les quartiers populaires s’étalent dans la grisaille à peine ravivée par la lumière éclatante de cet après-midi d’été. A quelques centaines de mètres de Varsovie la coquette, se dessine une Pologne usée, rouillée. Au milieu d’interminables barres d’immeubles décaties, des habitants à la mine préoccupée, interrompent leur conversation puis tournent leurs regards bas et graves lorsqu’ils m’aperçoivent. Qu’importe ma dégaine quelconque, ils ont perçu l’intrus. Prudents, ils reprennent leur discussion en sourdine, couverte pas par les cris des enfants chevauchant des vélos et shootant dans des ballons dont l’écho résonne sur les murs de la cité. Un peu plus loin, une foule compacte se masse dans les travées du Jarmark Europa, le plus grand marché de contrefaçons de toute l’Europe de l’Est qui a élu domicile dans l’ancien stade de foot de Varsovie, le Stadion Dziesieciolecia érigé en 1955 à la gloire, bien sûr, du communisme. Ce véritable village aux allures de bidonville, tant les cabanes en bois ou en tôle se chevauchent, abrite le commerce de survie de ceux qui essaient de s’en sortir en vendant du faux importé de Turquie ou de Chine, des paires de baskets, des sacs à main ou du caviar. Dans ces travées qui disparaîtront sans doute bientôt vue la recrudescence des descentes de police, une proportion anormalement élevée de personnes souffre de handicaps, comme cet homme traînant la jambe ou cette femme soutenant un bras mort. Eclopés de la vie. C’est sans doute à cela aussi que l’on ressent la différence entre l’Ouest et l’Est de l’Europe : nous en sommes à la chirurgie esthétique de confort quand d’autres baladent toute leur existence les séquelles d’une fracture mal soignée ou d’une maladie dont nos généralistes n’ont plus vu trace depuis des décennies.

 

En compagnie de Karsten, Varsovie baignée de lumière douce et chaude avait montré ses plus beaux atours. Mais comme une jolie fille démunie qui consent à regret à se dévoiler, la ville vient de révéler ses dessous élimés et démodés. Le plus troublant sans doute est que cette vision se rapproche tant de celle de Jules dont la visite fût, à vrai dire, aussi furtive que la mienne. Une fois sorti du « beau quartier », il fut en effet tout autant frappé par les populations « lasses et tristes » et les « faubourgs miséreux » de « l’autre côté de la Vistule ». En dépit des années qui se sont écoulées, malgré le vernis de l’occidentalisation, certaines choses paraissent ne jamais devoir changer en Pologne.

 

Au rez-de-chaussée du Métropole, le Metro Jazz Club me tend les bras. Entre vestige d’une splendeur passée et espoir de lendemains commerciaux enchanteurs, la décoration résonne comme la promesse d’une intemporalité charmante : banquettes en velours rouge-orangé, bois foncés, tissus couleur billard, murs parsemés de partitions et de portraits de jazzmen en noir et blanc. Nat King Cole, Chet Baker, Miles Davis, peut-être… Et la soirée garde toutes ses promesses, me condamnant à une table pour six dont je suis le seul convive, dans une pénombre m’empêchant presque de voir mon assiette au demeurant peu alléchante, les épaules fouettées par l’air d’une clim réfrigérante, sans la moindre musique, pas même l’écho d’une pop polonaise ! Seuls le barmaid à la mine enjouée et la télé qui retransmet une compétition de moto m’évitent de sombrer dans la déprime qu’un tel endroit promet nécessairement à ceux qui osent le braver.

Après avoir poussé la porte de ma chambre, je ramasse un petit papier me proposant les services de call girls qu’une main délicate a déposé durant la journée. J’allume plutôt la télévision. Les infos que je croise avec la presse internationale relatent le regain de tension entre la Pologne, la Russie et la Biélorussie. Deux jours plus tôt, deux diplomates et un journaliste polonais se sont fait tabasser à Moscou. Quelques jours avant, les enfants de diplomates russes ont été agressés dans un parc de Varsovie. Et en début de semaine, des eurodéputés polonais étaient refoulés à la frontière biélorusse au prétexte que la Pologne s’autoriserait une ingérence dans les affaires intérieures biélorusses. Il semble en réalité que les Russes suspectent les Polonais, et à travers eux les Occidentaux, d’appuyer l’opposition au président biélorusse Loukatchenko afin de provoquer la même révolution « orange » que celle qu’ils ont soutenue il y a quelques mois en Ukraine. Les médias russes en rajoutent sur la soi-disant russophobie polonaise et Poutine, adepte des euphémismes menaçants, parle de « geste inamical ». Ces tensions diplomatiques me projettent déjà vers la Russie et, avant elle, la Biélorussie, ce pays que je dois traverser demain. Quelle peut bien être la « consistance » de ce pays que tout le monde semble incapable de situer sur une carte et dont le seul nom annonce déjà la Russie ?

Zapping. Des infos peu rassurantes, je passe aux téléfilms et découvre la surprenante technique polonaise de post-synchronisation. Une seule voix, celle d’un homme, double aussi bien les acteurs masculins ou féminins, sans aucune intonation – comme un commentaire pour reportage animalier plaqué sur une scène d’action à l’américaine – tandis que les répliques dans la langue d’origine sont toujours audibles en sourdine. Effet cacophonique et surréaliste garanti ! Mais l’humeur n’y est pas. Des restes du blues du départ à la gare de l’Est ? Sans doute.

Les chambres d’hôtel se prêtent particulièrement bien à la mélancolie. Leur anonymat nous invite à la rêverie. Pour combattre la neutralité des lieux, pour nous tenir compagnie, on convoque ses propres souvenirs, on rapatrie le temps d’une nuit les cadavres de notre existence, rendez-vous manqués, occasions ratées, amours envolés. Parfois ils s’imposent d’eux-mêmes, n’attendant pas l’autorisation d’entrer, fracturant les serrures que le temps a bien pris soin d’installer. Ce soir-là, c’est un morceau de papier soigneusement plié et glissé dans une pochette qui s’invite. Passager clandestin, oublié là depuis des mois, presque des années, je le ressors du bout des doigts comme un papyrus ancien. Juste quelques mots, griffonnés au stylo bleu, en forme d’ellipse mystérieuse, par une amoureuse : « Surtout, ne faisons pas comme si rien ne s’était passé… » Archéologie des sentiments. Une bribe du passé exhumée. Varsovie s’efface quelques instants devant la Butte Montmartre et la rue Lepic. Kaléidoscope d’un amour défunt. Ne pas oublier ce qui s’est passé. Non, bien sûr, jamais. « Unforgettable, that's what you are. Unforgettable, though near or far. » Qu’importe le mutisme du Metro Jazz Club, Nat King Cole a fini par résonner à mes oreilles.

 

Le lendemain, je traverse de nouveau les faubourgs de Varsovie pour rejoindre la gare de Warszawa Wschodnia, encore un peu plus heureux que d’habitude sans doute à l’idée de prendre un nouveau train. Le mouvement. Rien de tel que le mouvement pour semer les fantômes.

Il règne une drôle d’ambiance dans la salle d’attente où une poignée de voyageurs et quelques regards menaçants m’accueillent. Je ne m’attarde pas et après quelques courses avant d’entamer ce voyage d’un peu plus de 24 heures jusqu’à Moscou, je m’engage dans les couloirs sombres et décrépis qui me conduisent au quai.

L’express de 10h13 pour Moscou est bien là, mais avec seulement deux voitures accrochées à la locomotive, il doit être près de composer le train le plus court du monde ! Étrangement, cela crée une connivence immédiate avec les autres voyageurs. En un coup d’œil, il est possible de se faire une idée des personnes que l’on va côtoyer. Des Russes en grande majorité. Il a vraiment quelque chose de touchant, ce petit train, dans cette gare qui pourrait passer pour désaffectée tellement elle est dépouillée, décatie, désertée.

 

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Les gares conservent toujours une part de l’histoire d’un pays. Un peu de son âme aussi, du coup. Elles ont toujours un temps de retard sur la société qui, au dehors, cède déjà aux sirènes de la modernité. On ne se soucie pas d’elles, tant qu’elles remplissent leur office. Alors, elles profitent de ce répit pour garder les traces du passé, entretenir le souvenir de ceux qui les ont traversées. Jusqu’au jour où l’on croit réaliser qu’elles renvoient au voyageur une image vieillotte, décalée, qu’elles ne sont plus adaptées à l’augmentation du trafic et aux attentes des usagers. Alors on les rénove, on les lifte, on les rabote, on les met aux normes de la gare standardisée. Elles ne respirent plus l’air d’autrefois. Elles exhalent le goût du plastique et des matériaux composites. Et finalement, elles expirent avec l’âme qu’elles conservaient. Wschodnia offre de respirer un peu de cette Pologne du passé, un air tellement étouffant que je ne peux finalement lui souhaiter, à contrecœur, qu’une seule chose : succomber à la standardisation.

 

 

[Après 1 jour et une nuit à Varsovie, départ pour Moscou, via le Belarus, l'ancienne Biélorussie]

 

Belarus transit

Les gares et leur spectacle des adieux. Des copains essuient quelques larmes au moment de voir partir l’un des leurs. Et ce couple d’amoureux, lui penché à la fenêtre, elle hissée sur la pointe des pieds et leurs mains qui ne consentent qu’à regret à se séparer. Est-ce la fameuse « âme slave » qui commence à s’exprimer sur le quai de Wschodnia ?

Après le départ, brutal comme si le train avait été catapulté, la vie à bord s’organise. Tout de suite, les voyageurs se mettent à l’aise, quittent le jean pour le survêtement (Adidas, toujours !), troquent les chaussures contre des sandales, sortent la bière, la bouffe, rechargent le portable. Bref, les Russes investissent le train, mise en pratique d’une philosophie qui fait des déplacements ferroviaires dans cette partie du monde une expérience unique.

Les deux voyageurs avec lesquels je partage mon compartiment ne se montrent pas franchement accueillants. Le plus jeune, le plus avenant aussi, doit approcher de la quarantaine. Un tee-shirt kaki bariolé sur un bas de survêtement, des tongs pour faciliter l’installation dans la couchette, on sent tout de suite l’habitué. Le plus vieux doit avoir 55 ans : une vraie gueule de légionnaire, les yeux bleu acier, un corps sec, tout en muscles. A un peu plus de 10h du matin, il est déjà sérieusement imbibé et le dédain dans lequel il tient le déodorant gratifie le compartiment d’une odeur de mâle carabinée. Les regards de mes deux compagnons de voyage sont froids et fuyants, mais ce n’est pas, forcément, de l’hostilité ou du mépris. Disons que les Russes n’éprouvent pas spontanément le besoin de sourire s’il n’y a pas de raison de le faire.

Le début de mon voyage se passe donc allongé sur ma couchette, le nez dans un bouquin, mais je l’en sors assez rapidement puisque déjà, la ville de Terespol, poste frontière de la Pologne orientale s’annonce. La gare dans laquelle nous nous arrêtons est à peine moins longue que notre petit train de deux voitures. Sous le auvent, seul rempart contre le soleil ardent de ce milieu de journée, de jeunes soldats à moitié avachis sur un cube de béton, l’arme posée sur la crosse, jettent un œil distrait vers notre convoi. Assis sur l’unique banc du quai, un routard occidental feint d’ignorer sous le casque de son baladeur numérique les voyageurs accoudés aux fenêtres qui, faute de mieux, regardent dans sa direction. Chacun guette le moindre indice d’un bruissement d’activité signifiant que quelqu’un prend en compte notre arrivée et songe à mettre un terme à notre attente. Et rien ne se passe. La ville que l’on distingue derrière les bâtiments décrépis de cette gare du bout du monde semble fonctionner au ralenti. On a du mal à imaginer que Terespol représente une zone particulièrement sensible depuis qu’elle est devenue la frontière extérieure de l’Europe, face aux pays de l’Est. Certains disent même que, contrairement à la rumeur, le Mur de Berlin n’a pas été détruit, mais seulement déplacé ici. On raconte également qu’avec la ville de Brest, son homologue de l’autre côté de la rivière Bug, c’est le lieu de tous les trafics, ce qui explique sans doute l’attente interminable à laquelle nous sommes astreints. Notre train est à quai depuis une bonne heure lorsque les militaires se décident à le visiter. Quelques officiers sortent brutalement d’une guérite en bout de quai, l’air martial, le pas aussitôt emboîté par les jeunes soldats qui ont du mal à dissimuler leurs sourires nerveux, trahissant ainsi le peu de crédit qu’ils accordent à ce déploiement de forces. De fait, les formalités sont rapidement expédiées, les officiers se contentant de jeter un rapide pressé aux passeports. Les contrôles se font sans doute beaucoup plus insistants pour les trains arrivant de Biélorussie, l’essentiel du trafic consistant dans des produits de consommation courante – des cigarettes, de la vodka ‑ que les passeurs achètent à bas prix dans les pays de l’Est pour les revendre en Pologne.

 

Peu de temps après, nous entrons en Biélorussie et approchons de Brest. Mais le bâtiment devant lequel nous nous arrêtons d’abord n’a rien d’une gare normale. C’est un camp militaire ! Karsten m’avait averti de cette petite incongruité, affichant toujours le sourire de celui qui s’amuse à l’avance du malaise que l’autre ressentira. L’ambiance est effectivement à la hauteur. Ici, pas de voyageurs, pas d’annonces dans les haut-parleurs, pas de kiosques. Seulement des militaires à la discipline manifestement plus rigoureuse qu’à Terespol, même si des soldats, parmi lesquels quelques jeunes femmes, s’amusent au spectacle de chiots à peine sevrés titubant entre les rails rouillés, au milieu des herbes folles. Probablement l’une des rares distractions avec les trains. Des officiers portant d’énormes casquettes rappelant les auréoles des anges observent la scène d’un regard vaguement réprobateur. Un attaché-case à la main, l’un d’entre eux monte dans notre voiture. Comme à Terespol, l’arrivée de ces autorités ne manque pas de modifier sensiblement l’ambiance du wagon : le flot des voix se tarit, les attitudes se font humbles et collaboratives. Les passages aux frontières ont toujours quelque chose d’angoissant, même lorsqu’on est en règle. On se demande toujours si l’on a les bons documents, appréhendant le contrôle de routine qui tournerait à la catastrophe. C’est encore plus vrai lorsque le comité d’accueil donne dans le style des films d’espionnage du temps de la Guerre froide !

Lorsque l’un des officiers à l’énorme casquette arrive à ma hauteur, je lui tends mon passeport et la déclaration de douane en cyrillique que j’ai remplie avec l’aide du couchettiste polonais qui ne parle pas un mot d’anglais. Autant dire à l’aveugle Il me fait alors comprendre qu’il manque un papier supposé être accroché à mon visa de transit. Il a l’air contrarié et sa gueule de tueur, même surmontée d’une auréole d’ange, me coupe l’envie des mauvaises blagues. Je joue alors le naïf-honnête-qui-ne-sait-décidément-pas-ce-qui-a-bien-pu-se-passer, jusqu’à ce qu’il me tende un papier, toujours rédigé en cyrillique, en me demandant sèchement de le remplir. Aidé par le plus jeune des deux Russes de mon compartiment, je remplis tant bien que mal le document en deux exemplaires, dont je remets un volet à l’officier de retour qui me gratifie d’un air satisfait. Je m’en sors pour cette fois-ci. « Jusqu’à la frontière avec la Russie », me dis-je, imaginant encore naïvement à ce moment-là que nous attend une frontière entre la Biélorussie et la Russie. Elle n’arrivera jamais, m’offrant de réaliser avec retard que c’est la Russie qui opère ce contrôle à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne. En tout cas, mes deux visas russes et biélorusses attestent bien que je suis censé être entré en Russie au moment même où j’entre en Biélorussie, fiction d’autant plus étonnante que, du coup, les autorités russes m’autorisent à entrer sur leur territoire avant la date prévue sur mon visa ! Je repense alors à cette petite phrase que Jules écrivit : « Qui n’a pas passé la douane russe ignore la douceur de vivre ! » C’était en 1909, alors qu’il entrait en Pologne – le pays était sous domination russe – et je la reprends volontiers à mon compte lors au seuil de la Biélorussie.

 

Quelques kilomètres après ce camp militaire, nous rejoignons enfin la gare « civile » de Brest, l’ancienne Brest-Litovsk, nœud ferroviaire autant qu’historique. C’est là, en 1918, que la jeune Russie soviétique signait une paix séparée avec les Empires centraux allemands. Chacun y trouvait son compte : l’Allemagne pouvait concentrer ses efforts de guerre en France et les « bolcheviques » se consacrer à leur Révolution encore fragile. En entrant dans cette gare, j’observe d’ailleurs au frontispice du bâtiment récemment rénové, la faucille et le marteau, première résurgence visible du passé qui, dans ce pays, joue les prolongations. La Biélorussie est en effet considérée comme l’une des dernières ex-républiques de l’URSS à avoir conservé certains attributs du communisme comme les kolkhozes et les sovkhozes, les syndicats officiels et un parlement dont les députés appartiennent tous au parti du président Loukachenko.

 

Une nouvelle manœuvre et nous ressortons de la gare à petite vitesse pour être conduit dans un hangar où le train sera soumis à une opération rituelle pour toute entrée sur le territoire russe : le changement des boggies. L’Empire russe décréta en effet une différence d’écartement des voies de quelques centimètres afin de prévenir l’utilisation du réseau ferroviaire intérieur par des armées ennemies. Prise en mains par une équipe d’ouvriers, notre voiture est placée sur un pont avant d’être soulevée par une grue. On glisse alors dessous les nouveaux boggies qui nous ouvriront les voies russes.

Durant ces travaux, je me promène dans le hangar pour regarder les ouvriers à l’œuvre quand l’un d’entre eux me demande cinq euros pour que je puisse le photographier. Comme je refuse et dirige mon objectif ailleurs, il revient vers moi et me tire par la manche pour me montrer une vieille médaille militaire russe qu’il sort de son bleu de travail. N’ayant pas une passion particulière pour les décorations, je lui fais comprendre que ça ne m’intéresse pas. Mais il n’est pas du genre à désarmer aussi facilement et, l’œil brillant, m’entraîne quelques mètres plus loin. D’un placard rempli de casques de chantier, de chiffons et de détergents, il extirpe une bouteille de vodka dont il verse une bonne rasade dans un gobelet en plastique qu’il me tend. Je comprends que, bien loin de sacrifier au verre de l’amitié, il s’agit de me mettre dans les meilleures dispositions pour acheter toutes les babioles qu’il me proposera. Mais je me laisse gentiment faire : j’ai envie de voir jusqu’où cela peut aller. Nous avons été rejoint entre temps par certains de ses collègues dont le regard mi-complice, mi-réprobateur laisse à penser que je suis entre les mains de celui qui, dans ce groupe d’ouvriers, est habitué à approcher les voyageurs. Mais en même temps qu’ils consentent, amusés, aux manœuvres de séduction de leur collègue, ils le modèrent et prennent soin de me ménager : entre deux gorgées d’alcool brûlant, ils me glissent dans le creux de la main des graines de tournesol, histoire de m’aider à résister un tant soit peu aux ravages du tord-boyaux. Un des voyageurs russes resté à bord du train fait de même en les interpellant et en me faisant passer un morceau de son sandwich. L’ambiance est bon enfant, les ouvriers qui m’entourent se risquant également à sortir de leurs poches des médailles toutes plus semblables les unes que les autres. Mais « mon » ouvrier voit d’un mauvais œil cette concurrence naissante et comme je n’ai toujours pas cédé à ses pressions commerciales, il décide alors de jouer ce qui semble bien être sa dernière carte. Me lançant le regard entendu de celui ayant saisi qu’il avait affaire à une personne exigeante, il me fait signe de le suivre. Passablement entamé sous l’effet de la vodka, je me faufile avec lui entre les centaines de boggies qui parsèment les alentours du hangar pour arriver à un vieux wagon désaffecté dans lequel il entre non sans avoir jeté un prudent coup d’œil circulaire. Il ouvre alors un compartiment aménagé en chambre et tandis que je me demande s’il s’agit de sa demeure permanente ou d’un simple lieu de repos, il sort de sous le matelas une petite boîte. Après l’avoir manipulée comme si elle contenait un trésor inestimable, il l’ouvre sur une nouvelle sélection de médailles, particulièrement rares et précieuses à l’entendre. En réalité, je ne vois pas de grandes différences avec les précédentes et puis, définitivement, je n’en ai vraiment rien à faire de ces décorations que je soupçonne de n’être que des médailles commémoratives dont les habitants de ce pays ne doivent plus savoir que faire. Surtout, je commence à m’inquiéter de manquer le départ de mon train. N’ayant pas le cœur de le laisser en plan après tous les efforts, je lui achète en toute hâte et pour quelques dollars deux médailles avant de sortir du wagon et de courir vers mon train. Bien m’en prend puisque les autres ouvriers me font de grands signes et m’avertissent de son départ imminent. J’ai juste le temps de monter sur le marchepied. En regardant un peu étourdi le groupe d’ouvriers qui s’est reconstitué autour de mon ouvrier et semble s’enquérir du résultat de son forcing commercial, je pense fugitivement que c’est tout de même cette équipe largement imbibée de vodka qui vient de changer tous les boggies du train. Ce dernier et moi-même ressortons tout de même du hangar dans des dispositions honorables et rejoignons le quai où nous attendons de repartir.

 

Dans le wagon, l’ambiance semble s’être singulièrement détendue à la faveur de cette longue halte forcée, comme si je n’étais pas le seul à avoir profité de l’hospitalité du « peuple de la gare ». Des éclats de rire fusent des compartiments, des parties de cartes se sont engagées entre des voyageurs tout occupés à tenir dans leurs bras certaines des femmes montées à l’arrivée de notre train pour vendre des vêtements en laine ou de la nourriture. En passant devant moi, l’une d’elles me frôle et caresse ouvertement ses seins en me dévisageant, avant de m’enlacer. L’annonce du départ imminent du train réduit à néant la perspective de l’idylle amoureuse.

 

Toutes ces opérations de douane et de changement de boggie nous ont pris une bonne partie de la journée. La nuit tombe et le calme qui s’en suit favorise la « détente Est-Ouest » avec les Russes de mon compartiment. Le plus jeune vit à Moscou où il est cuisinier et se réjouit à l’idée de se rendre en France dans quelques semaines. Grâce à quelques mots d’anglais, il sert d’interprète avec le plus vieux qui est monté de quelques crans dans l’alcoolémie et ne cesse de frapper sa gorge d’un doigt, signe faisant précisément référence ici à la consommation d’alcool. J’apprends que le « légionnaire russe » est plus précisément sibérien et son discours de moins en moins cohérent parle d’ours qu’il aurait abattu, de bouteilles qu’il a descendues et de son fils dont il tellement fier depuis qu’il a obtenu son diplôme de médecin. Quelques bières plus tard, le voilà endormi, plongeant le compartiment dans un calme à peine perturbé par ses ronflements. Dans ce train qui file désormais pour de bon vers Moscou, je repense à cette vision fugace de la Biélorussie, cet aperçu que m’en a offert la gare de Brest, porte d’entrée d’un monde où tout est bon pour s’en sortir. Qu’importent les moyens. L’ouvrier qui refourgue des médailles sans valeur contre quelques dollars, la vendeuse de victuailles qui s’offre comme prostituée d’occasion : dans cette zone frontalière, chacun essaie de grappiller les miettes des richesses qui transitent d’un côté comme de l’autre de ce mur invisible, séparation entre l’Est et l’Ouest de l’Europe.

 

La nuit qui a définitivement englouti le pays est le décalque du mystère qui entoure la Biélorussie, dernière dictature de type soviétique aux portes de l’Europe, qui vit dans l’obscurité où l’a plongée son président, dont l’autoritarisme et l’antioccidentalisme finissent même, paraît-il, par gêner Poutine. Pays oublié, régime oublieux du quotidien de sa population, comme en témoigne la négation du drame de Tchernobyl. La fameuse centrale se situait en Ukraine, à 300 km au sud de Minsk, mais c’est la Biélorussie qui a reçu 70% des retombées radioactives de l’explosion de 1986 qui ont depuis transité par la chaîne alimentaire, continuant de tuer des milliers de personnes. La nuit recouvre ce pays dont je n’aurai pas vu grand-chose. Quel étrange sort que celui de la Biélorussie où les voyageurs semblent ne jamais devoir s’arrêter, enclave condamnée à n’être qu’un couloir de transit entre l’Europe de l’Ouest et la Russie.


[Après 24 heures de voyage, l'arrivée à Moscou]10Moscou.jpg

 

 

 

Moscou est passée à l’Ouest

Jules s’amusait à l’idée d’emprunter « la même route que Napoléon : Smolensk, Moscou, le Kremlin… » Ses lettres sous le bras, je découvre cette ville qui l’avait tant impressionné. Sans doute la première véritable illumination depuis qu’il avait quitté Paris. Berlin et Varsovie étaient presque passées inaperçues dans son récit, comme des étapes banales et sans grand relief,alors que Moscou lui avait inspiré des descriptions enflammées au travers desquelles lui-même avait commencé à se dévoiler.

Comme un amoureux qui reconnaît sans jamais l’avoir rencontrée la femme de ses rêves, Jules n’en revenait pas d’avoir devant les yeux les monuments qui emplissaient ses pensées depuis qu’il les avait vus représentés au pavillon de la Russie lors de l’Exposition universelle de 1900, à Paris. C’est d’abord « La "Place rouge", mi-place de Grève et mi-forum antique où se déroule à peu près toute l’histoire russe ! » qu’il découvre et puis « l’église aux "clochers artichauts" recouverts de feuilles d’or, c’est le Kremlin ». Son enthousiasme communicatif se conjugue presque mot pour mot à l’emportement de Blaise Cendrars qui verra plus tard dans cette forteresse « un immense gâteau tartare croustillé d’or, avec les grandes amandes des cathédrales, toute blanches et l’or mielleux des cloches… » Blaise et Jules, tous deux emportés par la magie de Moscou. Que me reste-il à moi qui me suis préparé à cette ville comme on songe à un rendez-vous avec quelqu’un que l’on souhaite rencontrer depuis si longtemps ?

Aux fiacres et à leurs cochers sur lesquels Jules était tombé à la sortie de la gare, ont désormais succédé des files interminables de taxis dont les chauffeurs attendent le client en grillant clope sur clope. « Le taximètre y étant inconnu, il faut marchander », grommelait Jules à l’époque. Ah, cela nous fait un point commun, mon cher Jules ! Aujourd’hui encore, si l’on s’adonne comme je le fais aux taxis sauvages de Moscou ‑ de bonnes vieilles Lada en général ‑ il faut également se préparer à des négociations délicates lorsque l’on ne connaît ni la ville ni la langue de Pouchkine. Autre particularité quand on décide de recourir à ces taxis plus ou moins clandestins, ce n’est pas le client qui repère la voiture : c’est elle qui le choisit ! Les véhicules n’étant, et pour cause, équipés d’aucun signe distinctif, on agite la main en se mettant au bord de la route jusqu’à ce que l’un d’eux sorte de la circulation et se range le long du trottoir. Mais si les fiacres ont bel et bien disparu, mon cher Jules, sache que les passants qui s’arrêtent devant les églises, s’inclinent et font des signes de croix existent encore. C’est d’ailleurs devant la cathédrale du Christ Sauveur que j’ai vu se répéter cette scène, même si tu dois savoir que cette cathédrale n’est qu’une réplique récemment édifiée de l’Eglise d’origine que l’on avait mis cinquante ans à construire. Elle sera dynamitée dans les années 30 par Staline qui voulait construire à son emplacement un palais des Soviets de 415 m, surmonté d’une statue de Lénine de 100 mètres de haut ! L’immeuble mégalomaniaque ne vit pas le jour. Par contre, les canons frappés de « l’N fameux qui fit longtemps trembler l’Europe », je les ai vus, ils sont toujours bien là, Jules, alignés le long de l’Arsenal dans l’enceinte du Kremlin comme tu l’indiquais. Et ce que tu appelais « le bazar » en le comparant au passage des Panoramas à Paris, le l’ai vu aussi : aujourd’hui, le bazar s’appelle le GUM, bien commode contraction, tu en conviendras, pour Gosiedarstvenny Universalny Magazin ! Et l’Eglise Sainte Basile, « avec ses huit clochers artichauts » comme tu l’as décrivais, évidemment, je l’ai vue sans pour autant partager le même enthousiasme que toi, me souvenant surtout de l’anecdote que tu pris un malin plaisir à raconter ainsi à Maria : « Ivan le Terrible avait demandé à l’architecte s’il se croyait capable de faire une autre église encore plus belle ; l’autre ayant répondu "oui", le souverain lui fit immédiatement crever les deux yeux pour l’empêcher de s’y essayer ». Et bien, cette anecdote, elle a traversé les années, Jules, car – mystère de la transmission ‑ je la retrouvais dans le Lonely Planet, continuateur actuel des fameux Guides rouges Baedeker de ton époque. Désormais il n’est pas un pays, une ville qui n’ait son guide tenant dans la poche. Le monde a été tellement inventorié, cartographié, recensé que nous en sommes tous, voyageurs, à nous retrouver aux mêmes endroits balisés, nourrissant l’espérance de parfois toucher l’âme d’un pays dans les interstices laissés vacants par l’occidentalisation du monde.

 

Passés les premiers moments d’étrangeté, le Moscou d’aujourd’hui rappelle singulièrement les villes de l’Ouest, tant la capitale russe déborde de références permanentes aux démocraties occidentales. Les fameuses « sœurs », ces sept tours de Moscou ayant servi de modèle au Palais de la Culture et de la Science de Varsovie se sont elles-mêmes inspirées des tours Art Déco de New York. Staline voulait, dit-on, concurrencer les Etats-Unis et redessiner la ville au diapason de sa folie. Dans la gigantesque avenue Tarskaya, les enseignes des magasins ne diffèrent pas de celles que l’on trouve rue de Rivoli à Paris, tandis que le culte ridicule de la voiture s’exprime de préférence dans d’énormes 4X4 noir aux vitres teintées, roulant à grande vitesse. Les jeans taille basse offrant une vue imprenable sur la ficelle du string ont également fait le voyage jusqu’ici, perdant encore, me semble t-il, quelques centimètres au moment de se poser sur les hanches incroyablement étroites des jeunes Moscovites. Chez les hommes, la tendance est clairement à la chaussure longue et pointue en cuir jaune-beige, mélange de santiags et de mocassins. Je me demande si des psy ont déjà fait le rapport sur la cohabitation en pleine rue entre ces chaussures presque phalliques et les jeans s’arrêtant à quelques centimètres du pubis.

 

Bref, que le monde se réduise à la dimension d’un village dans lequel les références se confondent allègrement à la faveur de la communication, il n’y a finalement rien de nouveau sous le soleil. J’en découvre même la preuve éclatante en retrouvant les vaches déjà croisées à Varsovie ! J’apprends alors le fin mot de cette histoire de bovins, idée d’artistes de rapprocher l’art des gens de la rue qui avait commencé en 1998 à Zurich et depuis lors essaimé dans de nombreuses villes du monde. Finalement, trouver des vaches aux quatre coins du village global que serait devenu notre planète, c’est peut-être le message le plus fort que transmet, sans doute bien involontairement, cette « cow-parade » ! Il faut bien que je feigne de trouver un intérêt dans cette ville car, à l’inverse de l’effet qu’elle produisit sur Jules, elle me laisse assez indifférent.

 

J’en arrive à envier la surprise et l’étonnement qu’il avait ressentis en parcourant Moscou, les images entrées par flots entiers dans ses yeux grands ouverts : les enfants des rues, les marchands des quatre saisons, les fidèles venant assister à la bénédiction des eaux de la Moskova, les processions chamarrées sinuant dans les ruelles, bercées par les cloches du Kremlin.

Mais si je ne ressens définitivement pas le même émerveillement que Jules parvint à me transmettre, il faut croire que le temps n’y fait rien. L’une de mes lectures de voyage m’apprend en effet que je partage la déception d’un jeune étudiant qui, quelques années avant lui, en 1898, avait gagné un voyage en Transsibérien. Albert Thomas, qui deviendrait plus tard ministre et dirigeant socialiste, étrennait ainsi ce trajet alors même que l’Expo universelle de 1900 n’avait pas encore jeté à la face du monde cette fierté russe en devenir, avant même que le chantier ne soit terminé. « Moscou, c’était pour nous, pour notre imagination, la ville fabuleuse et lointaine, la ville orientale, splendide comme une cité des Mille et une Nuits, où la Grande Armée n’avait pénétré qu’avec une sorte de religieuse terreur. Et voici que nous ne trouvions qu’un fouillis de maisons basses, de cheminées d’usines, fumant parmi des dômes sans hauteur, de chantiers et d’ateliers ». Finalement, le jeune voyageur trouvait Moscou « trop occidental ».

Cela tient bien souvent à peu de chose de succomber au charme d’une ville ou d’un pays ou d’en garder un souvenir mitigé. Un rien ‑ la fatigue du voyage, la difficulté à trouver un hôtel, un simple trajet en taxi ‑ peut indifféremment condamner ou sacraliser une ville. Mais il suffit d’un regard, d’un coup de main au bon moment ou d’une conversation aussi anodine soit-elle pour en fixer à jamais l’empreinte. Ce sont les gens qui font les villes et non pas les bâtiments, aussi beaux soient-ils. Comme Jules l’expliquait à Maria en arrivant à Moscou où il tenait avant tout à rencontrer les Moscovites, ce sont « les gens qui m’intéressent encore plus que les monuments ».

 

Je n’en suis pas pour autant à regretter que le temps ait passé et que Moscou soit devenue ce qu’elle est aujourd’hui. Comment pourrait-on souhaiter que Moscou redevienne cette ville où les enfants en haillons mendiaient leur survie au pied des remparts du Kremlin ? Le Moscou de Jules n’est plus et je me réjouis tout autant de l’avoir découvert à travers ses yeux et sa plume que de savoir qu’il a disparu, mais la lecture d’un article dans un journal anglophone de la capitale laisse entendre que tel n’est peut-être pas tout à fait le cas.

Des milliers d’adolescents d’Arménie, d’Azerbaïdjan, d’Ukraine ou de Moldavie tentent en effet régulièrement leur chance à Moscou où ils sont recrutés pour travailler sur des chantiers de constructions, douze heures par jour, contre 120 roubles (environ 4 euros) journaliers. Arrêtés par la police, ils sont placés durant un mois dans un « centre de soutien temporaire aux illégaux mineurs » avant d’être expulsés vers leur pays d’origine. Carambolage du temps. Sous les ors d’un Moscou rutilant, adoptant à tour de bras les standards occidentaux de la consommation et du futile, les adolescents d’aujourd’hui seraient-il les continuateurs des enfants d’hier ?

A quelques centaines de mètres du Kremlin, une scène en dit long sur les tensions qui traversent ce pays, tiraillé entre les fantômes du passé et les fées du présent. La Douma, l’ancien conseil consultatif des tsars de la Russie impériale et actuel Parlement russe, fait face à un gigantesque panneau publicitaire pour la marque de luxe Rolex. Comme si cette montre rappelait à ce bâtiment, véritable témoin de l’histoire russe, combien le temps qui lui reste est désormais compté.

 

Je m’apprête donc à quitter Moscou, sans doute désenchanté, mais déjà enthousiaste à l’idée de ce qui m’attend encore plus loin vers l’Est. En réalité, durant ces quelques jours, j’ai erré dans cette ville comme un alpiniste candidat à l’Everest séjourne quelque temps au camp de base. Moscou était une étape, un point de départ et m’en détacher ne suscite aucun des regrets que Jules avait éprouvés. Mon Everest à moi, c’est le Transsibérien.


 [Après 3 journées à Moscou, embarquement pour la Sibérie]


Transe sibérienne

 

 

 

 

 

Nous avons quitté Moscou par une nuit magnifique ;

la lune brillait d’un plein éclat et les coupoles dorées

semblaient tendre leurs flancs rebondis à ses rayons,

pour envoyer en guise de sourire d’adieu

un dernier reflet aux voyageurs.

Jules Leurquin, 7 mai 1909

 

A peine avais-je entrouvert la portière déglinguée de cette Lada couleur crème et poussé mes bagages sur la banquette arrière avant d’y prendre place que, déjà, le déroulé de la course s’était dessiné dans mon esprit. Je crois même avoir songé, pendant une seconde, à changer de voiture. Une seconde de trop. Le bolide café au lait s’était déjà arraché du trottoir où il n’avait fait cette courte escale que pour m’attraper au vol avant de replonger aussitôt dans l’incognito que lui procurait la circulation dense de cette fin de journée.

D’une largeur impressionnante, avec sa carrure de lutteur, ses tatouages de marin, sa gueule de tueur simplement posée sur les épaules, faute de cou, le chauffeur de ce taxi sauvage donnait l’impression d’être trop costaud pour la pauvre petite voiture qui ne semblait avoir été conçue que pour lui confectionner, et au plus près du corps, une sorte d’armure de tôle. Un tantinet défaitiste, alors que nous venions seulement d’infliger notre première queue de poisson, je songeais que si jamais nous étions percuté de plein fouet par un camion, il ne resterait que le chauffeur, stoïque au milieu des gravats, tandis que l’on ne pourrait que déplorer la disparition de son malheureux passager, sacrifié sur l’autel du développement anarchique de l’économie parallèle dans la Russie post-communiste. Toujours vivant, je regardais le chauffeur du coin de l’œil tandis que l’autre fixait bêtement le lieu de l’inévitable crash à venir.

Ses bras presque à l’équerre pour empoigner le volant, les jambes largement écartées faute de pouvoir les glisser sous le tableau de bord et le buste en avant comme s’il voulait embrasser le pare-brise, il me faisait penser à un adulte ayant pris la place d’un enfant dans sa voiture à pédales. Le levier de vitesse dans sa main ne semblait plus qu’une baguette de chef d’orchestre dont je craignais qu’elle ne se brise à chaque changement de rapports tellement ceux-ci étaient vigoureux dans cette circulation de Moscou qui, c’est un fait, ne tolère pas les hésitants. Et ce n’était pas du tout le genre de mon chauffeur. Je garde d’ailleurs le souvenir ému d’une jeune fille pétrifiée au volant de sa voiture après avoir brutalement, mais prudemment, sacrifié la priorité qui lui était due pour laisser passer notre Lada, à tombeau ouvert – expression ayant révélé pour moi ce jour-là toute sa saveur. Durant le trajet, je gardais une main sur la portière, histoire de tenter ma chance en cas de pépin. Après quelques feux grillés, des pare-chocs évités par je ne sais quel coup du sort et des embardées sereinement négociées par mon Fangio russe, il me restait la surprise du chef ‑ un demi-tour en plein milieu de l’avenue qui passait devant la gare, à la barbe et au nez d’un tramway qui nous fonçait dessus. Ayant réchappé de cette ultime épreuve, je m’empressais de poser le pied sur le macadam que je n’avais pas vu aussi immobile depuis trop longtemps. Je ne savais si, dans le sourire en coin que le chauffeur me décochait pour la première fois, je devais voir le rictus sadique d’un psychopathe du volant ou la satisfaction du travail bien fait. J’eu la faiblesse, en croisant son regard exprimant le sentiment de la mission accomplie, de pencher pour la seconde.

 

Moscou, kilomètre 0

Yaroslavsky Vokzal. C’est la gare mythique pour les voyageurs du Transsibérien. Construite en 1902 sur le modèle de celle de Vladivostok à l’autre bout de la ligne, elle ressemble étrangement à un château fort. Ses toits aigus sont recouverts de tuiles lisses d’un bleu orage que vient relever le turquoise des lettres cyrilliques et des mosaïques ornant le frontispice. Les tours d’angle et les meurtrières creusées dans la pierre blanche parachèvent ce décor étrange et disparate. On ne s’attendrait finalement pas à y trouver des trains, mais plutôt des troupes de cosaques en armes, se livrant aux dernières libations avant d’aller affronter les bolcheviques. Le premier hall que je traverse, fait de boiseries anciennes et de dalles en pierre, aurait très bien pu abriter une telle assistance, mais il ne sert plus désormais que de vestibule à la grande salle qui lui succède. Cette dernière marque brutalement le passage à une architecture contemporaine, de celle qui façonne, uniformise et anonymise en même temps les gares du monde entier. Elle est donc, sans surprise, recouverte d’un dallage en simili marbre blanc, traversée d’escalators et munie de rangées de banquettes en métal froid. Mais ce qui attire immanquablement l’œil, c’est l’immense mur lumineux d’environ vingt mètres de long sur cinq de hauteur. Parcouru de lignes rouges et vertes reliant des noms bien énigmatiques pour qui ne lit pas le cyrillique, il représente le réseau ferroviaire de l’Est russe. En m’approchant, je parviens tout de même à discerner les principales voies, dont celle reliant Moscou à Vladivostok, bien modeste exploit de déchiffrement puisque les deux villes forment, très logiquement, les extrémités de ce schéma.

C’est une véritable fresque, à la mesure du plus grand pays du monde. Sept colonnes verticales rappellent le nombre de fuseaux horaires qu’il faut traverser pour rallier l’Extrême Est. Ils se rajoutent ainsi aux quatre qu’il faut franchir depuis l’enclave russe de Kaliningrad à l’Extrême Ouest du pays pour rejoindre Moscou. On ressent comme de la démesure dans ce mur, et autant de fierté à exhiber au peuple russe comme au voyageur étranger le gigantisme de la Russie et le maillage de son réseau ferré. Cette fresque rajoute au mystère de l’aventure qui attend le voyageur. C’est donc dans cette immensité faite de noms imprononçables et de fuseaux horaires multiples que l’on va bientôt se frayer un chemin ? C’est donc la Sibérie qui se dissimule derrière et la Chine qui se profile au loin ? L’incrédulité qui m’avait envahie quelques jours plus tôt à la gare de l’Est à la seule idée de rejoindre l’Empire du Milieu sans quitter le sol n’a pas faibli. Elle se renforce même au moment de sillonner, au rythme d’un train historique, une région qui ne l’est pas moins. La Sibérie, un nom que l’on prononce sans trop savoir ce qu’il recouvre. On se l’imagine immense, désertique, froide et hostile. Dans l’inconscient universel, la Sibérie, c’est la punition, l’exil, le retranchement. Un monde coupé de l’autre monde, celui de l’animation, des foules, des villes. Voilà ce que serait la Sibérie et là réside sans doute la raison du succès du Transsibérien, semblable à celui des anciens paquebots transatlantiques : les uns et les autres comme des escortes rassurantes pour nous conduire dans les limbes de la planète, au cœur des zones grises de la terre.

 

Au milieu du panneau lumineux se trouve le tableau indiquant les voies de départ des différents trains, instrument bien plus utile que la fresque à vocation purement décorative. Dans l’ignorance de l’écriture, seuls les horaires permettent de repérer son train, en escomptant qu’il n’y en n’ait pas deux à la même heure ! Mais le transsibérien de 21h20 est bien annoncé, et c’est le seul. En attendant que sa voie soit affichée, je déserte l’immense salle des pas perdus surpeuplée pour me promener dans la gare, voir cette vie qui grouille à ses abords.

 

Les derniers rayons du soleil couchant transpercent le ciel nuageux, ajoutant à l’ambiance électrique. L’esplanade est noire de monde, traversée à intervalles réguliers par les vagues de voyageurs que déversent les bus et les rames de métro. Moscou, aussi, a ses banlieusards se ruant pour attraper leur train. Un peu à l’écart, sans doute partagée avec la gare de Leningrad qui jouxte celle de Iaroslav, une place carrée rassemble des boutiques regorgeant de produits de toutes sortes, depuis l’alimentation sommaire jusqu’aux vêtements en passant par les DVD porno et la presse. En dehors de la nourriture, tout ici est sujet à négociation et les clients s’agglutinent autour des vendeurs, balancent des prix, s’amusent à jouer sur la concurrence. Les commerçants s’y plient de bonne grâce, profitant de cette clientèle captive et inépuisable, tentée par l’achat de dernière minute, le cadeau pour tromper l’ennui ou les courses nécessaires à de bien longs trajets.

 

Je ne me lasse pas d’errer dans ces allées, de respirer cette ambiance, ce concentré de vie. Dans les gares, j’imagine toujours cette multitude de destinations encore virtuelles que les gens ont en tête. Chacun est là, porteur d’un horaire précis comme un joueur du loto qui ressasse ses numéros en secret. Parfois, on regarde quelqu’un en se disant qu’il se prépare au même voyage que nous, qu’il partagera le même train. Pour un peu on s’habituerait à lui, on s’en fait presque déjà un compagnon de route, et puis on le voit tendre l’oreille à une annonce hurlée par les haut-parleurs avant qu’il n’empoigne ses bagages et s’éloigne vers un quai opposé, le regard et l’esprit ailleurs, déjà. La foule des voyageurs se fait ainsi mouvante, les uns et les autres se distribuant au hasard des destinations. Croisée des chemins, croisement des destins.

Une agitation se fait soudain ressentir. Le quai du transsibérien de 21h20 vient de s’afficher. C’est le n°1 ! Immédiatement, on perçoit un frémissement dans la gare : la foule jusqu’alors secrète des candidats au voyage dans ce train de légende se montre au grand jour, chacun en se levant se désignant aux autres qui le reconnaissent comme faisant partie des leurs. En quelques secondes, c’est une armée pacifique qui se met en marche, empoigne les sacs, rameute les enfants. Les anciens voisins d’attente s’ignorent désormais, tout occupés à filer vers le quai quand d’autres, au contraire, se jettent des œillades de complicité.

Fébrile, je me fraie un chemin dans la foule, sans précipitation, partagé entre l’enthousiasme et l’envie de repousser le moment où je le verrai, ce train tant de fois rêvé. Comme lorsque l’on se perd dans les rues avant de retrouver celle que l’on brûle de prendre dans ses bras. Comme lorsque l’on était môme et que l’on gardait nos bonbons préférés pour la fin du paquet. Ces instants précieux que l’on cherche à retarder par de menus subterfuges, parce que tant qu’ils n’adviennent pas, on en est maître, ils sont notre possible, notre barrière contre le néant. Et vient le moment magique où ils surviennent, sur la fine ligne de démarcation formée par les fantasmes que l’on a projetés et la réalité que l’on appréhende de découvrir. 

11bisTrans.jpg

Le transsibérien est là, long convoi immobile aux couleurs de la Russie – rouge, bleu, blanc – affichant le nom de la mère patrie sur chacune de ses voitures puisque c’est son nom, à lui aussi. Rossiya. Au-dessus de la pancarte qui proclame l’itinéraire historique – Moscou-Vladivostok ‑, figure le blason de la Russie, exhumé des cendres de l’Empire blanc sous lesquelles l’Union soviétique l’avait enfoui. Sa couleur rouge symbolise la Grande Russie. Les deux têtes couronnées de l'aigle représentent les deux « continents », l'Europe et l'Asie, sur lesquels le territoire de l'Empire russe s'étend. Le sceptre et la sphère dorée que l’aigle tient dans ses serres symbolisent le pouvoir du tsar et celui de l'église orthodoxe russe, tandis que le bouclier par lequel le rapace se protège est celui de Saint Georges, patron des Slaves. Le Rossiya est un hymne patriotique à lui seul, rapatriant sur son seul nom tout l’imaginaire dynastique de la Russie. Quel régal de le voir là, ce train qui a pour lui son histoire et la magie de son tracé, fidèle au poste depuis tant d’années.

Le Rossiya n’est pas un transsibérien comme les autres : c’est le train qui, tous les deux jours, part de Moscou pour atteindre Vladivostok une semaine plus tard. C’est un peu le fleuron de la flotte, portant le n°2 lorsqu’il circule dans ce sens et le n°1 quand il effectue le trajet inverse depuis Vladivostok – hommage rendu au rôle historique de cette ville où fut posée la première pierre du tracé en 1891. D’autres trains desservent en permanence des villes de Sibérie jusqu’à l’extrémité du pays, mais sans réaliser la totalité du trajet. S’il est donc possible de rejoindre l’Extrême-Orient russe sans emprunter le Rossiya, celui-ci est le seul transsibérien offrant d’accomplir ce voyage à bord d’un seul et même train.

Aux abords de la voiture huit, les deux provodnista – ces employées attachées à chaque voiture – sont en train de faire l’accueil sur le quai, visant les billets et les passeports avant de laisser monter les voyageurs. Il faut montrer patte blanche avant de rejoindre le logement roulant de ces trois jours et demi de voyage jusqu’à Irkoutsk. Cette perspective improbable incite à profiter des derniers instants avant que le train ne s’engouffre dans la nuit qui approche à grands pas, avant que ce moment magique du départ imminent ne prenne fin. Le syndrome des paquets de bonbons a la dent dure.

 

Sur le quai, les voyageurs étrangers n’en reviennent pas de vivre les prémices de cette expérience unique. Ils côtoient le calme détachement des voyageurs russes, pas peu fiers de mesurer l’effet que peut provoquer leur train-étendard, mais aussi d’appartenir à ceux qui, dans le pays, peuvent s’offrir un voyage à son bord. Keith, un Canadien rejoignant le Japon où il vit, me glisse qu’il est conseillé de se faire des alliées des Provodnista. Ces dernières décident précisément de battre le rappel des derniers voyageurs. Nous nous résignons à nous hâter.

Quelques minutes plus tard, tandis que les familles qui avaient accompagné les leurs s’en retournent dans le halo des lampadaires du quai, le Rossiya quitte lentement sa gare d’attache. L’une des deux Provodnista, adossée au mur, les yeux dans le vide, laisse les portes ouvertes quelques instants, comme si elle emmagasinait ses dernières bouffées d’air. Cela fait presque une semaine que je suis parti de la gare de l’Est et j’ai le sentiment que le voyage commence maintenant. Pékin est à 8989 kilomètres d’ici.


 

 

Voiture 8, compartiment 3

 

 

Les lumières blafardes de la gare Iaroslav cèdent progressivement le pas aux illuminations qui commencent à scintiller dans les rues de Moscou. Les interminables files de voitures forment des guirlandes s’étirant jusque dans la banlieue tentaculaire engloutie, au loin, par une obscurité menaçante. Mais déjà, la vie de cette ville ne me concerne plus, tout attiré que je suis par la douce intimité de la voiture 8.

 

 voiturerossia.jpgComme toutes celles qui composent le Rossiya, cette voiture ne brille plus du luxueux clinquant que Jules avait connu. Il faut dire qu’à l’époque, la Compagnie Internationale des Wagons-lits – celle-là même qui gère l’Orient Express ‑ avait obtenu du tsar le droit d’exploiter le Transsibérien entre Moscou et Harbin. Le train était alors, paraît-il, équipé d'une chapelle, d'une bibliothèque, d'une salle de musique et comptait un coiffeur et une infirmière. Les organisateurs de l’Exposition universelle de 1900 à Paris, où le Transsibérien était présenté pour la première fois, n’avaient d’ailleurs pas manqué de vanter tout le luxe que l’on pouvait en attendre, prenant soin de garder sous silence l’existence des trains russes d’Etat qui se chargeaient de transporter les paysans de la Russie occidentale vers la Sibérie, dans des conditions moins confortables. La Compagnie des Wagons-lits perdit sa concession à la faveur de la Révolution russe de 1917. Mais cette parenthèse explique sans doute la méprise de ceux, nombreux, qui pensent que le transsibérien est aujourd’hui encore destiné à des voyageurs fortunés alors qu’il représente, au kilomètre parcouru, le train le moins cher du monde. Les convois composés de machines à vapeur et de voitures Pullman comme celui que Jules emprunta en 1909 ont désormais disparu, remplacés par des locomotives électriques et des voitures qui, dans leur conception générale, diffèrent bien peu des traditionnels trains couchettes que nous connaissons en France.

 

L’intérieur dévoile un confort douillet, presque désuet, comme ces maisons de grand mères emplies de canapés à fleurs, de bibelots baroques et de napperons en dentelle dans lesquelles on se sent immédiatement en sécurité, peut-être rasséréné par ce sentiment que le temps semble s’y écouler toujours plus lentement. Comme si l’on y avait fait réserve de minutes et d’heures que l’on distillait ensuite au compte-gouttes.

Le couloir étroit est parcouru d’un épais tapis dans les tons écru et bleu marine qui confèrent un air de noblesse surannée à ce corridor. A intervalles réguliers, des radiateurs – supplantés en cette saison par la climatisation ‑ rappellent que l’hiver est ici la saison reine et la période estivale l’exception. Les rideaux qui pendent aux fenêtres sont en velours côtelé vert d’eau et leurs rebords, parcourus de broderies jaune d’or, sont prolongés par des rangées de pompons couleur crème. Quant aux tentures ‑ toujours en velours vert ‑ qui dissimulent les tringles des rideaux, elles affichent des reproductions de peintures naïves représentant des lieux fameux sur le parcours du Transsibérien, depuis le Kremlin jusqu’à la gare de Vladivostok. Une tradition qui a suivi le développement du train puisque Albert Thomas, en 1898, parlait déjà de ces tableaux qui, dans les couloirs, « annoncent la gare prochaine ». Aujourd’hui, le nom du Rossiya signe en lettres d’or ces images d’Epinal à la russe me renvoyant aux photos en noir et blanc sous cadre qui ornaient les murs des compartiments collectifs de nos anciens « Express ». Les paysages de Saint-Tropez, les calanques de Marseille ou la Vallée de Chamonix représentaient alors autant d’étapes dans cette France éternelle que les lignes du fameux P.L.M. avaient ouverte bien des années avant aux bénéficiaires des congés payés.

Autre « madeleine de Proust », cette marche qui longe les fenêtres à même le sol du couloir et permettait aux petits garçons comme moi de se hisser et d’agripper la barre qui traversait les fenêtres afin de regarder le paysage. Pour faire comme les grands. En attendant de pouvoir singer l’attitude qui m’apparaissait comme la marque de l’adulte libre : une jambe tendue et l’autre fléchie, négligemment posée sur le rebord, tandis que les deux bras à l’horizontale prenaient appui sur la barre transversale.

Enfin, au bout du couloir, en face de la loge de la Provodnista, trône le samovar, machine presque inquiétante lorsqu’on la voit pour la première fois. Occupant une place considérable, bardée de tubes et nourrie au charbon, elle délivre l’eau chaude nécessaire au thé, au café et aux pâtes lyophilisées qu’une grande majorité de voyageurs consomme durant le voyage. Cela suffit à en faire l’ustensile le plus utile du train autant que son plus ancien symbole. A la fin du XIXe siècle, Albert Thomas, décrivait une scène qui n’a pas varié depuis : « Dans les wagons, larges et commodes, le samovar bout et les verres de thé circulent. »

C’est bien sa décoration désuète qui donne à ce train son ambiance si particulière et au voyageur le sentiment de pénétrer dans la maison d’une famille bourgeoise qui aurait connu des heures fastes dont elle continuerait d’entretenir le souvenir même s’il faut, au besoin, dissimuler les rafistolages ou retourner les tissus élimés. Seuls le plastique dur des cloisons, les prises électriques dans lesquelles se rechargent déjà quelques téléphones portables et les portes coulissantes fermant l’accès aux neuf compartiments que distribue le couloir, apportent une touche de modernisme à cet ensemble joliment vieillot.

 

Entrant dans le compartiment n°3, je repense à Jules qui avait partagé le sien avec un Russe, un Japonais et un Allemand. L’ambiance est aujourd’hui moins internationale, mais je sais déjà que je ne le regretterai pas. C’est une petite famille russe qui l’occupe. Paul et sa femme, la quarantaine, et leur fille Oxana de 19 ans me réservent un accueil tout en gentillesse, mélange de simplicité, de gêne et de curiosité. Bien entendu, ils sont déjà tous trois en tenue de voyage : Paul en short de coton Adidas et en marcel, sa femme en survêtement molletonné tandis qu’Oxana, coquette comme toutes les jeunes Russes, arbore un jeans réduit à l’état de short par l’effet de quelques coups de ciseaux approximatifs. Ils portent aux pieds les sandales sans lesquelles un voyage en Transsibérien ne serait pas tout à fait authentique. Je m’empresse de chausser les miennes, ce qui me vaut, du même coup, d’attirer le regard approbateur de Paul. J’évite au moins de passer pour un étourdi ou pire, pour un voyageur amateur, aussi peu dégrossi qu’il en ignorerait à ce point les us et coutumes de ce train.

Notre compartiment comprend quatre couchettes dont les housses, du même velours que les rideaux, découvrent une banquette en skaï marron. Contre la fenêtre se trouve une petite table recouverte d’une nappe en coton blanc autour de laquelle Paul et sa petite famille se serrent pour me permettre de m’installer sur l’une des deux couchettes supérieures. Leur attitude d’effacement poli me gêne, mais le naturel avec lequel ils essaient d’échanger me touche beaucoup. Paul en particulier. Petit et sec, un visage espiègle barré d’un large front, des yeux clairs et des mains de travailleur manuel gonflées par les callosités, il mobilise tout de suite le peu d’anglais qu’il connaît pour entamer la conversation. J’apprends ainsi qu’ils rentrent chez eux à Perm, une ville sur les contreforts de l’Oural à 1400 km de Moscou, où ils sont allés visiter les parents de la femme de Paul. Celle-ci, dont le visage d’apparence renfrognée dissimule une vraie gentillesse, est bien plus effacée que son mari, freinée sans doute par la barrière de la langue. Quant à Oxana, elle a emprunté à la timidité de sa mère et pouffe comme une ado qu’elle n’est pourtant plus. Paul l’incite gentiment à profiter de ma présence pour utiliser son anglais, mais en vain. Le seul « mot » que je prononcerai et auquel elle réagira par un large sourire sera… SMS !

Nos discussions s’engagent ainsi, agrémentées de dessins ou de mimes auxquels Paul prend d’autant plus de plaisir qu’ils déclenchent des fous rires chez sa femme et sa fille, comme lorsqu’il m’explique les modalités pour aller aux toilettes ou se laver. Aussi frustrants soient-ils parfois, quand on voudrait parfois aller plus loin dans la conversation, tous ces moments d’échange sans véritable langue commune, me donnent toujours le sentiment rafraîchissant d’expérimenter le temps où les premiers peuples étrangers se rencontraient. On cherche tous les moyens possibles de se faire comprendre et puis, finalement, quand il n’y a décidément plus rien à faire, on se contente d’un regard ou d’un sourire. Et qu’importe si l’on se sépare sans bien savoir ce que fait la personne dans la vie ou son opinion sur la politique internationale, puisque l’on a peut-être effleuré du doigt quelque chose que les paroles sont souvent vaines à délivrer.

Il en va de même lorsque nous partageons le repas inattendu que nous apporte la provodnista peu de temps après notre départ de Moscou. Comme Paul lui donne de l’argent qu’elle ne me réclame pas, je pense qu’il règle d’autres mystérieuses « prestations » dont la Russie a le secret, ne comprenant pas qu’il vient de m’offrir le dîner. Nous nous retrouvons alors, la petite famille et moi, à déballer nos plateaux-repas autour de l’étroite table garnie du napperon en dentelle. Les quelques aliments qui composent les barquettes ne sont guère appétissants, mais ils nous offrent, médiateurs millénaires, de nous rapprocher. A un moment, sur un ton de conspirateur, Paul murmure à Oxana le nom de Chirac. Puis, quelques instants après que celle-ci ait négligemment approuvé, voilà qu’il me demande, non sans fierté ni malice, si ce n’est pas Chirac qui, par hasard, gouvernerait la France. Le sourire qu’il affiche lorsque j’acquiesce fait plaisir à voir. J’essaie de modérer tant bien que mal toutes les louanges qu’il se sent obligé de faire envers Chirac tandis que je devine, sans pouvoir aller plus loin, qu’il ne porte pas vraiment Poutine dans son cœur. Et puis nous finissons par passer en revue les quelques grands noms qui unissent les peuples du monde entier ‑ BushBen LadenIrak, etc. ‑ pour en déduire d’un commun accord que décidément, oui, tout cela nous dépasse !

Pas plus avec Paul qu’avec Karsten à Varsovie, nous ne bouleversons les grandes analyses géopolitiques, ce soir-là. Quelle importance ? Nous sommes ici, tous les quatre, unis autour d’une table, à bord du Transsibérien qui frôle les villes de Souzdal et Vladimir dans la nuit noire, noire comme l’opolié, la terre fertile qui permit le développement de ces villes de l’Anneau d’or, l’ancien centre politique et culturel de la Russie au nord-est de Moscou.

Les regards fusent entre nous, gênés, mais finalement contents, je crois, de jeter un pont entre nos univers si distants, de divertir la douce monotonie du train qui lentement s’installe, maintenant que les présentations sont faites, que nous nous respirons un peu mieux le cœur et l’âme. Paul et moi cherchons des sujets de conversation auxquels puisse s’adapter le peu de vocabulaire que nous avons en commun. Oxana et sa mère suivent, muettes, la discussion que Paul leur traduit par la suite. Alors, seulement, elles me regardent et acquiescent poliment du bout des lèvres qu’elles parent d’un sourire magnifique.

Les relations de cette famille, le jeu qui existe entre ses membres et l’équilibre harmonieux qui s’en dégage me séduisent. La soif de communication de Paul, son humour pince-sans-rire et son enthousiasme sont gentiment modérés par sa femme dont la force tranquille qu’elle dégage, l’amour et la confiance qu’elle donne à son homme, lui font consentir à laisser son mari sur le devant de la scène de leur couple. Et la petite Oxana enfin qui, derrière ses petites crises de rire, dissimule mal l’admiration qu’elle voue à ses parents tellement elle transpire des regards qu’elle porte sur eux.

Mais déjà la fatigue se fait ressentir et les préparatifs pour la nuit s’organisent dans la petite famille. Je reste quelques instants dans le couloir à goûter le plaisir de cette première soirée à bord du Transsibérien, prélude au voyage qui, j’en suis désormais persuadé, commence véritablement ici et maintenant. Un doux mélange d’allégresse et de sérénité m’envahit. Le transsibérien se fera transe sibérienne, je le sais. Là, dans ce couloir aux éclairages tamisés, une jambe tendue et l’autre négligemment fléchie en équilibre sur la marche, tandis que mes deux bras reposent sur la barre transversale, je fouille du regard la nuit jusqu’à croiser mon reflet dans la vitre qui s’est fait miroir. Clin d’œil à l’enfant que j’étais.


 

Doux décalage

Le lendemain matin, après une nuit bercée par le doux roulis, par l’image de ce train s’enfonçant toujours plus avant dans le continent et par les ronflements de Paul, je sens les premiers bruissements d’un réveil sur les coups de cinq heures du matin. Lève-tôt, Paul a rejoint sa femme sur la banquette du bas où ils sont blottis l’un contre l’autre, chuchotant afin de ne pas réveiller Oxana qui dort encore en face d’eux. Ils ignorent qu’entre deux sommeils, je les observe du haut de ma couchette. Car je ne me lasse pas de les voir vivre ces deux-là. Tout en lapant leur thé, comme ne peuvent s’empêcher de le faire presque tous les Russes, ils papotent, pouffent de rire et puis se taisent, Paul plongeant son regard bleu dans le paysage qui défile tandis que sa femme se carre entre le dossier de la banquette et le torse de son homme qu’elle enveloppe de ses bras. Combien de matins semblables à celui-ci pour arriver à ce tendre ballet où un geste répond à un autre, où une parole fait écho à un mot, où le silence se fait communion ?

 

Dans le couloir, j’assiste, halluciné, au ballet des voyageurs en pyjamas. La décontraction des Russes dans un train est bien à la mesure du temps qu’ils y passent. Et dans ce Rossiya où le voyage peut durer jusqu’à sept jours, comment ne pas penser à Paul Théroux qui s’amusait de la gigantesque « pyjama-party » qui se jouait dans les trains chinois. Décidément, ces deux peuples éminemment ferroviaires partagent quelques points communs. Mais ce n’est pas la seule surprise que me réserve ce premier matin dans le transsibérien.

Tout occupé à diluer mon sachet de café soluble dans l’eau bouillante recueillie au robinet du samovar, je crains un instant que mes oreilles aient davantage souffert des ronflements de Paul que je ne le pensais. « She’s a lady. Whoa, whoa, whoa. She’s a lady. Talkin’ about that little lady, and the lady is mine... » A bord de ce train centenaire, à quelques heures d’atteindre les monts Oural, tandis que les dernières brumes dévoilent les forêts de bouleaux des légendes russes, Tom Jones résonne dans les haut-parleurs ! La musique, bientôt relayée par les tubes de pop russe du moment, provient de la loge de la Provodnista que je vois déambuler vêtue d’un magnifique pyjama bleu agrémenté de petits lapins et chaussée de mules assorties. C’est elle qui exerce un droit absolu sur la programmation musicale dont l’unique moyen de se préserver consisterait pour le voyageur à se réfugier dans son propre compartiment, là où un interrupteur permet de couper le son. Mais l’idée ne m’effleure même pas, me régalant de la douce folie qui s’est emparée de ce train, goûtant cette ambiance décalée que tout le monde trouve manifestement normale.

 

Vers 10h, le premier arrêt depuis notre départ de Moscou se profile. C’est à l’empressement des passagers russes à se vêtir ou à enfiler un gilet sur un babygro décoré de marsupilamis que l’on pouvait ressentir l’imminence de cette halte. A l’acharnement aussi que certains voyageurs mettaient à lire un panneau accroché au milieu du wagon. Je l’avais négligé jusqu’à maintenant alors qu’il affiche une information essentielle : les horaires des passages dans les gares du trajet. Car pour ceux qui empruntent ce train comme on embarque dans un bateau pour une longue traversée, la connaissance de ces arrêts s’avère une façon de découper la journée. De saccader le temps, en quelque sorte. Et le temps, justement, a commencé à prendre de l’avance puisque, lorsque nous descendons sur le quai de cette gare de Viatka, nous avons déjà franchi le premier des cinq fuseaux horaires qui nous séparent d’Irkoutsk. Peu à peu, le temps local s’affranchit de celui de Moscou alors que les horaires inscrits sur le panneau, et parfois même ceux des horloges des gares du parcours, s’obstinent à marquer l’heure du Kremlin. Et le trouble dont parlait Cendrars commence alors à envahir les voyageurs occidentaux se livrant à une gymnastique de l’esprit qui ne cessera pas de tout le voyage : « Tous les matins on met les montres à l’heure/Le train avance et le soleil retarde… »

Sans doute envoyé par on ne sait quel big brother, un mécanicien au corps difforme et à la démarche claudicante se rue vers moi et, tapant du doigt sur son poignet nu, me demande l’heure. A la vue de cette montre restée à l’heure de Moscou, il hoche gravement la tête et j’ignore si dans ce geste il faut lire le dépit devant une telle négligence ou la secousse d’un corps douloureusement incontrôlé. Et si ce quasimodo russe qui a déjà disparu était l’agent zélé d’une administration secrète chargée de vérifier que chacun avance bien sa montre ?

Une vingtaine de minutes d’arrêt et déjà le train quitte la gare de l’ancienne Kirov ‑ puisque dans ce pays les noms des villes ont bien souvent remplacé ceux de l’ère soviétique – qui avait bien peu à offrir aux yeux de ceux qui faisaient là leur première halte. Seuls les regards des voyageurs qui se délassent sur le quai d’en face en attendant que reparte leur train pour Oulan-Bator ouvrent des horizons. L’Est. Toujours, l’Est.

 

Dans notre voiture, la vie s’organise désormais au rythme des arrêts qui se succéderont. Vingt huit jusqu’à Irkoutsk. Entre deux gares, chacun s’occupe à divertir le temps qui devient ici une matière en surplus à dépenser sans compter, un contenant à remplir de petits riens. Et pour qui ne confond pas inaction avec ennui, ces longues heures apparemment inutiles se révèlent des trésors. C’est dans cette douce monotonie que s’opère la magie du Transsibérien, train vous embarquant autant dans les contrées sibériennes que dans les limbes du temps que l’on a si peu l’occasion d’explorer. Ici, il n’y a rien à faire. Ou si peu. Une tasse de thé à remplir au samovar, un brin de causette dans le couloir, un livre qu’on reprend, des pages qu’on griffonne et une petite sieste que l’on a aucune difficulté à satisfaire puisque, contrairement à la pratique en vigueur à l’époque de Jules, les banquettes restent en position couchette durant tout le voyage. La perspective de quatre heures à attendre avant un prochain arrêt me ravit autant que la halte qui permet de mettre pied à terre et de se souvenir qu’il existe une vie en dehors du train !

 

Ce matin-là, je découvre un peu mieux les autres voyageurs, seulement aperçus la veille, tout occupé que j’étais à sympathiser avec ma famille russe. Dans le compartiment n°2 attenant, trois Espagnols, deux garçons et une fille d’à peine trente ans, se rendent également à Irkoutsk, avant de continuer jusqu’à Vladivostok. Au bout du wagon, dans le neuvième compartiment, une journaliste et son caméraman, Russes, tournent un reportage sur le Transsibérien. Quand ils ne jouent pas aux cartes ou n’écoutent pas d’un air distrait la radio, ils déambulent à l’intérieur du train, arpentent les quais et réalisent quelques interviews. Celle de l’une des provodnista de notre voiture restera sans doute un moment fort pour le cameraman que l’on sentait à deux doigts de perdre patience devant le soin particulier qu’elle mettait à se recoiffer et à se maquiller avant de répondre aux questions ! Les autres voyageurs sont des Russes, seuls ou en famille, très discrets, sortant assez peu de leur compartiment, sinon pour descendre aux arrêts, temporairement ou définitivement avant d’être remplacés par d’autres voyageurs. Durant tout le voyage, nous serons toujours une petite quinzaine de personnes à nous côtoyer dans cette voiture 8. Quant à Keith, le Canadien, de retour des toilettes, il me confie ce que je sais déjà, à savoir qu’il ne faut pas compter sur une douche. Il vient de découvrir le local spartiate qui rassemble les WC, un lavabo et une hypothétique installation pour une douche de fortune. Une notice, d’autant plus succincte qu’elle est rédigée en cyrillique, explique en effet qu’il est possible de raccorder un tuyau au lavabo pour improviser un jet qui, de toute façon, ne délivrerait que de l’eau froide. Encore faut-il avoir songé à apporter le matériel dans ses bagages. A défaut, il reste la possibilité d’utiliser le seau que la compagnie ferroviaire met gracieusement à la disposition des voyageurs. Mais il faudrait que de tels valeureux soient suffisamment motivés pour le remplir d’eau chaude au samovar, tout en faisant abstraction du fait que certains aient pu confondre auparavant le récipient avec une poubelle. Il faut alors se résigner à faire sa toilette au-dessus de l’étroit lavabo, tandis qu’un trou percé dans le plancher sert à évacuer l’eau dont on s’asperge d’une main, l’autre étant occupée à maintenir le bouton-poussoir situé, contre toute logique, sous le robinet. C’est dire si la toilette se révèle un moment un peu délicat dans cet environnement où les sandales en plastique montrent l’extraordinaire palette de leur utilité alors que Keith – et c’est là son drame ‑ en est dépourvu.

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En tout début d’après-midi, le train entre en gare de Balyezino où s’est rassemblée une foule impressionnante s’étalant jusque sur la rampe et la passerelle qui, comme dans presque toutes les gares du parcours, enjambe les voies qu’elle permet d’atteindre. Cette masse silencieuse attendrait-elle l’arrivée du Rossiya ? Notre train semble pourtant le cadet de ses soucis. L’attente muette, presque pesante, dure de longues minutes jusqu’à ce que, soudainement, comme sous l’effet d’un claquement de doigts, le quai se vide complètement. Tout le monde – hommes, femmes, enfants ‑ se met alors à courir en tous sens, les uns empruntant la passerelle, les autres se faufilant carrément sous le train qui nous fait face. L’effervescence joyeuse dans laquelle se déroule cette scène déroutante exclue l’hypothèse d’une descente de police. Quelques instants plus tard, tandis que nous reprenons notre route et dépassons les trains qui nous bouchaient la vue, le mystérieux objet de cette attente apparaît : les marchands mongols d’un train en direction d’Oulan-Bator – peut-être celui croisé à Viatka – exhibent des stocks impressionnants de marchandises. Subitement, c’est comme si les wagons s’étaient transformés en étals de marchés, regorgeant de produits qui sortent par les fenêtres, que l’on pend aux portes, tandis que des camelots mongols ayant endossé cinq ou six vestes identiques déambulent tels des bibendums sur le quai où les clients russes semblent en proie à une frénésie à peine croyable. Les hommes comme les femmes se ruent d’un marchand à l’autre, négocient, comptent leurs roubles, sautent de joie après une bonne affaire. L’excitation est à la mesure du peu de temps que dure l’opération, avant que le train ne reprenne sa route, vers ces prochaines gares où se reproduira le cérémonial, jusqu’en Mongolie. La gare de Balyezino s’estompe déjà dans le lointain que l’on entend encore les cris qui s’échappent du marché improvisé. « Les trains, perpétuelles et régulières caravanes, recueillent aujourd’hui les denrées de l’Asie » écrivait Albert Thomas qui avait déjà senti le pouvoir d’attraction qu’exercerait cette voie ferrée sur les marchands. Plus d’un siècle après lui, on pouvait croire, le temps d’une escale, assister à une scène qui avait les couleurs du présent et le parfum du passé. Comme un avatar moderne d’une antique Route de la soie qui aurait quelque peu dévié de sa trajectoire. Comme une résurgence de l’empire de Gengis Khan dont les descendants assureraient, en quelque sorte, la perpétuation.

 

Mais déjà Perm s’annonce et avec elle le départ de ma petite famille. Tandis que Paul se rase, nous dépassons Vereschchagino, ville tirant son nom d’un peintre du XIXe siècle qui fit une forte impression à Jules lorsqu’il visita la galerie Trétiakov à Moscou. Il parla à Maria de ce « tableau représentant des têtes de morts sur lesquelles volent des corbeaux », sans savoir qu’il s’intitulait « Apothéose de la guerre ». Il ignorait également que Verechtchaguine, qui peignait des scènes de guerre pour en dénoncer les ravages, avait accompagné les troupes alliées à Pékin en 1901 pour lever le siège des Légations et qu’il avait trouvé la mort en Mandchourie. Étirement du temps. Au moment où cette ville exhume un fantôme sur les traces duquel Jules s’engageait déjà sans le savoir, nous entamons un nouveau fuseau horaire qui nous éloigne désormais de deux heures de Moscou. Paul, rasé et apprêté, me tient compagnie dans le couloir en attendant que sa femme et Oxana, auxquelles nous avons réservé l’intimité du compartiment, achèvent de se préparer. Là, dans le couloir, l’espace d’une seconde, j’ai l’impression d’être le gendre partageant un moment de complicité virile avec son beau-père, tandis que le mystère de la métamorphose des femmes s’opère. Nous regardons tous deux défiler le paysage qui, je le vois dans les yeux de Paul, lui devient très familier. Peu à peu, il reconnaît certains des lieux qui font son quotidien et son histoire. Ici en périphérie de la ville, l’usine décrépie à laquelle il doit ses mains si abîmées. Là, le petit étang aménagé autour duquel la petite famille vient se rafraîchir durant l’été. Toujours ces milliards d’univers, parfois partagés, toujours uniques que l’on balade dans nos têtes. Mon univers à moi est alors bien loin. Ce quartier de la Goutte d’Or, vers Barbès, Babel frénétique, la pharmacie qui fait l’angle et doit déjà être prise d’assaut par les mères africaines ou les junkies en recherche de substituts à l’héroïne et puis les escaliers de Montmartre, et le bistrot qui doit servir les digestifs d’après déjeuner. Bistrot, ce mot qui veut dire vite en russe et que l’on doit, paraît-il, aux soldats du tsar pressés de boire un coup dans les cafés de Paris où ils débarquèrent au début du XIXe. Univers partagés.

Vite, le leitmotiv semble d’ailleurs repris par les voyageurs qui s’apprêtent, en nombre, à descendre à Perm et commencent à entasser dans le couloir des dizaines de valises. A se demander où elles pouvaient bien être planquées durant le trajet ! Perm, dernière grande ville de la Russie européenne, porte d’entrée de l’Oural, des plaines de Sibérie et des routes commerciales vers l’Asie fait manifestement partie des haltes importantes du trajet. Nous plaquant alternativement contre l’une ou l’autre des parois pour laisser passer les voyageurs, comme si nous exécutions une sorte de danse connue de nous seuls, Paul et moi volons encore quelques moments à cette précipitation. Il s’amuse de ce que j’imagine les Monts Oural comme une véritable chaîne montagneuse. Et tandis que je m’émerveille du charme que dégagent les maisons de bois composant tous les villages que nous croisons, il se marre franchement en mimant les formes de guingois qu’elles prennent sous l’effet conjugué de leur construction artisanale et du temps qui a passé sur elles.

C’est sur le regard malicieux de Paul et les minois rafraîchis d’Oxana et sa mère que se termine ce bout de chemin avec ceux qui auront été mes initiateurs discrets et délicats au Transsibérien. Une fois sur le quai, Paul et moi nous donnons une accolade maladroite avant de nous séparer et de retrouver, chacun, nos univers.


 

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Sous l’arche du ciel

« La Russie jusqu’à présent n’est pas très variée d’aspect ; ce sont partout et toujours des plaines immenses à perte de vue, peu ou pas accidentées, et de temps en temps un bois de bouleaux ». Plongé dans les courriers que Jules adressait à Maria, je ne lève mon regard que pour observer les endroits qu’il lui décrivait ? Peut-être était-il installé comme je le suis, dans l’angle formé par la banquette inférieure et la fenêtre, écran mobile sur lequel défile le film de la Russie éternelle.

Au mois de mai 1909, alors que Jules aborde ces monts Oural avec la même fébrilité que l’enfant qui attend le tour de passe-passe transformant un papier froissé en colombe blanche, les sapins ploient encore sous les paquets de neige. Certes, on sort « de la plaine proprement dite pour grimper sur les plateaux », mais cela ne fait pas son compte de changement et de sensations. La magie n’opère pas sur Jules comme elle le fit, par exemple, sur Bradier, un de ses collègues qui entreprit le voyage quelques années avant lui. Dix ans plus tôt, c’est Albert Thomas encore qui évoquait ces montagnes lui faisant penser aux « premières hauteurs des Pyrénées », à « un monde isolé et fermé ». Lorsque le Rossiya s’engage au cœur de ces fameux monts Oural, on songe évidemment à cette fameuse « Europe de l’Atlantique à l’Oural » que de Gaulle prophétisait, contribuant sans doute à faire de cette région un mythe, gigantesque barrière montagneuse qui séparerait l’Asie mystérieuse de l’Europe. Le paysage que l’on découvre balaie ces images fantasmées.

C’est d’abord une succession de collines bien arrondies, recouvertes d’une forêt de pins formant un épais tapis duveteux qui semble ne jamais prendre fin, sinon en bordure des larges vallons, là où s’étalent des terres marécageuses. Les courbes du relief donnent une atmosphère féminine à ce paysage où l’on voit bien peu de traces humaines. A un moment, tout de même, comme posé au milieu de nulle part, un pêcheur s’enfonce dans la rivière qui, en contrebas, suit la voie du Transsibérien. Celui-ci file désormais plein Est comme en témoigne le soleil qui, derrière nous, se fait rasant, étire les ombres qu’il balaie sur son passage et darde ses rayons sur les flancs du train qui prend une couleur jaune d’or, presque enflammée. Le Transsibérien semble fuir un incendie qui se serait déclaré dans la steppe en venant se réfugier entre les collines naturellement humides de l’Oural sur lesquelles une pluie s’est, de surcroît, abattue avant notre arrivée. Le ciel qui s’est ainsi déversé porte encore les stigmates de l’averse, des nuages très bas, des nuances de bleu, de gris et de blanc. Et le soleil qui frappe les troncs d’arbres ou caresse les champs d’herbes hautes exacerbe des teintes orangées, presque cuivrées, comme si le vallon s’embrasait à son tour. Entre ciel et terre, tous les éléments se conjuguent pour créer une atmosphère magique qui frôle bientôt le mystique : un arc-en-ciel, puis un second, apparaissent, gigantesques, lumineux, s’étirant de part et d’autre des collines, formant comme une arche sous laquelle le train s’engage.

La palette des couleurs qui s’étale devant mes yeux est telle que je crois voir le tableau d’un peintre de génie en pleine élaboration. Comme dans ce documentaire où, à travers un tableau transparent, Clouzot filme Picasso en train de composer une œuvre que le peintre modifie sous nos yeux, les fleurs se transformant en un poisson avant que celui-ci ne devienne un coq. Je comprends alors un peu mieux ce que Stendhal a pu ressentir lorsqu’il fit face à Florence aux œuvres des maîtres de la Renaissance qu’il avait toujours rêvé de contempler. Car ici tout s’e mêle, l’envie de pleurer devant cette œuvre éphémère, ce spectacle du monde qui se fait et se défait à chaque instant et puis l’enthousiasme, ce souffle, ce transport que l’on dit divin. Et moi qui ne crois en aucune divinité, je repense à Hengaï, le dieu des Massaï, pur esprit qui se sert de la nature pour exprimer sa disposition à l’égard des hommes, l’éclair signifiant sa colère et l’arc-en-ciel sa bienveillance. Ce soir, entre les monts Oural, Hengaï a peut-être délivré sa parole.

Ce ne sont pas les paysages tels qu’ils se présentent brutalement à nous qui font la magie de l’Oural, de la Sibérie en général, mais la mise en scène qu’en font le soleil ou la lune, le ciel à la luminosité menaçante ou la nuit inquiétante. Et si cette variation dans la mise en scène expliquait les multiples perceptions que les voyageurs du Transsibérien ont eues de cette région au cours des années ? Un peu comme les amateurs de spectacles de rue qui, allant d’une représentation à une autre, ne perçoivent de chacune d’entre elles que ce que la magie d’un instant veut bien leur donner ou leur refuser.

 

La terre de l’obscurité

Le précédent tableau disparaît seulement dans le crépuscule que la nuit se prépare à faire tomber le rideau et l’Oural à donner le coup de grâce. Depuis un bon moment déjà, noyé dans l’obscurité ambiante, je suis persuadé que le train traverse un interminable tunnel. Jusqu’à ce que réalise que seule la nuit nous entoure. La nuit totale, le noir absolu.

statue.jpgLa région que nous traversons est si peu urbanisée que rien ne vient percer la nuit, que nulle source de lumière terrestre n’est assez puissante pour se refléter sur la voûte du ciel et permettre de distinguer celui-ci de la terre. Impossible même de repérer la végétation sur le bord des voies, alors même que le train dégage sa propre lumière. C’est comme si l’obscurité renvoyait, sans en garder une once, la clarté qui émane du Transsibérien. Quel effet doit produire, vu du ciel, ce train sillonnant, tel un serpentin lumineux, cette étendue opaque. Et comme Cyrano qui voulait croire que « la lune est un monde comme celui-ci, à qui le nôtre sert de lune », on peut se demander si, depuis là-haut, il est possible d’apercevoir le Transsibérien se dirigeant jusqu’au confins de l’Extrême-Est, vers cette autre construction humaine que l’on voit, paraît-il, depuis la lune.

Mais la Chine est encore loin et l’hostilité de cette nuit est telle que je me laisse aller à m’imaginer, ici, abandonné pour je ne sais quelle raison par le Transsibérien. Perdu dans cette immensité nocturne, ce serait à devenir fou de terreur. Naufragé de la nuit. Oublié du monde des vivants, livré à l’appétit des monstres de la nuit. A la faveur de cette plongée dans le néant, les peurs primales, enfantines, tapies dans les venelles de la mémoire, ressurgissent, vivaces et fugaces. Et puis, peu à peu, des lumières se mettent à scintiller sur la toile noire, mais avec peine, au prix d’un effort aussi intense que la nuit est dense à percer. D’abord indistinctes et insaisissables comme des lucioles que l’on doute d’avoir aperçues, disparates et distantes les unes des autres, comme des étoiles lointaines, elles se regroupent jusqu’à former des bouquets de lumière à même d’éclairer le pas de porte d’une maison, une venelle déserte ou un panneau publicitaire. Ces îlots de lumière viennent rappeler ce dont on finirait par douter : que des gens vivent dans cette nuit totale, sur cette « terre de l’obscurité », le surnom que l’on a donnée à cette région. Mais quels peuvent bien être leurs jours à ces gens, puisque leurs nuits sont si profondes et impénétrables ?

 

Au cœur de la Sibérie

Lorsque le jour se lève pour la deuxième fois de ce voyage, cela fait quelques heures à peine que le Transsibérien est officiellement entré en Sibérie, franchissant nuitamment le kilomètre 2102 qui marque, au sortir de l’Oural, la frontière quelque peu arbitraire avec la Russie européenne. Sans doute est-ce pour saluer l’imminence du passage de l’Europe à l’Asie que l’Oural nous a plongé dans sa nuit noire inquiétante et fascinante avant que n’émerge l’ancienne capitale impériale de Iekaterinbourg. La ville tragi-mythique, celle que bâtit Pierre Le Grand et qui vit l’assassinat des derniers Romanov en 1918, fait figure d’oasis de lumière après l’océan d’encre que nous venons de traverser. Curieuse ironie que cette ville, restée fermée aux étrangers jusqu’au début des années 1990, prenne l’allure d’un refuge.

Hier soir, elle signifiait aussi la fin du privilège dont je jouissais depuis Perm : profiter seul de ce compartiment. En remontant à bord, après la halte salvatrice qui permit de reprendre contact avec la réalité, une femme de 55 ou 60 ans est en train de s’y installer en compagnie de ses deux petits-enfants d’une douzaine d’années. Tant pis pour la solitude. Du moins espérais-je que cette rencontre soit aussi agréable et enrichissante que celle m’ayant permis de connaître Paul et sa famille. Peine perdue ! Il fallut peu de temps pour m’en rendre compte. La grand-mère était l’incarnation de la froideur russe : pas un sourire, à peine un regard. C’est bien simple, je n’existais pas pour elle. Je tentais bien à un moment de rompre la glace en proposant des chocolats aux deux garçons, mais le refus net et dédaigneux de la grand-mère finit de me renseigner sur les échanges chaleureux qui nous attendaient. Je m’endormais en espérant seulement que cela ne nous mène pas jusqu’à Irkoutsk !

L’avantage d’une telle ambiance, c’est que dès le réveil, ce matin, je peux savourer en toute tranquillité le plaisir de voir se dérouler à perte de vue la taïga sibérienne. La grand-mère a fini par totalement oublier ma présence, tout occupée à jeter un regard de louve aux deux garçons plongés dans des magazines vantant les mérites d’énormes 4X4. Tandis qu’elle boit à grandes lampées son thé matinal, je m’installe sur l’un des strapontins qui équipent le couloir.

Dehors, les villages composés d’isbas, ces chétives maisons en bois dont on a l’impression que la moindre rafale pourrait en venir à bout, s’étalent le long de routes rarement carrossées. La voiture se fait rare ici. Les personnes se déplacent à pied, foulant des chemins de poussière, sillonnant entre les herbes hautes des terre-pleins longeant la voie. Encore sommes-nous en plein été, mais il faut imaginer ce que cela peut représenter en hiver lorsque les températures chutent à - 30°C et au printemps quand le sol dégèle et devient boue. Le paysage, brut et presque dépourvu de tout relief, paraît sans fin, régulièrement ponctué de squelettes d’usines étrangement gigantesques par rapport à la modestie des villages. Ces carcasses de béton et de fer, probables vestiges de l’activité industrielle sous l’ère communiste, sont laissées à l’abandon, comme si l’on s’était résolu à laisser le vent, la pluie, la neige et finalement le temps, faire œuvre de destruction, d’ensevelissement, d’oubli.

Le temps, justement, la grande affaire de la Sibérie comme du Transsibérien ! Tandis que nous entrons dans le troisième fuseau horaire de ce trajet, impossible d’échapper à un retour dans le passé alors que nous circulons dans cette contrée des « gens de l’Est », ces habitants de « l’au-delà de l’Oural » inconnus des Russes avant le XVIe siècle. C’est en effet à cette époque que les premiers Cosaques arrivent dans la région de Tobolsk, là où aujourd’hui on fait sensiblement commencer la limite occidentale de la Sibérie. Celle-ci devint alors terre de conquête, les troupes russes déplaçant leur frontière toujours un peu plus loin vers l’Est, jusqu’à atteindre le Pacifique au milieu du XVIIe siècle. De l’autre côté de l’Océan, les pionniers américains s’apprêtent à franchir la barrière des Appalaches et à progresser vers l’Ouest ! La conquête, c’est vraiment la grande histoire de ces territoires mystérieux et prometteurs.

Dans les pas des conquérants militaires, ce sont des religieux, des paysans – les Moujiks – et des serfs désireux de s’affranchir de leur statut qui tentent l’aventure en Sibérie. Le pouvoir tsariste est à l’origine de ce vaste mouvement, mais au milieu du XIXe siècle, trop peu de colons russes encore se sont installés. Ce n’est que dans la seconde partie du siècle que l’émigration prend son essor : le servage une fois aboli, les paysans de toutes les parties de la Russie d’Europe surpeuplée cherchent un ailleurs, une terre à cultiver. Ils sont prêts à tenter le passage malgré les conditions climatiques qui, dans les premières années, laissent à la moitié d’entre eux seulement la chance d’arriver au bout du voyage. Ces colons miséreux et plein d’espoir, ces pionniers de l’Est, Jules les a croisés lors de son voyage. L’image le frappe, le heurte. Celle de ces trains russes d’Etat qui côtoient le Transsibérien luxueux, ces « immenses convois de wagons à bestiaux marqués comme en France du "40 hommes – 8 chevaux" ». Mais, ajoute-t-il, soudain plein de verve, lui si peu familier des effets de style, « ce qu’ils transportent, ce ne sont pas des chevaux, ce sont des hommes, ce sont des femmes et des enfants, toutes les malheureuses familles qui n’ayant rencontré en Russie que la misère blanche, obtiennent en Sibérie des terres qu’ils rendront productives. Le courant est énorme […]. La plupart des enfants sont nu-pieds avec des robes chemises de percale. Un petit poêle au milieu du wagon, un peu de paille, peut-être quelques bancs ». Onze ans plus tôt déjà, Albert Thomas observait les mêmes mouvements de population. Plus lyrique, le futur dirigeant et ministre socialiste exultait : « Malgré le servage, malgré les peines sévères qui frappaient les fuyards, des aventuriers, des paysans plus épris de liberté, partaient ; ils savaient passer les monts, se cacher, se terrer dans la taïga, et des communautés russes furent retrouvées plus tard à la frontière de Chine. »

Si à quelques années de distance, Jules Leurquin et Albert Thomas observent avec une telle attention ces mouvements, c’est parce que cette « conquête de l’Est » passionne grandement leurs contemporains. L’Exposition universelle de 1900 à Paris où la Russie fit la promotion du Transsibérien est encore dans tous les esprits, en particulier dans celui de Jules qui, à quinze ans, avait erré entre les pavillons grandioses célébrant les pays du monde. Nul n’ignorait à ce moment-là que ce train était l’outil de l’entreprise de colonisation auquel le pouvoir tsariste était bien décidé à donner un coup d’accélérateur. Il souhaitait également s’en servir pour asseoir l’autorité l’impériale dans cette partie de l’Empire où les coursiers, à l’image du Michel Strogoff de Jules Verne, mettaient des semaines pour traverser des terres hostiles. Mais ce qui suscite avant tout l’enthousiasme des opinions occidentales, c’est de discerner dans cette course vers la Sibérie une possible réorganisation du monde qui ferait de la Russie la première puissance mondiale. A la grande satisfaction de la France, alliée de la Russie, on soupçonne en effet cette dernière d’une ambition folle. A partir de la Sibérie, du Kazakhstan et du Turkestan qu’elles ont déjà conquis, ses armées pourraient traverser l’Afghanistan, cette « plaque tournante du destin de l’Asie », avant de s’emparer de l’Inde, d’en chasser le colon anglais et de régner ainsi sur un immense empire asiatique qui s’étendrait de Constantinople à Vladivostok, du Golfe du Bengale à la Mer de Kara. Le « Grand jeu », cette lutte d’influence entre l’Empire russe et l’Empire britannique, était lancé, mais la révolution de 1917 lui donnera un coup d’arrêt. « En s’engageant dans la construction du communisme, la Russie rompait brutalement avec ses alliés européens, elle rompait avec son histoire tournée vers l’Europe depuis Pierre le Grand, et semblait redevenir un pays asiatique, sauvage, infréquentable. Plus que jamais, la Russie des Soviets faisait peur et on se souciait peu en Occident d’exalter le souvenir de la bravoure des Moujiks qui avaient tout abandonné pour tenter leur chance vers des horizons inconnus, sous des climats très hostiles ». Le projet impérialiste tsariste était balayé par l’utopie communiste et c’est comme si, des deux grandes conquêtes que connut le monde du XIXe siècle, seule l’épopée de l’Ouest américain s’était imprimée dans la conscience universelle. La Sibérie, quant à elle, se forgeait l’image d’une terre d’exil. Non sans raison, d’ailleurs puisqu’elle représenta pendant plus de deux siècles un bagne « naturel » pour les criminels, les opposants ou les prisonniers de guerre.

Lorsque Jules arrive en 1909, cela fait dix ans que le tsar Nicolas II a publié l’oukase mettant fin à ce système de répression. Mais le régime soviétique se prépare déjà à frapper à la porte de la Sibérie pour en faire l’Archipel du Goulag. A croire que cette région était condamnée à boire le sang et les larmes des hommes. Et l’escale d’Omsk approche, comme pour rappeler le souvenir de Dostoïevski qui fut exilé dans cette ville au milieu du XIXe siècle.

 
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Escale

C’est bien le mot qui convient pour désigner les pauses précieuses qui rythment le parcours du Transsibérien. A chaque fois que notre Rossiya approche d’une gare, depuis maintenant deux jours, le cérémonial est désormais bien huilé. Les voyageurs se succèdent devant l’indicateur pour être sûr qu’ils auront bien le temps de descendre – dans le cas contraire, la Provodnista, ne les y autoriserait pas. Ensuite, chacun se prépare pour ce moment qui ne durera souvent guère plus d’une quinzaine de minutes. Les voyageurs russes sont les plus détendus, n’emportant avec eux que quelques roubles et un paquet de cigarettes puisqu’il se trouve généralement toujours quelqu’un de la famille ou un compatriote de confiance pour rester dans le compartiment et veiller sur leurs affaires. Les occidentaux, eux, trépignent d’impatience et prennent soin d’emporter pour cette courte pause leurs biens les plus précieux, passeports, argent, appareils photos et caméscopes. Enfin, c’est la descente précipitée pour profiter de cette aubaine qui ne survient que toutes les quatre ou cinq heures : se dégourdir les jambes sans plus ressentir le roulis permanent, respirer autre chose que l’air conditionné et puis – la grande affaire s’il en est de ce périple – faire provision de victuailles !

Le plateau-repas du premier soir n’aura pas connu de suite. Heureusement, d’une certaine manière. Depuis, le ravitaillement se fait par soi-même et, comme le veut la tradition du Transsibérien, auprès des femmes qui attendent immanquablement le Rossiya à chacun de ses arrêts. Les traditionnelles « babouchkas », ces grand-mères qui arrondissent ainsi leurs maigres retraites, ouvrent tout simplement leurs cabas qu’elles ont remplis de légumes du potager et de fruits du supermarché ou de plats qu’elles ont elles-mêmes préparés et rangés dans des barquettes. Jules avait aussi aperçu le « pain qu’on expose en gros cylindres de vingt centimètres de haut et des comestibles sur la nature desquels je suis incapable de me prononcer : une viande noire (cuite, je crois), quelque chose comme du petit salé qui aurait cuit dans de l’eau prise dans les ruisseaux de Paris »…. Ces femmes aux visages ridés, aux vêtements usés, dans les yeux desquelles se mêlent bonté, lassitude et convoitise envers la clientèle ainsi déversée, sont les héritières d’une longue tradition qui remonte aux premières années de ce train. Elles ont depuis été rejointes par des concurrentes plus jeunes, qui improvisent sur des sceaux renversés ou des parpaings oubliés quelques étals sur lesquels s’alignent toujours les mêmes nouilles japonaises lyophilisées, pains fourrés à la viande, saucissons, paquets de chips et de gâteaux. Mais toutes ces femmes seront bientôt reléguées aux oubliettes par les boutiques qui fleurissent sur les quais, casemates où l’on aperçoit dans le minuscule encadrement du guichet une vendeuse, cernée par les mêmes produits que ceux vendus un peu plus loin.

Les quelques aliments que l’on achète un peu au hasard ne composent pas au final de véritables repas, mais plutôt des petits encas étalés tout au long de la journée. C’est le le régime auquel tout le monde s’habitue, en dehors de certains Russes qui se préparent parfois de véritables salades avec les légumes achetés sur les quais ou les quelques voyageurs occidentaux se rendant au wagon-restaurant. Jules lui-même ne mangeait guère qu’une fois par jour : « En ne remuant pas, où trouverais-je de l’appétit ? », écrivait-il à Maria.

 

Ces escales représentent également un moment privilégié pour glaner des impressions, des sensations, frôler ces Sibériens aux faciès changeants, descendants des anciens conquérants de l’Est, dont les rigides traits slaves se sont mêlés à ceux plus souples des Omaks, Chelagues, Matores, Assans, Khoidams et autres Koths, peuples aujourd’hui disparus. Le « peuple des gares », mélange hétérogène de ceux qui ne font que passer et de ceux, employés, commerçants ou marginaux, qui y sont presque à demeure forme un concentré de ces populations de derrière les murs que l’on ne fait qu’imaginer. Le voyageur du Transsibérien se trouve en effet dans l’étrange situation de parcourir le plus grand pays du monde en frôlant seulement les villes et les populations qu’il abrite – à moins d’interrompre régulièrement son trajet pour s’enfoncer dans le pays. Les gares qui se succèdent sur son itinéraire font penser à des théâtres qui joueraient à chaque fois la même pièce. Les quais que le train aborde figurent la scène sur laquelle le « peuple des gares » vient interpréter cette représentation centenaire. Et là, chacun prend place, connaît son rôle. Les coups qui résonnent comme pour annoncer le lever de rideau proviennent de l’écho du marteau de l’ouvrier chargé de vérifier la solidité des essieux et l’absence de fuites. C’est alors qu’arrivent les voyageurs d’un jour ou d’une semaine, munis pour seul bagage d’un sac en plastique ou transportant d’énormes ballots qu’ils parviendront, contre toute attente, à faire entrer dans le wagon. A quelques mètres de là, les babouchkas fatiguées espèrent dans les quelques ventes qui les rembourseront au moins du trajet de leur village à la gare. A l’arrière-scène, une hystérie collective se déchaîne à l’arrivée d’un nouveau train, remplis des descendants de Gengis Khan, bien décidés à refourguer leur marchandise multicolore aux descendants de Russes ayant reconquis le territoire que leurs ancêtres avaient dû céder au grand Khan. La pièce se termine alors sur de drôles de spectateurs tout occupés à regarder les scènes à travers les écrans au plasma de leurs appareils miniatures dans lesquels ils espèrent rapporter l’essentiel de leurs émotions. Et le rideau tombe lorsque la provodnista bat le rappel de ses ouailles, attentive à ce qu’aucune d’entre elles ne reste sur le quai, péripétie que l’on a vu se produire plus d’une fois.

 

Veillée d’armes

Troisième et dernière journée à bord du Rossiya. Depuis ce matin, il devient beaucoup plus difficile d’encaisser ce temps qui passe. Est-ce le franchissement d’un nouveau fuseau horaire dans la nuit nous mettant à quatre heures de plus que Moscou qui finit par déboussoler ? A moins que l’imminence de l’arrivée à Irkoutsk n’altère la saveur du temps qui nous en sépare. Nous n’y serons que dans 24 heures, mais j’ai l’impression que c’est déjà la fin du voyage !

Aux premières heures du jour, la plaine de Sibérie prend des couleurs d’automne. La brume matinale que le soleil transperce est semblable à celle qui, hier soir, était transpercée par la lune. Nous venions en effet de quitter Novossibirsk quand l’obscurité qui se fit au sortir de la plus grande ville de Sibérie permit de voir que la lune était presque pleine. Le contraste avec le spectacle de nuit totale de la veille était saisissant. L’astre lunaire révélait cette fois-ci les paysages comme en négatif, frappant la brume qui flottait sur la plaine jusqu’à la rendre blanchâtre, tandis que par le jeu des ombres, les arbres et les bosquets, noirs comme l’encre de Chine, se découpaient avec une netteté confondante sur le gris du ciel. En ombres chinoises. Et comme pour parfaire un tel tableau, au loin, peut-être bien au-dessus du Kazakhstan, des éclairs cisaillèrent le ciel, lui donnant des reflets orangés intenses.

« Quelles nuits en Sibérie ! », s’était écrié Jules dans un courrier à sa mère à qui il expliquait la cause de son émotion : « Je garderai longtemps le souvenir d’une certaine prairie qui était déjà si sombre qu’il était impossible d’y rien distinguer. Or, voici que dans une petite mare de rien du tout, mais qui semblait d’argent, toute l’eau y reflétait le ciel, j’aperçus l’image paisible d’une vache couchée sur le bord et que je ne pouvais absolument pas distinguer de l’herbe et de la terre où elle était allongée. On a beau dire, ce sont de ces petits tableaux qui enthousiasment… » La Sibérie fascine par ce pouvoir qu’elle a de provoquer une émotion quasi identique à presque un siècle de distance. Comme s’il s’agissait là du moyen que ce territoire avait trouvé d’instaurer, à travers lui, un dialogue entre les hommes, entre les générations, entre les univers. Le spectacle du monde comme langage universel !

 

Assis sur un strapontin, je reviens peu à peu dans le couloir de la voiture 8 s’éveillant doucement dans le bruit sourd de l’aspirateur que promène la plus jeune des deux provodnista. Depuis deux jours, j’ai l’impression de l’avoir davantage aperçue que sa collègue plus âgée, un peu plus maussade aussi. Celle-ci récupère sans doute de son service de la nuit tandis que sa jeune collègue entame un ménage en profondeur, signe annonciateur que le Rossiya parvient à la moitié de son trajet.

Vêtue d’une blouse de travail élimée protégeant son uniforme bleu marine, elle connaît ce wagon par cœur, enchaînant les opérations dans un ordre qui paraît immuable. Après l’aspirateur passé sur le tapis central, elle retire celui-ci avant de le faire reposer sur les strapontins. Elle a alors tout le loisir d’étaler une serpillière à peine humide sur le sol ainsi découvert avant de s’occuper des toilettes et de remplacer les sacs poubelles qui ornent les deux extrémités du wagon. Lorsqu’elle revient dans le couloir, celui-ci est déjà sec et ne demande plus qu’à retrouver le tapis qui lui donne tout son cachet.

Tandis qu’elle parachève le nettoyage en assénant de ci de là quelques coups de chiffons ou en alignant les rideaux, nous trouvons l’occasion d’échanger plus longuement que nous ne l’avons fait jusque là. Tania est intriguée par toutes ces pages que je noircis depuis notre départ et se colle contre moi pour tenter de déchiffrer quelques mots, puisqu’elle connaît les équivalences entre les alphabets romain et cyrillique. Elle s’amuse beaucoup à repérer quelques noms de villes russes au milieu de mon écriture, mais ce qui l’intrigue par-dessous tout, c’est qu’à mon âge je sois encore célibataire et sans progéniture. A 32 ans Tania, elle, est mariée et a trois enfants, mais elle en est encore manifestement à penser que de faire une petite mou charmante en clignant des cils est le meilleur moyen pour une jeune femme de faire fondre un homme. Elle n’a pas tort. Son joli minois et son regard clair et espiègle ont déjà chamboulé la plupart des hommes du wagon, désarçonnés par ce corps qu’elle frotte volontiers au leur et par ses accès de folie comme lorsqu’elle se précipite sur chacun d’entre nous pour plaquer sur nos oreilles les écouteurs de son baladeurs duquel s’échappent les notes de sa bluette préférée. Equitable dans les attentions, Tania. Les regards en coin que se lancent ceux qui ont été les bénéficiaires successifs de ces tendresses furtives, en disent long sur les perspectives que les uns et les autres semblent échafauder. Fantasmes ferroviaires. Tania aime manifestement la compagnie des hommes, qu’elle ne peut s’empêcher, par jeu et par tempérament, de séduire, de troubler. Un truc à laisser tout un wagon de gars désappointés sur le carreau ! A notre arrivée à Irkoutsk, un des deux garçons espagnols lui rendra la monnaie de sa pièce en l’embrassant à pleine bouche sur le quai de la gare.

Mais pour le moment, c’est Krasnoïarsk qui s’annonce, première grande ville de Sibérie orientale puisque nous avons franchi dans la nuit la frontière avec la partie occidentale de cette région. La ville est bercée par l’Iénisséi, ce fleuve de plus de 4 000 kilomètres qui va se jeter là-haut dans la mer de Kara, au-delà du cercle polaire arctique. Ce fleuve, dont le nom signifie « eau large » dans une ancienne langue locale, avait dû inspirer à Jules cette phrase dans laquelle il évoquait ces « fleuves énormes auprès desquels la Seine n’est qu’un vulgaire ruisseau ». A mon grand soulagement, c’est dans cette ville que la grand-mère acariâtre descend, accompagnée de ses deux petits-enfants, tous trois aussitôt remplacés par un jeune couple de Russes souriants. Pour fêter ça, je m’offre une visite de la gare où je croise Keith, tout heureux d’avoir veillé très tard cette nuit pour apercevoir Taïga, la ville qui a donné son nom à une marque de veste fameuse chez lui, au Canada.

 

Au sortir de la ville, le relief se fait beaucoup plus vallonné, presque montagneux, à rebours de la plaine qui nous a jusqu’à présent bercé par sa plate monotonie. Plusieurs kilomètres durant, j’ai le sentiment de traverser un paysage des Alpes suisses. Au fond de la vallée serpente une petite rivière au bord de laquelle un groupe d’une dizaine de personnes a installé un barbecue et commencé de sortir des bières que chacun sirote en maillot de bain. C’est aujourd’hui samedi, et la scène pourrait ressembler à toutes celles que l’on surprendrait ce jour-là dans le monde entier. Mais en Sibérie où la concentration est parfois d’un individu au kilomètre carré, la vision de personnes est parfois une incongruité, un mystère presque, tant les habitations se font rares ou apparemment inoccupées et les routes désertées par les voitures qu’elles semblent attendre en vain. Les paysages s’offrent ainsi, comme dédiés à eux-mêmes et, parfois, une présence humaine vient instiller une touche inattendue. Quelques kilomètres après cette scène et alors que le jour décline, en haut d’une colline poussiéreuse, la silhouette blanche d’une femme élégamment vêtue se dessine sur l’horizon que seule une rangée de poteaux électriques vient souligner. A des kilomètres à la ronde, nulle maison, nul moyen de transport. La silhouette s’évanouit dans la nuit tombante.

 

Voiture 8, compartiment 3. Là où la lumière tamisée prend le relais de la clarté du jour qui, dehors, s’en est enfuie, l’ambiance est celle d’une veillée d’armes. Dans une dizaine d’heures, le train arrive à Irkoutsk où descend la majorité des voyageurs étrangers. Une joyeuse fébrilité circule parmi les Occidentaux du train, une certaine tension aussi que je ressens également, partagé entre le regret de voir cette première partie du voyage prendre fin et l’envie de faire une escale en Sibérie qui excède quelques minutes. Et de voir, enfin, le Baïkal !

Pour profiter de ces ultimes heures, je me promène dans les couloirs du Transsibérien, ce train qui ne dort jamais et où l’on croise toujours du monde, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Au wagon-restaurant, dont le décor hétéroclite célèbre l’alliance de l’Art Nouveau et du style soviétique des années 1960, le dernier service vient de se terminer. Avec Keith, nous nous installons à l’une des six tables désertées. Au détour de quelques bières, il parle de ce boulot de prof d’anglais à Kyoto, après Hiroshima dont il a gardé des souvenirs très forts. Comme le jour de son départ, où la quasi-totalité de ses élèves et de leurs familles est venu le saluer : une centaine de personnes à la gare ! Même quelques années après, Keith a manifestement du mal à raconter cette anecdote sans voir les larmes lui monter aux yeux. La bière ou l’émotion ? Les deux, sans doute. En tout cas, la manière dont il parle de ce pays donnerait presque envie de continuer, comme lui, jusqu’à Vladivostok et là, d’embarquer à bord d’un bateau pour rejoindre ce pays où, à chaque printemps, la fleuraison des cerisiers devient la grande préoccupation de tout un peuple.

Après la fermeture du bar Keith, épuisé, disparaît dans son compartiment. Presque à son corps défendant. Depuis peu, m’a-t-il expliqué, il partage celui-ci avec une famille russe qui, tout en étant d’agréable compagnie, a embaumé l’habitacle d’odeurs de bouffe que le Canadien a du mal à supporter ! Dans la nuit, j’apercevrai sa main ouvrir subrepticement la porte coulissante, certainement pour tenter de renouveler l’air ambiant.

 

Je reste une bonne partie de la nuit dans le couloir à lire, à songer à ces dix premiers jours de voyage et à rêver à la suite. Depuis la gare de l’Est, j’ai déjà parcouru près de 8 000 kilomètres. Leur valeur, c’est qu’ils ont été pleinement ressentis, vécus, endurés. A l’image de ces bornes qui, tout au long de la voie du Transsibérien, signalent tout nouveau kilomètre parcouru, chacun d’entre eux a représenté un pas de plus vers l’extrême Est.

 

 

 

13Irkoutsk.jpg[3 jours et 4 nuits après le départ de Moscou]

 

L’âme d’Irkoutsk

Malgré l’horloge qui indique 2h30, il est bien 7h30 du matin lorsque le train s’immobilise sur le quai de la gare d’Irkoutsk. Cinq fuseaux horaires nous séparent désormais de Moscou qui continue néanmoins d’imposer son heure à cette ville située à plus de 5 000 km d’elle, qui se lève lorsque la capitale dort encore.

Nous sommes dimanche et les rues presque désertes combleraient presque mon plaisir à les arpenter si la lassitude du voyage et le poids de mon sac ne me pressaient de trouver un hôtel rapidement. En ouvrant la porte de la chambre, j’ai l’impression d’entrer de nouveau dans celle du Métropole de Varsovie ! A croire que le style « réaliste socialiste », de l’Ouest à l’Est de l’ancien « empire rouge », a encore de beaux jours devant lui. Après une douche chaude, bien agréable retrouvaille avec un confort qui faisait défaut dans le Transsibérien, je m’empresse de parcourir cette ville où je resterai à peine deux journées.

L’hôtel Rus n’est qu’à quelques pas d’ulitsa Lenina, la rue Lénine qui, un peu plus loin, croise ulitsa Karla Marxa. A quelques mètres, sur la place Kirova, trône une immense statue de « l’homme de la Léna », surnom sous lequel Vladimir Illitch Oulianov restera dans l’histoire et qu’il doit au fleuve coulant au nord d’Irkoutsk et sur les rives duquel il purgea trois années d’exil. Pour un peu, le bras tendu de Vova, l’autre surnom que Lénine partage avec tous les Vladimir de Russie, semblerait pointer un doigt accusateur vers la fresque Coca-Cola ornant la façade d’un immeuble, vestige d’une époque pas si lointaine où représenter certains symboles de l’Ouest prenait valeur d’acte contestataire.

Cela se sent, Irkoutsk est de ces villes qui ont une âme. Sereines, adossées à leur histoire, elles ne s’en laissent pas compter, indifférentes aux artifices de la mode, accueillantes aux avancées de la modernité, elles sont des réservoirs d’humanité. Irkoutsk, c’est comme une vieille photo couleur sépia retrouvée dans un tiroir. Ses ruelles disent son histoire bien mieux que ne le feraient tous les livres. Que raconteraient-il, d’ailleurs, qui n’exhale des murs de cette ville ? A Irkoutsk, plus que partout ailleurs, les différentes influences se lisent sur les façades des maisons. Les isbas en bois, aux frises sculptées et aux volets peints en bleu ou en vert, laissées aux mauvais soins du temps qui passe, renvoient à celui où la ville n’était encore qu’une garnison cosaque dévolue à mâter les Bouriates, minorité mongole qui aujourd’hui encore en remontre au pouvoir de Moscou. Presque toutes décaties et de guingois, ces maisons basses d’un ou deux étages semblent désormais s’effacer, s’affaisser. Comme si elles s’excusaient d’être encore là, au milieu des demeures de brique et de pierre que ceux qui avaient fait fortune dans la ruée vers l’or se mêlant aux flots de la Léna ou dans le commerce de fourrure et d’ivoire avec la Chine, s’étaient empressé de construire. Ces belles bâtisses, aux tourelles festonnées et aux balcons cerclés de ferronneries ou soutenus par des colonnes à la grecque, ont certes perdu de leur lustre. Mais comme les rides sur les visages des vieux, les fissures ne font qu’embellir les façades qu’elles balafrent tandis que les peintures écaillées, hier flamboyantes, donnent aux frontispices des édifices une douce patine aux tons pastel. Sans doute la plus belle gifle qu’Irkoutsk l’ancienne puisse infliger aux immeubles modernes qui sortent de terre et s’élèvent au-dessus d’elle jusqu’au jour où ils finiront par l’étouffer. Pour l’heure, la ville et ses habitants semblent savourer ce répit. Malgré ses presque 600 000 âmes, elle garde une ambiance de village où les allées d’arbres ombragent ses rues, étouffent les bruits d’une circulation encore réduite et semblent inviter les habitants à marcher d’un pas nonchalant.

Ceux que l’on croise témoignent, à leur manière, de l’histoire d’Irkoutsk. Leurs traits où se mélangent la vigueur des Russes et la douceur des Extrême-orientaux, Mongols, Chinois ou peuplades de l’orient sibérien, expriment le carrefour humain que n’a jamais cessé de représenter cette ville. Les hommes d’affaires chinois qui hantent les couloirs de l’Hôtel Intourist en attestent, poursuivant la longue lignée des commerçants qui venaient là négocier la soie et le thé contre les fourrures et l’ivoire. Irkoutsk représente la porte d’entrée par laquelle l’âme d’Extrême-Orient s’est engouffrée. Carrefour marchand, elle devint également lieu d’exil ou de retraite pour ceux qui s’opposèrent au tsar. Les rebelles polonais ou les « décembristes », ces officiers de la noblesse russe qui échouèrent dans leur tentative de mutinerie de décembre 1825 à Saint Petersbourg, furent tous envoyés ici. Ils constituèrent une sorte d’avant-garde intellectuelle, publiant des journaux, ouvrant des salles de concert, bâtissant des écoles. Sans doute cette coexistence des aristocrates déchus et des commerçants repus explique-t-elle l’atmosphère particulière de cette ville qui semble avoir si peu changé depuis la description qu’en fit Jules Verne. C’est à Irkoutsk, en effet, que Michel Strogoff, son héros, se rendait pour avertir le frère du tsar de l’arrivée des Tartares : « La ville, moitié byzantine, moitié chinoise, redevient européenne par ses rues macadamisées, bordées de trottoirs, traversées de canaux, plantées de bouleaux gigantesques, par ses maisons de briques et de bois, dont quelques-unes ont plusieurs étages, par les équipages nombreux qui la sillonnent, non seulement tarantass et télègues, mais coupés et calèches, enfin par toute une catégorie d’habitants très avancés dans les progrès de la civilisation et auxquels les modes les plus nouvelles de Paris ne sont point étrangères. » Serait-ce de là que date sa réputation de « Paris de Sibérie », Irkoutsk inaugurant cette série de villes que l’on a affublées au cours des siècles de ce surnom, comme Harbin, le « Paris de l’Orient », que je rejoindrai dans quelques jours ou Shanghai, le « Paris de l’Asie », qui m’attend à plusieurs milliers de kilomètres d’ici ?

Mais derrière l’aspiration vaine et finalement pathétique à devenir les clones de la ville lumière, ce dont des villes de desperados. Elles se sont construites sur le désespoir et l’espoir mêlés de ces hommes et de ces femmes qui subirent là l’exil ou firent le choix parfois courageux de la fuite. A ces refuges d’une année ou d’une vie, ces démunis insufflèrent une part du trésor qu’ils transportaient : l’âme des déracinés.

L’œil bleu de la Sibérie

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La route de Listvianka forme une immense coupe pratiquée en plein milieu de la taïga sibérienne pour relier Irkoutsk à ce village de pêcheurs. Le tapis d’asphalte se déroule dans le delta de la rivière Angara, zone marécageuse parsemée de minuscules villages, sillonnée de cours d’eau et cernée par les forêts de conifères dont le vert intense éclate sous l’ardent soleil de ce début de journée. Et dire que le monstre sommeille derrière ces collines paisibles : le cinquième des réserves d’eau douce du globe contenues dans un volume de 600 km de long sur 60 km de large et près de 2000 m de profondeur. On pourrait croire que ces forêts ont poussé pour former l’écrin protecteur d’un diadème qu’elles ne consentent à dévoiler qu’au prix d’espoirs régulièrement déçus. Pour chaque nouvelle colline dépassée, une autre se profile dans l’horizon sans fin. Et tout à coup, alors que la voiture peine à gravir une ultime côte, c’est comme si la forêt s’écartait respectueusement pour laisser apparaître ce que l’on prend d’abord pour une mer. Le Baïkal !

Et s’impose de nouveau au roman de Jules Verne dans lequel Madame de Bourboulon rapporte « au dire des mariniers, qu’il veut être appelé " madame la mer ". Si on l’appelle " monsieur le lac », il entre aussitôt en fureur ». Que le lac Baïkal se rassure. C’est bien à une mer intérieure que l’on a le sentiment d’avoir affaire, tant l’horizon qu’il remplit est vide de tout relief venant en dire la limite, l’enfermement. Jules Leurquin s’était étonné aussi de ce que des deux rives habituelles d’un lac, « le Baïkal n’en laisse voir qu’une ! ». Et sa couleur ! L’œil bleu de la Sibérie est à la hauteur de sa réputation. Sa luminosité est intense, presque aveuglante, comme formée par le scintillement de millions de pierres précieuses quand il ne s’agit que de la réverbération du soleil sur le clapot soulevé par le vent qui semble souffler ici de manière ininterrompue depuis des siècles tellement il est constant et entêtant.

Est-ce la colère de celui qu’on surnomme également « la mer houleuse » qui continue de s’exprimer ? On raconte en effet que Baïkal était le père des plus de trois cent rivières qui l’alimentent, mais que sa préférée était Angara qu’il avait promise au fleuve Irkout. Tout se serait passé selon ses désirs si Angara n’avait un jour entendu la conversation de deux mouettes évoquant la beauté et la vigueur du fleuve Ienisseï, lequel prend sa source dans les hautes montagnes de Saïan, traverse les immenses steppes avant de se jeter dans la mer froide de l’Arctique.

Angara est troublée au point de demander à son père l'autorisation d'aller rencontrer Ienisseï, mais Baïkal refuse et cache sa fille au plus profond de ses eaux afin qu’elle entende raison. Mais Angara n’abdique pas, profite du sommeil de son père et va rejoindre Ienisseï, provoquant chez son père une colère aussi phénoménale que vaine. Depuis, à chaque fois qu'il pense à sa fille, Baïkal souffle un vent de tempête sur la surface de ses eaux et les déchaîne, tandis qu’Angara, la seule rivière qui parte du Baïkal, se mêle toujours à Ienisseï et que tous deux remontent la Sibérie avant de se jeter dans la mer de Kara.

Aujourd’hui, Baïkal est en paix et Listvianka, terminus de la route qui ne va pas plus loin, prend des airs de bout du monde. Au-dessus des quelques chalutiers planent les épaisses volutes des grills préparant l’omoul fumé, ce poisson que l’on ne trouve que dans ces eaux bleutées. Le village garde son âme de port de pêche, même si les résidences en construction, sortes de châteaux rappelant ces tas de crème fouettée que les Russes s’évertuent à appeler « gâteaux français », annoncent la station balnéaire qu’il deviendra.

Pour l’heure, Listvianka profite du répit. Passés les deux restaurateurs et les quelques marchands de souvenirs qui se disputent les visiteurs, le village se résume à quelques isbas rangées le long du rivage ou calfeutrées dans les pinèdes. Peintes de bleu ou de vert, elles semblent rendre un hommage muet aux forêts qui les entourent et au lac qui les berce. Sur la plage de galets blancs qui donnèrent leur nom à Galka, fille d’Irkoutsk qu’Albert Londres croisa, les touristes s’enivrent de l’air qui leur fouette le visage. Un jeune père et son garçon, assis sur des troncs d’arbre rejetés par le lac, lancent aux mouettes en vol stationnaire à quelques mètres d’eux, les restes des omouls de leur déjeuner. Offrande, sans doute, à celles qui chuchotèrent le nom du fleuve de sa vie à Angara. Un peu plus loin, indifférente aux cris des volatiles, une vache égarée vient s’abreuver. Une jeune femme en maillot de bain se fait bronzer tandis que des promeneurs s’égarent systématiquement dans le recoin qu’elle a choisi.

Il n’y a rien d’autre à faire dans ce port du bout du monde, sinon plonger son regard dans l’œil bleu de Sibérie dont les embruns portés par le vent sont comme les larmes d’un père éternellement chagrin. A l’extrémité du village, là où les habitations se font rares, à l’aplomb d’une crique déserte, trône un arbre à vœux censé réaliser le souhait que formule secrètement celui qui noue un morceau de tissu autour de l’une de ses branches. Que Listvianka demeure longtemps cette sentinelle discrète veillant sur les vieux jours de Baïkal.


 

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[Après deux jours passés à Irkoutsk]

 

Vostok

Yura émerge difficilement du sommeil, me demandant l’heure, paraissant enregistrer à grand peine celle que lui indique le cadran de ma montre, avant de me demander, ahuri, si celle-ci est réglée sur l’heure de Moscou ou d’ailleurs. Cela me rassure presque de voir ce Russe aussi paumé dans les horaires que je l’étais il y a encore deux jours en arrivant à Irkoutsk. Et comme je le serai de nouveau durant ce voyage qui reprend jusqu’à Harbin, dans cette Chine où, enfin, l’heure est la même partout.

Le train qui en prend la direction porte bien son nom. Vostok. L’Est, en russe. Ma course vers cet Extrême-Orient reprend à bord de ce train, jumeau du Rossiya dont il arbore les couleurs et les blasons. L’intérieur est sensiblement plus vétuste que son prédécesseur, les tapis épais et les rideaux de velours disparaissant au profit de placages en bois ou de simples tissus. La population des voyageurs a également changé. Aux Russes et aux touristes étrangers a succédé une majorité de Chinois, certainement des commerçants revenant de Moscou. De fait, l’ambiance a elle-même connu quelques variations, comme l’attestent les bruyants raclements de gorge et les crachats qui, invariablement, les ponctuent. J’observe néanmoins une désarmante continuité dans le port du babygro chez les femmes chinoises : la gigantesque pyjama-party continue !

Bientôt, le train traverse les immenses forêts du delta de l’Angara que je parcourais hier encore en rejoignant le Baïkal. Des villages nichés en fond de vallée pointent des troncs de mélèzes de 10 ou 15 mètres au sommet desquels sont hissés les antennes de télévision.

Yura semble peu à peu reprendre pied avec la réalité. Nous partageons le premier thé de la journée dans le compartiment qu’il occupait seul jusqu’alors. Il vient de Tcheliabinsk, en dessous de Iekaterinbourg, à la limite de l’Oural et de la Sibérie occidentale et se rend à Oulan-Oude voir un ami. Cela a l’air de le rendre très joyeux même s’il fait ce long voyage de presque quatre jours aller-retour pour un séjour qui durera à peine plus longtemps. Mais Yura, la trentaine, à la silhouette fine, fragile, presque féminine, semble d’un tempérament bonnard, se marrant tout seul de nos incompréhensions mutuelles. C’est peut-être à des personnalités comme celle de Yura que Jules pensait lorsqu’il écrivait : « Singulières gens que ces Russes, jamais pressés, jamais abattus non plus, plus asiatiques, je crois, qu’Européens ». Mais tandis que le Vostok aborde la berge du lac Baïkal qu’il longera durant près de 200 km, Yura cesse presque toute conversation. Plaquant son visage sur la fenêtre comme le ferait un enfant, plongeant son regard clair dans les eaux bleues, il susurre à mi-voix, peut-être même malgré lui, le nom du joyau de la Sibérie. Sans qu’il m’en dise rien, je comprends que pour la première fois de sa vie, il voit le Baïkal.

Presque gêné d’être là, je le laisse à sa rêverie et m’abandonne à celle me renvoyant au temps où les passagers du Transsibérien profitaient de la moindre halte sur ce tronçon pour aller recueillir l’eau de ce lac que l’on dit bénéfique. Je songe également à l’époque où, ce contournement du lac n’ayant pas encore été réalisé, les passagers et le train lui-même étaient embarqués à bord de bateaux qui les transportaient sur l’autre rive. En hiver, lorsque les glaces empêchaient les bateaux de naviguer, des rails étaient directement posés sur les eaux prises par les glaces.

Chacun dans nos pensées, nous arrivons bientôt à Oulan-Oude, capitale de la Bouriatie, cette république semi-autonome peuplée en majorité de Mongols convertis au XVIIe siècle au bouddhisme tibétain – dont l’arbre à vœux du Baïkal était sans doute une résurgence. Ironie de l’histoire, ce peuple continue d’imposer à Moscou sa spécificité alors que la garnison d’Irkoutsk, de l’autre côté du lac, avait été fondée à seule fin de le soumettre à l’autorité du tsar. C’est là que Yura, descendant de ceux qui avaient tenté de vaincre la résistance bouriate, termine son voyage. A voir ses yeux encore tout illuminés par la vision du Baïkal, je me demande si ce n’est pas l’œil de Sibérie qui, en soumettant l’ennemi à sa beauté, avait protégé cette province des attaques russes.

 

Train fantôme

C’est après la gare de Zaudinsky, là où le Transmongolien bifurque pour rejoindre Pékin, que je les ai vues. Pendant une seconde, j’ai bien cru avoir rêvé, comme frappé par je ne sais quel mal dont les guides de voyage garderaient l’existence secrète, victime d’un mirage que ces contrées auraient le pouvoir de provoquer. Et puis, je me suis rendu à l’évidence. C’étaient bien deux voitures Pullman de l’Orient Express que je venais de voir passer, intercalées entre de vulgaires voitures russes ! Pas de doute possible. Malgré la situation pour le moins inattendue, malgré le lustre d’antan qui disparaissait sous l’épaisse couche de poussière, j’avais bien vu le fameux titre « Compagnie internationale des Wagons-lits », inscription en français qui aurait été à elle seule suffisamment surprenante en ces lieux, si le mystère qu’elle dissimulait ne l’était davantage. Que pouvaient bien faire là, à plus de 8 000 km de Paris, Londres ou Venise, des voitures de l’Orient Express ?! A la faveur de mystérieuses péripéties, avaient-elles été tractées au gré des locomotives et ainsi, ballottées de gare en gare, puis de pays en pays, s’étaient-elles ainsi éloignées de leurs bases ? Comme des enfants étourdis qui, à l’occasion d’une sortie en plein air, se mettent à suivre une autre classe jusqu’à ce qu’ils se réalisent que les visages qui les entourent leur sont inconnus. Ou bien ces princesses européennes, déchues après avoir été l’enjeu de batailles géopolitiques qui les dépassaient, avaient-elles été condamnées aux contrées sibériennes, telles de vulgaires exilées ? Et si la Sibérie avait été choisie à une sombre période de l’histoire pour servir également de terre d’exil aux voitures capitalistes ?

J’avais beau chercher, impossible de trouver une explication qui tienne la route. Et je savais inutile d’aller partager ma découverte avec d’autres voyageurs : c’est le genre de choses que je suis le seul à voir, je le sais ! Mais j’en avais gros sur la patate de les imaginer, elles qui avaient transporté les plus grands, les plus riches, dans les plus belles villes d’Europe, se retrouver déclassées, remisées, comme d’anciennes et belles courtisanes qui auraient fini leur existence dans un vulgaire bordel du bout du monde.

La coupe fut près de déborder lorsque, quelques kilomètres après cette rencontre d’un autre temps que je m’efforçais d’oublier dans la contemplation de la steppe naissante, je tombai sur un cimetière d’anciennes locomotives à vapeur. Des dizaines de machines énormes, aux roues comme entravées par les barres d’aciers qui servaient autrefois à les entraîner, à la jupe avant qui n’écartait plus aucune neige, à la cheminée éteinte sur leurs corps arrondis, noires comme le charbon qui les avait nourries. Elles étaient là, abandonnées sur des rails en bordure de voie. De magnifiques locomotives qui auraient fait le bonheur de musées ou, mieux, qui ne n’auraient demandé qu’à repartir. Et c’est là qu’a germé dans mon esprit, sans doute fatigué par la fréquentation excessive des gares, l’idée de ce train fantôme. J’imaginais en effet que l’une de ces locomotives tracte les deux voitures de l’Orient Express et qu’ensemble, ils prennent le chemin du retour vers cette Europe qui les avait oubliées. Je songeais à l’effet que le convoi revenant de l’Extrême-Orient provoquerait gare de l’Est en se garant à côté de l’Orient Express que j’avais laissé quelque temps auparavant. Un tel retour aurait le goût de celui des exilés de Sibérie que plus personne ne s’attendait à revoir.

 

Quand je m’extirpe à regret de cette fable que j’ai pris plaisir à pousser jusqu’à l’absurde, le soleil décline sur les prairies vallonnées. Les couleurs paraissent composer un nuancier qu’un peintre eût bien été en mal de réaliser : le vert clair des pâturages tranche avec le jaune des herbes sèches tandis que des plantes et les feuilles des arbres se chargent d’apporter des touches de violet, de mauve et de rouge. Au milieu de tout cela, trois ou quatre jeunes chevauchent une moto side-car poursuivie par les nuages de poussière qu’elle brasse. Malgré la distance, la fenêtre et le bruit du train, je crois entendre l’éclat des rires des mômes, sentir le vent tiède caresser leurs joues embrasées, ressentir la palpitation de leurs cœurs emballés par la sensation de vivre. Alors, bien sûr, ces deux voitures Pullman furent certainement abandonnées là en même temps que la Compagnie internationale des Wagons-lits perdait sa concession sur le Transsibérien en 1917. La raison reprenant son empire, il y a également tout lieu de penser qu’elles resteront toujours dans ces terres reculées de Sibérie. Bien sûr. La nuit a déjà emporté depuis longtemps le train fantôme, mais en sentant venir le sommeil et son cortège de rêves, je veux croire que la force de l’imagination a de ces ressorts qui, parfois, envoient valser la raison.


 

[Une journée de train plus tard...]

 

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No man’s land

Le lendemain matin, une luminosité à la fois douce et intense, anormalement abondante, a envahi le compartiment. Le spectacle auquel elle invite est de ceux qui s’impriment sur la rétine dans le flou d’une émotion indicible. Les courbes des collines, tantôt déclinantes, tantôt montantes, s’entrecroisent dans le lointain comme le font les lignes dans le creux d’une main. L’horizon qu’elles soulignent opère le partage entre la terre et le ciel, entre les tons jaune-vert de l’herbe s’étendant à perte de vue et l’immensité bleue à peine relevée par quelques nuages qui, dans ce paysage déserté par l’homme, semblent doués de vie. C’est encore la Russie pour quelques heures, mais c’est déjà la Mongolie de nos imaginaires qui se déroule comme un parchemin duquel s’échapperait un songe longtemps gardé secret. On raconte qu’il s’agit de la steppe où vit le jour Temudjin, le futur Gengis Khan qui puisa dans le Tengri, « le ciel éternellement bleu », la force de bâtir son empire.

A l’approche du poste frontière russe, la steppe se fait encore plus plate, comme si le Tengri appuyait de toute son immensité afin de ramener la part prise par la terre à la portion congrue. Et comment s’opposer à celui que le Grand Khan vénérait ? Alors, tout semble s’incliner devant le « ciel éternellement bleu », jusqu’à se confondre avec le relief, depuis les rares maisons en bois jusqu’à ce cimetière qui épouse la colline au flanc de laquelle il est accroché. Même les nuages, dont le soleil du milieu de journée projette l’ombre à la verticale, paraissent plaqués au sol. Et pourtant, la sensation d’écrasement n’existe pas dans ce paysage où le ciel semble avoir conquis un tel territoire que l’espace d’un instant, on pourrait croire que le train fend l’éther.

 

La gare de Zabaïkalsk se charge de le ramener sur terre. Surgie de la steppe, comme la petite ville qui s’est agglomérée autour de ses bâtiments jusqu’à faire quasiment corps avec elle, elle semble à peine réelle. Pour tout dire improbable. Après la zone quasi-désertique que l’on vient de traverser, cette gare prend des allures d’oasis de béton qui serait soudainement sortie d’un désert. Au loin, entre les immeubles de deux ou trois étages qui se construisent, on aperçoit les plaines immenses. Et l’on ne sait plus qui, de la ville ou de la steppe, menace l’autre. La plaine rase qui rôde tout autour et semble prête à assiéger la minuscule cité ou bien cette dernière, corps étranger venu se greffer sur cette steppe longtemps vierge de toute agression ? C’est dans ce décor que prend fin mon périple sibérien. Zabaïkalsk est le poste frontière avec la Chine. Là-bas, au bout du quai, c’est déjà l’Empire du Milieu.

Tout le monde se prépare à une longue attente puisque le train doit subir la même opération de changement des essieux qu’en Biélorussie afin de se mettre en conformité avec l’écartement des voies chinoises. Mais la longueur du convoi est telle qu’il faut cette fois-ci prévoir six ou sept heures d’immobilisation. Avant, il faut sacrifier à un premier contrôle des gardes-frontières russes.

La femme qui entre dans notre voiture semble tout droit sortie d’un James Bond du temps de la Guerre froide. Blonde, avec quelques mèches noires qui s’échappent de son képi, vêtue d’un tailleur militaire qui enserre son corps pulpeux, perchée sur des talons hauts ferrés et suivie par de jeunes soldats, elle me fait penser à une maîtresse SM entourée de ses serviteurs. Le pas martial qu’elle adopte lorsqu’elle parcourt le couloir ressemble presque au déhanchement d’un mannequin sur un podium. Tandis qu’elle vise mon passeport en me dévisageant, je me demande qui, d’elle ou de sa caricature, a inspiré l’autre.

Cette formalité rapidement expédiée, l’intégralité des voyageurs se déverse sur le quai puisque, manifestement, il n’est pas question ici d’accompagner le train dans les ateliers. La gare est particulièrement déprimante sous le soleil de plomb qui la foudroie. En pleine rénovation, elle semble comme abandonnée, désertée par son personnel, dépourvue des multiples marchands de nourriture auxquels le trajet m’avait jusqu’ici habitué. Ici, ce sont les militaires russes qui tiennent la gare, observent les voyageurs. Guère inspiré par l’ambiance, je me joins au flot de passagers qui s’est formé et s’écoule, progressivement, vers la ville, selon le pas lent de ceux qui savent qu’il n’y a rien à espérer d’une promenade, sinon les minutes, et puis les heures, qu’elle offre de décompter à leur attente.

La ville est à peine moins désolée que la gare. Une partie des voyageurs se distribue dans les deux épiceries se disputant la clientèle tandis que l’autre entreprend de divaguer dans les rues désertes. La seule raison d’être de cette ville, c’est sa gare et son poste frontière et ses rares commerces ne semblent là que pour recueillir les derniers roubles dont on n’aura bientôt plus l’utilité.

A l’épicerie, prise d’assaut par des passagers davantage désœuvrés qu’affamés, je retrouve quatre jeunes Russes et Rob, un Anglais, croisés à plusieurs reprises durant le trajet depuis Irkoutsk. Nous achetons quelques bières, des cacahuètes et une galette de pain, que nous allons partager « à la russe », c’est-à-dire sur un bout de trottoir. Natalia et Nadine, Daniel et Vitali ont une vingtaine d’années, viennent de Novossibirsk et se rendent en Chine, à Changchun, à 1 200 kilomètres au sud de Harbin, suivre un enseignement de chinois durant six mois. Rob, quant à lui, a 26 ans, arrive de Londres et se rend à Pékin.

Nous restons un paquet d’heures sur ce trottoir à discuter de tout et de rien, depuis l’obstination supposée des Français à défendre l’exception culturelle en interdisant, paraît-il, l’expression email au profit de courriel, jusqu’au projet que nourriraient les Chinois de conquérir le monde. Vitali, emprunt d’une vision très portée sur le « choc des civilisations », est particulièrement remonté contre les Chinois, mais aussi les Allemands ou les Américains. En général, contre tout ce qui n’est pas russe. Mais entre la naïveté de leur âge et leur manière d’interpréter l’actualité internationale, ils témoignent des tendances et des espoirs qui traversent la jeunesse russe d’aujourd’hui. Daniel, son bagout, son entregent et sa maîtrise parfaite de l’anglais qui lui permettent d’engager la conversation avec tous les voyageurs étrangers qu’il croise. Vitali, un concentré de récriminations à l’encontre du monde entier qui dissimule mal la peur qu’il en a. Natalia et sa casquette de travers, les larmes qui coulent sur ses joues tandis que l’écho d’une bluette slave lui parvient depuis l’épicerie, lui rappelant cet homme marié dont elle garde une photo dans son portefeuille, témoignage d’une histoire d’amour fraîchement avortée. Elle se remonte le moral en pensant à ce projet qu’elle nourrit : se rendre l’année prochaine « à la capitale », Moscou, et entamer un périple en auto-stop en France et en Italie. Et puis Nadine, avec son strabisme charmant, son goût des gens et sa soif d’apprendre. Des jeunes de vingt ans, en somme, comme on en voit dans le monde entier. Des jeunes bien décidés à lever l’hypothèque que l’histoire de leur pays a fait peser sur leurs épaules.

Il faut maintenant songer à rejoindre le Vostok. Equipé de ses nouveaux boggies, le Transsibérien, devenu Transmandchourien, vient de reprendre sa place sur la voie qui nous fera passer d’un univers à un autre, une fois que nous aurons subit le contrôle des douanes russes. Celui-ci n’intervint qu’après la mise en place d’un cordon de sécurité draconien interdisant à quiconque l’accès au quai, désormais occupé par les seuls militaires russes qui s’évertuent à faire entrer les têtes des derniers récalcitrants penchés aux fenêtres. En ouvrant mon sac et en présentant ma déclaration vierge de toute mention, je repense aux médailles soviétiques achetées en Biélorussie sous le coup de la lassitude et de la vodka. Mais c’est pour me réjouir de les avoir balancées dans les toilettes du train quelques heures avant mon arrivée à la frontière.

 

Enfin le Vostok s’arrache du quai de Zabaïkalsk, dernier poste frontière situé à 6666 kilomètres très exactement de Moscou, à 6 fuseaux horaires de là. 6666, comme un code mystérieux, le dernier nombre de Russie auquel un kabbaliste ou un sataniste saurait sans doute donner toutes les interprétations possibles mais qui, en ce qui me concerne, renvoie seulement à tous les kilomètres parcourus, à cette transe sibérienne qui, ici, vient de s’achever.

La traversée du no man’s land séparant Zabaïkalsk de Manzhouli se fait à petite vitesse, comme si le train dégustait – ou appréhendait – l’arrivée au poste frontière chinois. Les trois femmes russes avec qui je partage le compartiment, m’invitent à partager le dîner qu’elle ont préparé : une salade de légumes frais, de concombres et de poivrons rouges, assaisonnée de quelques feuilles de persil, et puis du saucisson en tranches sur du pain russe. Elles m’ont rejoint la nuit dernière à Tchita, quelques heures avant la bifurcation de Tarskaya où le Rossiya continue habituellement son chemin par le Nord, contourne la Chine et rejoint Vladivostok. Svetlana, Larissa et Valentina, la quarantaine, les cheveux de toutes les couleurs – blond, rouge, noir ‑, pantalons serrés et chaussures pointues avaient débarqué sans crier gare, négociant directement auprès de la Provodnista leurs places dans mon compartiment, avant de se coucher aussitôt. Jusqu’aux formalités douanières, nous ne nous sommes adressé qu’une poignée de paroles et puis nos langues se délient autour de ce repas improvisé. Elles vont faire du « biiizniesss » à Pékin, acheter des babioles, des vêtements bon marché qu’elles revendront sur les marchés de Russie. Davantage « démerdardes » que businesswomen, elles sont de ces Russes qui jouent de l’ouverture des frontières pour essayer de s’en sortir. A voir les très nombreux tampons qui maculent leurs passeports et la connivence qu’elles ont su installer l’air de rien avec les douaniers, ce n’est pas la première fois qu’elles font le trajet. Larisa, la « meneuse », a déclaré une importante somme en roubles, impressionnantes liasses de billets qu’elle a étalées sur la banquette, sans aucune gêne – peut-être même avec un rien de fierté – vis-à-vis de moi ou des voyageurs passant dans le couloir. Ces trois femmes ont cette attitude calme de celles qui en ont déjà vu pas mal dans la vie.

Le train progresse toujours aussi lentement à l’approche de Manzhouli. J’attrape au vol ces vers de Cendrars : « Comme nous approchions de la Mongolie/Qui ronflait comme un incendie/Le train avait ralenti son allure/Et je percevais dans le grincement perpétuel des roues/Les accents fous et les sanglots/D’une éternelle liturgie »… Dehors, la bande de terre s’étalant de part et d’autre de l’unique voie ferrée sur laquelle nous roulons ne porte nulle trace de vie. D’énormes trous d’obus rappèlent que cette zone forme l’un des couloirs frontaliers les plus sensibles de la planète où les tensions entre les deux superpuissances se sont parfois traduits par l’envoi de troupes. Les casernements que l’on aperçoit, où des militaires chinois se délassent en jouant au basket, confirment que la Russie n’est déjà plus qu’un souvenir lointain. Tout comme les gardes chinois qui traversent les couloirs, exprimant de manière on ne peut plus claire que la Chine a pris possession du train dès Zabaïkalsk ! Jules avait eu également la surprise de voir le train « pris d’assaut » : « Une fois en Mandchourie, on a installé dans les wagons des sentinelles baïonnette au canon, non que nous fussions faits prisonniers, mais pour prévenir des attaques possibles. Aimable région ! »

 

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« Mandjouria, la douane idéale », que Jules s’était néanmoins réjoui de voir, a tout de même révisé sa façon d’accueillir les voyageurs. Tandis que le train frôle le quai de la gare plongée dans la nuit chinoise, un panneau lumineux s’adresse aux voyageurs : « Manzhouli extends a warm welcome to you. » De fait, l’ambiance n’a plus rien à voir avec celle, bien plus austère, qui régnait quelques kilomètres plus tôt, à Zabaïkalsk. La gare flambant neuve, totalement carrelée, donne l’impression d’arriver au pied d’un palais officiel. Les militaires russes débraillés ont cédé la place à des plantons chinois à l’uniforme impeccable qui saluent, au garde-à-vous, l’arrivée du Vostok. Des gardes-frontières en position martiale, tenant devant eux un guéridon à roulettes sur lequel repose un ordinateur portable, montent immédiatement dans le train désormais immobilisé. Devancé par des agents qui collectent les passeports et lui apportent pour vérification, le commis à l’ordinateur pousse son guéridon à travers les couloirs. La jeune femme qui me rapporte mon visa tamponné entame un brin de causette après avoir discrètement vérifié que mes compagnes de voyage ne comprennent pas l’anglais. J’en ignore d’ailleurs la raison puisqu’elle ne m’interroge pas sur elles et que ses questions se révèlent particulièrement anodines, presque sympathiques. D’une efficacité redoutable, l’opération n’aura duré que quelques minutes et représenté une sérieuse transition avec les rudes contrôles des gardes-frontières russes. Le train manœuvre une nouvelle fois pour ressortir de la gare avant d’y revenir presque aussitôt, offrant cette fois-ci aux voyageurs de poser le pied sur le sol chinois.

Le même ballet qui s’était déroulé à Zabaïkalsk se joue alors à Manzhouli. Les passagers se ruent dans l’unique boutique occupant de bâtiment de la gare où, avec les jeunes russes, nous nous ravitaillons de nouveau en bières et cacahuètes que nous partageons sur un bout de macadam, reprenant ainsi la conversation que nous avions interrompue. Daniel virevolte et distribue des bières à tous les occidentaux qu’il a abordés dans le Vostok, Nadine réconforte Natalia en plein blues post-amourette illégitime et Vitali dodeline de la tête en apercevant des voyageurs allemands.

Dans le lointain, une immense antenne de télévision dont la forme imite parfaitement la tour Eiffel, donne l’étrange impression d’admirer l’originale. Pour un peu, on se croirait au bord de la Seine, en train de goûter au plaisir d’un pique-nique entre amis. Mais nous sommes à plus de 9000 kilomètres de la « Ville lumière ». Manzhouli, elle aussi illuminée de mille feux, est plongée dans la nuit, comme si la Chine retenait encore pour quelques heures le moment où elle allait se dévoiler. Chine, kilomètre 0. Le compteur russe s’est arrêté à 6666 km, tandis que celui de Chine prend le relais indiquant Harbin à 935 kilomètres d’ici.

 
 

[15 jours après le départ de Paris, la Sibérie cède la place à la Chine]

 

C’est de Chine que je t’écris…

Il y a 96 ans, Jules exultait en commençant sa première lettre de Chine par ces quelques mots dans lesquels se lisaient toute son incrédulité et sa joie rentrée. Comment pourrais-je ne pas reprendre cette phrase au moment où nous entrons dans la province du Heilongjiang, l’ancienne Mandchourie, après avoir traversé nuitamment la Mongolie intérieure. Ce matin, comme dans une peinture chinoise, le paysage s’éveille au milieu d’une brume d’où n’émergent que des bribes de Chine, le pays ayant décidément convenu de garder, encore un peu, de son mystère. Au bord des voies, les marcheurs solitaires, les villages hérissés de poteaux, de câbles électriques et d’antennes télé rappellent ceux que l’on apercevait dans les plaines de Sibérie. Mais les nuances apparaissent peu à peu. Les maisons de briques ont remplacé les isbas de bois alors que le paysage qui se révèle au rythme de la dissipation de la brume lève réalise une surprenante fusion entre la steppe et la taïga russes. Comme si la plaine des dernières heures du voyage en Sibérie s’était recouverte des pins qui l’avaient précédé et que des montagnes trop longtemps retenues sous la croûte terrestre s’étaient arrachées aux entrailles du sol durant la nuit.

Le véritable contraste, ce n’est pas le paysage qui le crée, mais les gens. Durant les milliers de kilomètres parcourus dans les terres de Sibérie, l’homme semblait avoir perdu la bataille contre une nature définitivement trop hostile. Ici il a reconquis les territoires. Quel que soit l’endroit où porte le regard, même en rase campagne, il tombe toujours sur des traces de vie. Des ouvriers qui arpentent les champs de tournesols, un homme assis au pied d’un arbre, un autre pédalant nonchalamment ou ce vieux devant sa maison, montrant à son petit-fils ce train russe qui fend la campagne chinoise. Cette reconquête de la terre qui suit d’aussi près sa désertion est fascinante, mais elle ne représente rien à côté de cette évidence qui hésite presque à se formaliser : « Je suis en Chine ».

 

La lente progression suivie depuis Paris aurait dû me préparer à cet horizon que je m’étais fixé, à cette perspective tellement attendue. Et pourtant. En ouvrant les yeux ce matin-là sur les plaines de Chine que la brume dévoile comme par magie, je ne peux imaginer plus étonnante sensation, plus émouvant sentiment que d’être passé, en quelques enjambées, d’un univers à un autre.

 

« Gare de l’est, je pars pour la Chine… », murmurais-je, incrédule, il y a quinze jours, lorsque j’embarquais à bord de l’express de la Deutsch Bahn, jetant un regard nostalgique sur l’Orient Express dont j’allais retrouver à des milliers de kilomètres de là, des orphelines couvertes de la poussière des steppes sibériennes. Cette Chine que j’aborde une nouvelle fois, j’ai le sentiment de ne jamais l’avoir autant méritée. Non pas que le voyage ait été pénible ou chaotique. Il s’est même déroulé dans des conditions presque idéales, les trains s’enchaînant sans coup férir et les pays se parcourant le nez au vent. L’Allemagne, la Pologne, la Biélorussie et la Russie n’auront pas constitué des étapes obligées avant d’atteindre l’objet ultime du désir d’Ailleurs. Ces pays m’ont au contraire offert, en cheminant entre leurs reliefs et leurs populations, de goûter le lent déplacement vers l’Est et le sentiment de se confronter à la variabilité des choses et des hommes. Tous ceux que j’ai rencontrés à la faveur de ce cheminement m’ont donné à ressentir, un peu, de cette humanité qui vit dans cet espace béant entre l’Europe occidentale et la Chine. Tous les lieux mis bout à bout depuis les compartiments successifs de ces trains m’ont permis de dessiner cette route que l’on ne fait qu’imaginer depuis les avions.

Saint-Exupéry écrivait que ces derniers, en nous apprenant « la ligne droite », nous avaient « fait découvrir le vrai visage de la terre ». Enclavé et méconnu comme il l’était alors, le monde a sans aucun doute dévoilé ses derniers secrets à ceux qui, comme Saint-Ex, l’ont survolé en Latécoère. Mais les avions d’aujourd’hui entérinent, amplifient, mystifient même les frontières, les distances et les différences. On quitte Paris, la Seine, les quais, Belleville, un bistrot où l’on a bu un dernier verre de rouge et grignoté des tranches de saucisson et douze heures plus tard, on se retrouve à Pékin ! Mais faire ce même trajet en train, c’est être témoin de sa propre progression dans le monde tel qu’il est et non plus comme on se l’imagine lorsque l’on est à 10 000 mètres d’altitude. Ne jamais quitter le sol, voir les kilomètres qui défilent, ressentir la route que l’on trace donne une conscience beaucoup plus forte de l’étendue, de la plénitude du monde. En voyageant sur une aussi longue distance en train, on redécouvre les vertus de la ligne courbe, on épouse la rotondité de la terre, on se colle à elle.

Mais ce périple ne s’arrête pas sur cette simple satisfaction d’avoir atteint l’Extrême-Est ventre à terre, pas plus que ne s’interrompit celui de Jules. Comme lui, d’une certaine manière, j’ai rendez-vous à Harbin.


Le rendez-vous de Harbin

 

 

 

 
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J’ai deux billets de libre pour vous pour le Moderne

Rapport Chaleil, 1955

 

J’avais rendez-vous à Harbin. Personne à y voir, nulle visite à rendre, aucune connaissance n’ayant été encore assez barge pour s’exiler dans cette ville du nord de la Chine de 9 millions d’habitants, surindustrialisée, surpolluée et où, certains hivers, les températures peuvent descendre jusqu’à - 40°C. J’avais rendez-vous avec une sensation, avec les réminiscences d’une histoire que je n’avais pas vécue, dans un endroit minuscule, un îlot du passé qui tente de survivre au milieu de la mégapole moderne dont les mâchoires se referment peu à peu sur lui, comme les mâchoires de la mort et du froid s’étaient refermées sur Jules, ici, en 1945.

Je n’avais décidé de transiter par Harbin que parce que lui-même était passé en 1909 dans cette ville où il vivrait, bien plus tard, ses dernières années. J’avais été frappé par la douloureuse ironie voulant que la première cité chinoise qu’il traversa fut celle où il disparaîtrait 36 ans plus tard, comme si la mort avait déjà pris rendez-vous, décidant sournoisement du lieu de son agonie, lui jouant le méchant tour de l’attirer là bien avant l’heure. Si j’étais venu à Harbin, donc, c’était par désir de parcourir celle sur laquelle planait le mystère de ce carambolage du temps. J’avais néanmoins renoncé par avance à retrouver des lieux qui en auraient été les témoins, persuadé qu’ils avaient disparu depuis longtemps. Et puis le passé s’était manifestement chargé de m’attirer à lui.

Tout avait commencé dans le Transsibérien, quelques jours plus tôt, alors que le Vostok approchait de Tchita où allaient monter mes trois businesswomen russes. Je venais de décider, en parcourant mon guide de voyage, de l’établissement dans lequel je descendrais lors de ma prochaine étape à Harbin. Je l’avais choisi sans grande conviction, pour la seule raison qu’il se situait dans le quartier ancien de la ville. Ce choix effectué, des bribes d’information me revinrent en mémoire. Cet Hôtel Moderne n’était il pas celui dont j’avais aperçu le nom en travaillant sur l’histoire de Jules ? Il m’était apparu pour la première fois sous la plume du père Chaleil, un prêtre catholique envoyé comme missionnaire auprès de l’immigration russe de la ville. Jules s’était lié d’amitié avec lui dès son arrivée en 1939. Trois ans après la mort de Jules, le père Chaleil avait été kidnappé par les Russes avant d’être envoyé dans un camp de Sibérie d’où il ne reviendrait qu’en 1955. A peine rentré en France, il rédigeait un rapport dans lequel il évoquait incidemment la phrase codée dont Jules et lui-même avaient convenu pour se prévenir mutuellement du débarquement des alliés en France : « J’ai deux billets de libre pour vous pour le Moderne. » Dans le silence du compartiment qui traversait la nuit sibérienne, cette phrase m’était brutalement revenue à l’esprit. Je revoyais également de manière très précise une carte postale colorisée représentant une rue de Harbin que Jules avait envoyée à sa fille Marie et sur laquelle, d’une flèche tracée de sa main, il avait indiqué ce fameux Hôtel Moderne. A plusieurs reprises, je parcourais la présentation qui en était faite dans le guide de voyage. Et s’il s’agissait du même hôtel ?

 

Le bruit et les odeurs

Cette question, comme une psalmodie, ne cesse de me trotter dans la tête au moment de poser le pied sur le quai de la gare de Harbin. Je finirais presque par en oublier que je foule enfin véritablement la terre de Chine. Car à Manzhouli, cette nuit, le pays n’était encore qu’une abstraction, une rumeur par-delà les murs de carton pâte de la gare témoin. Et les paysages que j’apercevais ce matin à travers les vitres du Vostok ne représentaient encore qu’un panorama, une mise en bouche, une lente résurgence de mes deux précédents séjours. Mais ici, dans la capitale du Heilongjiang, l’une des trois provinces qui composent l’ancienne Mandchourie où je ne me suis encore jamais rendu auparavant, je vais enfin pouvoir saisir l’abstraction, m’emplir de la rumeur, entrer dans l’image.

La foule à la sortie de la gare est là pour m’y aider. De l’autre côté des portiques qui, classiquement, limitent l’accès du public, des dizaines de personnes se pressent, se bousculent, attendent les voyageurs. L’espace d’un instant, je me figure ce péage encombré comme un sas direct entre deux mondes, entre la Sibérie quasi déserte que je parcourais hier encore et la métropole chinoise surpeuplée, entre le calme impassible des Russes et l’expressivité bruyante des Chinois. Littéralement absorbé par la foule, le contact rude des corps auquel la Russie m’avait déshabitué se rappelle à moi, direct et dépourvu de toute hostilité et avec lui, ce sont tous les signes extérieurs de la Chine qui m’assaillent : les interpellations incessantes des rabatteurs pour refourguer un taxi ou un hôtel, la tape sur l’épaule des porteurs de palanches se proposant d’embarquer les bagages des voyageurs, les mines de comploteurs des changeurs de yuans au noir et leur sempiternel « change money ? ». Toutes ces sollicitations auxquelles le « buyao » que l’on oppose maladroitement ne change rien, quand il ne provoque pas les éclats de rire de ceux qui réalisent que l’on tente ainsi de dire en chinois que « l’on ne veut pas » ! Tout me revient d’un seul coup, les regards scrutateurs des passants, et puis le bruit et puis les odeurs. Pas celles de Chirac, respirées dans les cages d’escalier d’HLM où il n’avait jamais mis le nez, mais celle de Blaise Cendrars : « Je reconnais tous les pays les yeux fermés à leur odeur », écrivait-il.

La Chine et ses odeurs. Dans les premières rues où je m’engage sans but, sinon celui de m’éloigner de la gare, je respire de nouveau ce pays. Pour le meilleur et pour le pire. Mille effluves se mêlent et se démêlent, fragrances et puanteurs, les fruits pourris et puis les fleurs, les œufs verdâtres, les poissons frits dans les woks huileux, les viandes grillées et toute la vapeur du riz qui mijote sans discontinuer dans les marmites cramoisies par des cuissons immémoriales. Et puis ces marchands des quatre saisons qui, derrière leurs étals, m’interpellent ‑ mifanmifan !‑ en figurant, d’une main ouverte, le bol de riz dans lequel deux doigts écartés font mine de piocher.

 
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L’atmosphère légèrement poisseuse de l’été, rafraîchie à intervalles réguliers par les vagues d’air frais qui s’échappent des magasins, me tombe sur les épaules comme les gouttes de condensation qui se forment sur les climatiseurs et perlent le long des façades. Sur les trottoirs, véritables prolongements des appartements exigus, des familles ont installé des salons, conglomérats improbables de fauteuils, de chaises, parfois même de canapés. On s’interpelle, on s’apostrophe, les hommes en marcel blanc, les femmes en chemisettes roses et pantoufles à paillettes. Sur des tabourets minuscules, deux vieux, la clope à la main, la pipe au bec, ont engagé une partie de xiangqi, entourés de deux ou trois passants, connaisseurs respectueux des échecs chinois. Dans cette partie moderne de la ville qui n’a pourtant rien d’enchanteur tant elle bruisse du concert des klaxons, sur ces bouts de trottoirs noyés dans les gaz d’échappement, Harbin m’offre de retrouver en quelques instants ce qui semble voué à ne jamais mourir dans ce pays, à s’adapter à toutes les mutations. Mais une vieille carte postale de Harbin persiste à s’afficher de nouveau dans mon esprit, m’invitant à partir à la recherche d’autres vestiges.

 

 

 

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Entrer dans l’image

 

 

Pour la deuxième fois depuis le début de ce voyage, un arc-en-ciel enjambe les voies de chemin de fer qui m’ont conduit jusqu’ici mais désormais, je marche dessus ! Arc-en-ciel est le sens du nom Jihong dont est affublé le pont qui, depuis sa construction en 1926, permet de rejoindre le quartier de Daoliqu, cœur historique de Harbin. Dépourvu de plan suffisamment détaillé, je me déplace au jugé tandis que la fatigue finit d’entamer mes capacités d’orientation. Je me sens comme un archéologue, persuadé de m’approcher ou de m’éloigner du centre de Daoliqu en fonction de l’ancienneté des immeubles qui bordent mon parcours aléatoire. Peu à peu, il me semble ressentir davantage cette ville, comprendre sa construction qui a manifestement suivi les critères de la vieille Europe de la fin du XIXe- début XXe siècle. Des immeubles en pierre de trois ou quatre étages forment ainsi des petits blocs, barrés de ruelles taillées au cordeau aboutissant à une rue principale qui, dans toute sa longueur, rassemble classiquement les échoppes et concentre l’activité sociale. C’est cette rue principale que je recherche, Zhong yang Da Jie.

J’erre ainsi dans Harbin, comme un amnésique qui reviendrait là où il a vécu et se repérerait à l’instinct, empruntant des rues qu’il ne reconnaîtrait pas, mais qui lui souffleraient un itinéraire enfoui au plus profond de sa mémoire sauvegardée, à la faveur d’un stimulus mystérieux, d’une « madeleine de Proust » ignorée. Le résidu mémoriel que je me trimballe tient sur un morceau de carton de quelques centimètres qu’à défaut de tenir en mains, je projette sur l’écran de ma caboche. Lorsque je débouche sur la place au centre de laquelle trône l’église orthodoxe russe Sainte-Sophie, je sais ‑ je sens ‑ que l’Hôtel Moderne n’est plus très loin. Avec fébrilité, presque comme un automate, j’emprunte encore quelques ruelles, désormais persuadé d’être sur la bonne voie, jusqu’à ce que j’arrive dans une longue rue pavée, interdite à la circulation automobile, noyée de piétons, parsemées de magasins luxueux. Voici donc Zhong Yang Da Jie, cette artère autour de laquelle la vieille ville était organisée, devenue la principe rue commerçante de Harbin. Mais je sais, malgré la superficialité du lieu, qu’ici sommeille un îlot du passé. Je sens qu’il me suffit de tourner la tête vers la droite pour l’apercevoir de trois-quarts. Je le fais, naturellement, et mes jambes manquent ployer sous l’émotion lorsque je vois, presque semblable en tout point à l’image que je n’ai cessé de me projeter, la façade de l’Hôtel Moderne. C’est bien celui figurant sur la carte postale. Je viens d’entrer dans l’image.

 

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Dernier repaire

Étourdi, presque incrédule face à cette découverte dont j’ai si peu douté et qui pourtant me sidère, je fends la foule et me retrouve au pied de l’hôtel. La couleur crème que la façade arborait sur la carte postale a depuis cédé la place à une peinture mauve rappelant les maisons colorées d’Amsterdam ou du vieux Varsovie. Les balcons en fer forgé et la tourelle en forme de bulbe qui surplombe des fenêtres en ogive ont maintenant pris une teinte verte évoquant les toits cuivrés de Russie. « Immeuble préservé », indique la plaque dorée vissée sur le bâtiment de l’hôtel. Je m’amuse à l’idée qu’une main invisible a réservé cet endroit à l’occasion de ma venue, comme on retient une bonne table dans un restaurant. J’ai deux billets de libre pour vous pour le Moderne

Muni d’un tel sésame, je pénètre dans le hall d’entrée de l’hôtel dont la décoration, très contemporaine, contraste avec la façade ancienne. La réception est en effet située dans une partie récemment agrandie de l’hôtel, communiquant directement avec des magasins de souvenirs et d’articles de sport. Pas évident de sentir que l’on est dans l’un des plus vieux bâtiments de la ville ayant mérité le titre d’immeuble préservé ! La façade de l’Hôtel Moderne serait-elle à Harbin ce que celle de l’Hôtel du Nord est à Paris, un élément de décor sauvegardé, une concession au passé, une miette conservée ? Mais une série de tableaux répartis sur les murs entourant le bar attire mon attention et se charge de rectifier mon jugement. Là, dans l’obscurité savamment orchestrée d’où émergent les peintures sur lesquelles pointent des éclairages tamisés, un nouvel appel du passé. La dizaine de tableaux, manifestement d’époque, retrace l’histoire de l’Hôtel Moderne et le rôle central qu’il joua dans celle de Harbin. Commandant un café, m’installant au centre du bar, je m’offre un petit voyage dans le temps. Je découvre Joseph Caspe, ce Juif russe qui fit fortune dans la bijouterie et l’horlogerie et fondit cet hôtel en 1906. Il en confia la conception à Vessian, un architecte réputé, qui transposa dans cette Chine des Mandarins le style Art Nouveau alors en vogue en Europe. A l’époque, cela faisait à peine dix ans que le village de pêcheurs des bords de la rivière Songhua avait été choisi pour permettre à la Russie de prolonger l’itinéraire de son Transsibérien jusqu’à Vladivostok et tracer une autre ligne jusqu’au sud de la péninsule, sur la mer Jaune. C’est dire si, en 1909, lorsque Jules passa à Harbin, la ville devait à peine sortir des marécages et compter bien peu d’hôtels susceptibles de recevoir des voyageurs étrangers. En parcourant les étages pour rejoindre ma chambre, j’ai le sentiment étrange de circuler entre deux époques, le début du XXe siècle et le commencement du XXIe siècle, au diapason des deux parties qui composent, cet hôtel. J’ai réellement la sensation d’une frontière invisible, à tel point que durant tout mon séjour je m’attendrai presque à croiser Jules dans la partie ancienne, tandis que je ne concevrai jamais de l’y « rencontrer » dans la partie récemment construite. Les délires ésotériques ont manifestement quelque logique.


 

As time goes by

 

Difficile de ne pas imaginer Jules arc-bouté sur la calèche en bronze grandeur réelle occupant la placette attenante à l’Hôtel Moderne, tant elle doit ressembler à celle qui le déposa à la réception ce soir du 15 mai 1909. De l’autre côté de Zhong Yang Da Jie, deux magnifiques cariatides gardent l’entrée d’un immeuble baroque dont la construction venait d’être achevée cette année-là, laissant deviner la rapide évolution qu’allait connaître Daoliqu, improbable agrégation en terre chinoise de styles architecturaux européens. Ces maisons sont aujourd’hui presque toutes repeintes dans des tons pastels, mauve, vert, bleu ou jaune, donnant parfois l’étrange sensation de parcourir un décors de plateau de cinéma. Dans les perpendiculaires rejoignant Zhong Yang Da Jie, d’autres statues en bronze figurent les passants, les artisans ou les musiciens qui peuplaient ces rues. Ville russe en Chine, Harbin serait-elle comme ces villages factices que Potemkine, le ministre de Catherine II de Russie, avait, dit-on, implantés dans les provinces que visitait la tsarine afin de la rassurer sur l'état de sa paysannerie ?

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A la nuit tombante, les reproductions de réverbères en fer forgé qui s’illuminent me rappellent que Jules, enfant, rêvait de devenir allumeur de becs de gaz. Dans la pénombre, les travaux de restauration ayant mis à nu les chaussées offrent de découvrir à quoi pouvait ressembler cette ville dans ses premières années : un « hérissement de pierres coniques sur lesquelles on ne peut se tenir et entre lesquelles on ne peut passer » écrivait Jules. Tapis sous l’ancien macadam ainsi déroulé, les ruelles de pierre et de terre ont refait surface. Harbin n’est pas une illusion. Elle est aussi réelle que son plan, élaboré à Saint-Pétersbourg, ou le bois que l’on amena de Russie centrale pour élever les premières cabanes d’un campement que l’on imaginait provisoire et qui devint une ville. Les strates se sont accumulées, reléguant les premières sédimentations sous un décor instaurant un improbable mais efficient dialogue avec les traces du passé. Et s’insinuant entre les pierres d’autrefois et le béton d’aujourd’hui, la rumeur d’une musique que je ne pensais pas entendre sous cette latitude arrive jusqu’à moi :

 

It’s still the same old story

A fight for love and glory

A case of do or die !!

The world will always welcome lovers

As time goes by

 

 

 

La dame du Portman

 

Les dernières notes d’As time goes by se sont déjà tues lorsque je pousse la porte du Portman Bar d’où elles s’échappaient quelques instants plus tôt. D’autres musiques de la même époque ont pris le relais, plongeant ce restaurant à l’ambiance et à la cuisine occidentales dans une atmosphère surannée.

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Elle est là, seule, assise à une table qui jouxte presque celle que l’on m’attribue. N’était-ce le mince passage qui nous sépare, permettant aux serveurs de se faufiler, nous serions épaule contre épaule. Mais l’espace est là et alors que je ne peux m’empêcher de porter mon regard dans sa direction, elle-même porte le sien de l’autre côté, vers la scène où trône un piano blanc, sans pianiste.

C’est une chinoise de 45 ans, peut-être. Depuis que je suis assis à ma table, cette femme m’intrigue. Belle, d’une grande élégance, sans être ostentatoire, elle porte une robe chinoise à fleurs qui, remontée sur ses cuisses, laisse apparaître la limite de ses bas couleur chair. Ses cheveux noirs légèrement éclaircis sont rassemblés en un chignon dégageant les boucles d’oreilles formées de pierres transparentes montées sur un fil d’or. On la croirait tout droit sortie d’une de ces publicités chinoises des années 30, dont les reproductions emplissent les boutiques des brocanteurs. Les plats occidentaux qui garnissent sa table, dans lesquels elle ne fait que picorer tout en les arrosant généreusement de vin rouge chinois, semblent la désintéresser. Seul le téléphone portable qu’elle consulte régulièrement, comme pour l’exhorter discrètement à retentir, trouve grâce à ses yeux. Mais dans le silence de l’appareil, son regard retourne aussitôt se perdre dans le vide de cette salle qu’elle remplit de ses volutes de cigarettes, expulsées par un soupir qu’elle exhale.

Etonnant mélange de douceur et de dureté, de force et d’abattement, qui est-elle cette femme qui ne me donne que très rarement à voir son visage, m’offrant seulement son profil, plantant parfois son regard embrumé, fatigué, désabusé, dans le mien qui, ce soir, ne l’est pas moins ? Est-elle une célibataire habituée à tromper sa solitude devant un repas arrosé, situation pour le moins atypique dans cette Chine de la famille, du groupe, de la communauté. Peut-être est-elle une maîtresse ou une épouse délaissée un soir de rendez-vous par un homme dont elle attend, sans trop y croire, l’appel où il se confondra en excuses, en mensonges. Ou bien est-elle une mère maquerelle dépensant le fruit de ses dividendes, noyant l’ennui d’une vie faite d’excès de toutes sortes, de tant d’hommes entrevus et d’un seul amour dont elle guette, pauvre folle, la venue ? Tandis qu’elle sort machinalement l’œillet rouge du soliflore décorant sa table, je me demande si elle réalise que, dans le langage des fleurs, celle qu’elle tient entre deux doigts signifie le mal d’amour, l’oubli du cœur.

 

La pianiste qui monte sur la scène à ce moment-là a déjà capté toute son attention. A croire qu’elle l’attendait. Reposant délicatement l’œillet, comme si elle voulait en oublier la douloureuse signification secrète, elle se cale dans son fauteuil, retrouve cette grâce que l’alcool et la fatigue commençaient à lui faire perdre, puis s’abandonne au son du piano qui emplit le restaurant, couvre les bruits, impose son écoute. L’interprète est une femme du même âge qu’elle approximativement, Russe je crois, vêtue elle aussi d’une élégante robe de soirée à fleurs sur laquelle s’étale une longue chevelure blonde crénelée. La musique classique qu’elle joue avec une concentration et un plaisir manifestes, rompt subtilement avec la programmation jazz qui s’échappait jusqu’alors des haut-parleurs, sortant pour un temps la clientèle de sa douce léthargie dans laquelle, pourtant, elle replonge bien vite. Ma voisine, elle, semble ramenée à la vie par cette partition dont elle boit chacune des notes à la clarté cristalline. Aux applaudissements qu’elle assène à la fin du premier morceau, je réalise que c’est la première fois depuis le début de cette soirée qu’elle s’extraie de la mélancolie qui semblait l’emprisonner. Pour la première fois, elle sort d’elle-même, s’oublie un peu en portant son attention sur cette pianiste, ou sa musique. Peut-être est-elle tout simplement mélomane, mais il y a autre chose. Par un mystère que je ne m’explique pas, ces deux femmes qui ne semblent pas se connaître me donnent l’impression d’être entrées en communication. Mieux, en résonance. Ces deux femmes sont d’une autre époque. Elles me parlent d’un autre temps.

A travers elles, j’ai l’impression de voir défiler, comme en flashs l’histoire de Harbin, d’accompagner Jules et son ami le père Chaleil aux concerts qui se jouaient à l’Hôtel Moderne, où l’on cherchait deux billets de libre pour venir écouter Chaliapin, le grand chanteur lyrique russe, où l’on croisait Edgar Snow en reportage commandé auprès de Mao ou Soon-Ching Ling, la veuve de Sun Yat-Sen, de retour d’Union soviétique où elle était allée quérir du soutien pour la bataille que le Grand Timonier menait contre le Guomindang.

Dans mon esprit, tout se mélange, tout s’agrège, à travers ces deux femmes, la Russe et la Chinoise, doubles de ces exilées qui vinrent à Harbin, faire fortune ou sauver leur vie. Comme Kira, fille d’Irkoutsk en route pour Shanghai qu’Albert Londres croisa à Moukden, en provenance de Harbin où elle survécut en jouant du piano. Elle se faisait appeler Galka, du nom de ces galets blancs qui parsèment les bords du Baïkal où elle était née. « Quand nous, les Russes de l’Est, chassés par la famine, nous sommes venus par Mandchouria jusqu’à Harbin, l’espoir de manger, de nous chauffer et de ne plus trembler sous la terreur poussait notre pauvre troupeau de femmes traquées, ignorantes et prêtes à croire, malgré tout, à l’existence d’une vie moins maudite. Des milliers de femmes, parties en un seul vol, s’abattirent contre les murailles de la Chine. Nous fûmes presque toutes retenues à Harbin. » La Russe et la Chinoise, réunies ici à Harbin, en terre étrange. Comme Jules, ces femmes sont les fantômes d’un passé que j’entraperçois au coin des rues, envoyées spéciales de l’Histoire d’une ville qui en a vu des vertes et des pas mûres, des putes et des maquereaux, des aventuriers et des salauds, des artistes de cabaret et des consuls. En me perdant dans le profil de l’une, en m’étourdissant dans la musique de l’autre, je plonge dans les années 20 et 30, quand Harbin était ce refuge pour des centaines de milliers de Russes, Ukrainiens, Polonais, Arméniens, Géorgiens, Japonais, Coréens, Lithuaniens, Finlandais, Géorgiens, lorsque plus de cinquante nationalités parlaient presque autant de langues ! Harbin, Tour de Babel, ville russe au cœur de la Chine où l’on peinait à déceler les idéogrammes au milieu du cyrillique ; Harbin, « Paris de l’Orient » où s’était ouverte une succursale du Bon Marché ; Harbin, paradis des errants et des vermines, les uns et les autres soumis aux soubresauts de l’histoire, venus chercher l’espoir dans cette ville ouverte aux desperados, aux espérants, aux rebelles, aux espions, aux Juifs de l’Empire russe qui avaient fui les pogromes des dernières années du XIXe siècle, avant les Juifs d’Allemagne qui tenteraient de fuir l’extermination qui allait commencer. Harbin, le monde s’est croisé ici, dans tes rues, comme à Irkoutsk, comme à Shanghai, toutes ces villes qui dessinèrent une diagonale des damnés.

De tout cela, l’Hôtel Moderne, à quelques mètres du Portman Bar, témoigne. Ses murs racontent l’histoire de ceux qui les franchirent et les frôlèrent. Ses tableaux devant lesquels les clients passent sans un regard racontent, par bribes, par la bande, l’accélération du temps qui eut lieu ici comme ailleurs. Ces cinq hommes aux visages las, par exemple, ce sont les membres de la Mission de la S.D.N qui échoua ici, dans l’un des salons du troisième étage, à empêcher le Japon d’annexer la Mandchourie en 1932, avant que le Pays du Soleil Levant ne signe en 1940 avec l’Allemagne et l’Italie l’accord formalisant l’Axe Berlin-Rome-Tokyo, Axe du Mal, s’il faut qu’un jour cette expression ait eue un sens.

Cela fait alors deux ans que Jules est à la tête du Consulat de France à Harbin. En 1938, il a rejoint son poste en Transsibérien, mais après son récent congé en août 1939, il n’est déjà plus possible de rallier l’Extrême-Orient par l’Est. L’imminence de la guerre avec l’Allemagne l’oblige à un voyage par l’Ouest, par les Etats-Unis. Et seul. Sa famille qui n’a pu l’accompagner ignore que c’est la dernière fois qu’elle le voit. La Mandchourie qu’il découvre, occupée par les Japonais, s’appelle désormais Mandchoukouo, Zhong Yang Da Jie a été rebaptisée Kitaisukaya Street et l’Empereur fantoche qui se fait appeler Kang’te n’est autre que l’enfant qui régnait pour deux petites années encore lorsque Jules était arrivé en 1909. Pu Yi, le « Dernier empereur », chassé du trône par la révolution de 1911, pensait retrouver là, dans le berceau de ses ancêtres mandchous, le prestige d’un passé à jamais envolé. Etranges destinées à vrai dire que celles de ces deux hommes qui s’étaient en quelque sorte « suivis », réalisant une sorte de synthèse des affres ayant secoué cette Chine tout au long de cette période que l’on appellerait plus tard « le temps des troubles ».

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De cette époque, l’ancienne église orthodoxe Sainte-Sophie, où j’étais plus tôt dans la journée, témoigne également et de manière inattendue. Érigée en terre chinoise en 1907 à l’attention des fidèles russes, cette église dont le dôme vert sert de lieu de ralliement à des milliers de colombes blanches, a depuis été transformée en musée. Me promenant au milieu des photographies qui retraçant l’histoire de Harbin, je prenais une fois de plus toute la mesure du carrefour qu’avait représenté cette ville. Entrecroisement des influences occidentales et de la culture chinoise, dont l’architecture de ses bâtiments transpire, Harbin représente une ville unique en Chine. Aucune construction chinoise ancienne ne subsiste. Même le temple de Confucius date de 1929 ! Mais je n’étais pas encore au bout de mes surprises lorsque, au détour d’un pan de mur, je découvrais plusieurs reproductions de cartes postales dont j’avais tenu les originaux entre les mains quelques mois plus tôt : il s’agissait de celles que Jules avait envoyées à sa famille restée en Europe ! Sur l’une d’elles, où l’on voit des Occidentaux déambulant dans des rues pavées et bordées de maisons bourgeoises, Jules avait écrit de sa main à l’attention de ses correspondants : « Est-on en Europe ou au Mandchoukouo ? » Quelques mois auparavant, je n’y avais vu qu’une boutade. Désormais, je percevais comme une inquiétude chez cet homme ayant passé 36 années de sa vie entre la Chine et la France, dont les six dernières, terribles, seul au Mandchoukouo, loin de sa famille, bloquée en Europe. Imaginant ses ultimes moments, vécus dans la solitude du consulat et le froid glacial du mois de février 1945, je repensais à la dépression qui l’avait, dit-on, rattrapé. Et si, là, dans le « Paris de l’orient », dans cette étonnante ville frontière de l’Europe et de la Chine, Jules avait fini par se demander dans une bouffée délirante où il se trouvait vraiment, en Europe ou en Mandchourie ? C’est la Chine qui avait fini par emporter Jules, empoisonné, selon le père Chaleil, par les « agents de la mission militaire japonaise ». En vain, la question de Jules, s’est répercutée comme en écho sur les murs du temps jusque sur les parois décaties de cette église où trône, sous la magnifique coupole bleutée, une reproduction de la Cène de Léonard de Vinci. La Ultima Cena, comme l’appellent les Italiens, ce fameux tableau où Jésus s’apprête à révéler aux apôtres celui d’entre eux qui l’a envoyé à la mort.

Au moment où je sortais de l’Eglise, les yeux encore tout fragilisés par la semi obscurité qui y régnait, un orage violent se mit à balayer la ville, vidant du même coup l’esplanade de ses promeneurs. Je m’abritai quelques instants sous le porche tandis qu’une sorte de chant grégorien échappé du bâtiment donnait à l’intempérie une dimension épique. Seules deux personnes étaient assez téméraires pour affronter le rideau de pluie qui s’abattait sur la place. Je ne pu m’empêcher de sursauter en voyant une jeune femme totalement vêtue de blanc, couleur du deuil en Chine, pressant à peine le pas, tenant son parapluie d’un bras ferme ceint d’un brassard noir, symbole du deuil en Occident. Puis je souriais en apercevant un jeune homme dont le slogan barrant le tee-shirt proclamait en lettres capitales « A world without strangers ».

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 La Ultima Cena

C’est ma voisine chinoise qui me ramène, malgré elle, au Portman Bar, alors que d’un geste de la main elle tente de disperser les cendres de sa cigarette répandues sur sa robe. La pianiste a depuis quelque temps quitté la scène, laissant le jazz reprendre possession du bar et de la nuit. Ma Chinoise aussi émerge de ses pensées où l’ont conduites les notes du piano désormais muet. Elle tend maladroitement le bras et le pose sur le bord de la table, histoire de retrouver un peu de stabilité, de rejoindre la ligne de crête, un moment. Le front dans la paume de la main, c’est tout le poids de son existence qu’elle concentre en si peu de chair. Incertaine, ne voyant plus rien à regretter, à souffrir, à soupirer pour ce soir, elle esquisse un regard, puis un geste vers le serveur, demandant, à contre cœur, l’addition. Alors le garçon s’empresse d’aller chercher la note sans oublier auparavant, le salaud, de retirer l’assiette, le verre et les couverts qui, en face d’elle, ne serviront décidément à rien. Ni à personne.

L’espace d’une seconde, ses yeux se sont baissés à l’unisson de son profil, comme foudroyée par le coup de grâce que le bourreau, sans le savoir, vient de lui asséner. Ne pas sombrer. Pas ce soir, pas maintenant. Tenir un peu, tenir encore, puiser dans ce passé le courage de s’en aller, pousser la porte du Portman et respirer l’air de Zhong Yang Da Jie. Et tandis qu’elle disparaît, emportant avec elle ses secrets, les paroles d’une chanson de Barbara me reviennent.

 

Sans amour, le plaisir est mort.

Il y a des filles dans tous les bouges.

Y a des marins dans tous les ports

Mais il n'y a qu'un œillet rouge,

Mais il n'y a qu'un œillet rouge.

On ne peut jamais savoir

Ce que sera demain.

 

 

Le lendemain matin, j’embarque dans mon premier train chinois à destination de Pékin, « en compagnie » de Jules que je me refuse à laisser à Harbin, repoussant la fatalité des vers que Cendrars semblait avoir écrit pour lui : « La mort en Mandchourie/Est notre débarcadère est notre dernier repaire ». M’improvisant démiurge, je ne veux pas reprendre le voyage d’une vie qui prit fin ici en 1945, mais le voyage de la jeunesse qui l’avait vu faire une simple escale d’une nuit à l’Hôtel Moderne. Le lendemain, la vie était encore devant lui, l’appelant à Pékin.

« C’est ainsi que le wagon-lit est un immense dortoir à couchettes superposées au lieu d’être par cabines de deux ou quatre [tandis que l’on voit] dans les gares ou du moins sur les quais, un grouillement incroyable de marchands qui vendent aux voyageurs de 2ème ou 3ème classe ce dont ils ont besoin pour leur nourriture, des badauds et des portefaix ». Relisant les lettres que Jules avait alors écrites, j’y découvre le spectacle qui se déroule sous mes yeux. Même si l’Express Harbin-Pékin bénéficie d’installations modernes, même si des écrans plats de télévision équipent désormais les dortoirs, la vie qui s’exprime diffère bien peu de celle que décrivait Jules. Déceler la permanence des choses sous l’apparence trompeuse de leur changement. En m’intéressant plus précisément aux dates de voyage de Jules, je me rends alors compte qu’à près d’un siècle de distance, nous avons mis le même temps pour accomplir ce trajet. Comme lui, dix-huit jours après mon départ de la gare de l’Est à Paris, je m’apprête à entrer dans Pékin.


Le vieil homme de Liulichang

 

 

 

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Enfin nous voilà à Pékin, le lundi 17 mai 1909 à 8h15 du matin !

[…] C’est un grand village misérable, boueux, poussiéreux,

avec des maisons basses en terre, des chemins creusés

dans des mètres de poussière accumulée.

 

Jules Leurquin

 

 

Lundi 29 août 2005, j’arrive à Beijing, la « capitale du Nord » puisque tel est le sens de cette transcription en pinyin, officiellement substituée depuis la fin des années 50 à celle de l’École française d’Extrême-Orient. Cela ne m’empêche pas, comme la grande majorité des Français, de continuer à l’appeler par son ancien nom. Signe, sans doute, que nous ne sommes pas prêts à renoncer aux évocations que Pékin a pu faire naître en nous. Reste alors à confronter le fantasme à la réalité, à se demander en somme, comme le fit Segalen, si « l’imaginaire déchoit […] ou se renforce quand il se confronte au réel ». Aux portes de Pékin, l’auteur d’Equipée me suggère une réflexion sur les liens que nous entretenons avec le passé : celui-ci déchoit-il ou se renforce t-il au fur et à mesure que ses traces visibles disparaissent ou sont travesties ?

Ce sont des touristes et des expatriés occidentaux discutant à bord de l’Express Harbin-Pékin qui m’ont involontairement aidé à exprimer cette interrogation. Les premiers ne tarissaient pas d’éloge sur les monuments qu’ils avaient visité et admiré depuis le début de leur voyage, regrettant toutefois amèrement les hôtels modernes (où ils logeaient), les boutiques occidentales (où ils faisaient leurs emplettes) et, bien sûr, la concentration insupportable de touristes occidentaux. Les expatriés, quant à eux, regrettaient que l’on voit si peu de véritables monuments anciens, c’est-à-dire datant de plus d’un siècle, rétrogradant du même coup au rang de mauvaises copies ceux que venaient de leur citer, bêtement émerveillés, les touristes ! La plupart de ces monuments, expliquaient-ils, avaient en effet été détruits et reconstruits récemment, sans parler de ceux qui avaient définitivement disparu au moment de la Révolution culturelle. La plupart des « vrais » vestiges chinois – glissaient alors les « expats » sur le ton de la confidence ‑ se trouvaient désormais dans les musées de Taiwan ou de Hong-Kong, lorsqu’ils n’étaient pas partis enrichir les collections privées. Le pire, c’est qu’ils avaient raison !

Cette conversation raviva le souvenir d’un texte que le sinologue Simon Leys consacra aux rapports que les Chinois entretiennent avec leur passé. Il y explique comment ceux-ci n’accordent qu’une valeur très relative aux monuments et à leur conservation, non par désintérêt de la mémoire historique, mais au contraire parce qu’ils estiment que sa perpétuation passe avant tout par l’esprit. Depuis le début de ce voyage, je ne cesse d’être habité par cette idée du passé et de ses connexions avec le présent, à l’image des réminiscences provoquées par les ruelles de Daoliqu et la soirée au Portman de Harbin. Mais cette dernière tient une place à part dans l’histoire chinoise, ayant toujours été considérée comme une ville étrangère en Chine. Et de fait, son passé l’appelle davantage vers l’occident que vers l’Extrême-Orient. Je suis donc curieux de réfléchir à cette question à Pékin, cette ville où « la plus échevelée foire d’empoigne des temps anciens et modernes est ouverte ».

C’est donc les lettres de Jules sous le bras, la conversation des touristes et des « expats » en tête et les réflexions de Simon Leys en mémoire que je retrouve Pékin. Quant aux plumes de l’écrivain Pierre Loti et du journaliste Louis Sabattier qui réalisa un reportage en 1913 pour le compte du journal L’Illustration, elles serviraient de contrepoint à ces divagations entre présent et passé. Quitte à voyager dans l’histoire, autant inviter quelques contemporains !

 

Du passé faisons table rase

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Tabula rasa. Jamais je crois n’avoir ressenti aussi fortement l’ambivalence contenue dans cette expression ‑ entre l’idée de l’effacement définitif et celle de l’ardoise vierge – qu’en revoyant Pékin, ce soir-là, pour la première fois depuis 1992. J’arrivais alors confiant dans cette ville que j’avais suffisamment arpentée lors de ce précédent séjour pour, pensais-je, m’y retrouver facilement. Las ! aurait certainement dit Jules. Rescapé du torrent de voyageurs qui m’emporte dès la sortie du train, je débarque au milieu de l’esplanade gigantesque et ressens la confusion de celui qui reconnaît sa ville mais subodore confusément que « quelque chose a changé ».

 

Pékin a changé de rythme et d’échelle. J’avais l’habitude des gares pékinoises et de l’animation impressionnante qui y régnait. Des grappes de paysans s’installaient à même le sol des salles des pas perdus ou des trottoirs extérieurs, regardant avec des yeux exorbités les voyageurs occidentaux qu’ils avaient si peu l’occasion de rencontrer dans les provinces éloignées d’où ils venaient. Cet étonnement, rarement discret, toujours respectueux ‑ à condition de ne pas comprendre les commentaires qui l’accompagnaient parfois ‑ n’était pas l’apanage des seuls provinciaux. Les Pékinois eux-mêmes, qu’ils fussent à pied, en vélo ou en voiture, pouvaient s’arrêter brutalement en apercevant l’un de ces « diables étrangers » et le regarder longuement avant de reprendre leur chemin. Treize ans plus tard, au seuil de Pékin, à peine sorti de la gare récente en style ancien d’où les paysans provinciaux ont disparu, où certains Pékinois s’empressent d’entrer dans les 4X4 stationnés anarchiquement, je réalise que de l’eau a passé sous les ponts de marbre blanc ayant fait la réputation de la capitale historique.

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La ville au rythme indolent a incontestablement modifié son tempo, comme prise d’une de frénésie. Lorsque l’on porte le regard au loin, elle donne l’impression de s’étendre à perte de vue, effet sans doute démultiplié par les milliers de lumières qui, en ce début de soirée, scintillent sans parvenir à éclairer réellement la ville. Cette particularité des villes chinoises, au moins subsiste : dès que la nuit tombe, elles sombrent dans une obscurité que les rares lampadaires publics peinent à transpercer. L’éclairage artificiel n’est d’ailleurs pas conçu pour compenser la lumière du jour disparue, mais pour éviter que l’on se perde totalement ! Dans les bus ou les trolleys, seules quelques sources lumineuses diffuses évitent le noir total sans pour autant permettre de clairement distinguer les visages des personnes avec qui l’on voyage.

M’éloignant à tâtons de la gare, je me retrouve rapidement au bord de l’un des cinq périphériques que compte Pékin en attendant le sixième qui serait, dit-on, en construction. Moi qui espérais reprendre lentement possession de la ville en déambulant dans ses rues, je suis bon pour trouver un taxi qui me sorte de ce no man’s land urbain et me conduise en terre de connaissance. En 1909, Jules avait emprunté avec curiosité un « taxi à moteur humain », ignorant sans doute que ce pousse-pousse était l’invention d’un Français. J’opte pour une voiture appartenant à l’une des 3 ou 4 compagnies de taxis que compte désormais la ville. Je suis presque content d’y retrouver le traditionnel portrait de Mao suspendu au rétroviseur, dont l’usage résulte d’une légende probablement lancée par la propagande du Grand Timonier : dans les années 70, à l’occasion d’un gigantesque carambolage, le seul chauffeur qui eut la vie sauve fut celui ayant accroché le portrait de Mao sur son pare-brise. En passant devant la porte Tienanmen sur la façade de laquelle trône son portrait gigantesque – l’un des rares que l’on rencontre en Chine, à vrai dire ‑, je me demande furtivement s’il ne s’agit pas d’un porte-bonheur à l’échelle du pays tout entier.

Les avenues qui quadrillent la ville forment comme des autoroutes, tandis que dans cette capitale impériale où, longtemps, nul bâtiment n’a été autorisé à s’élever au-dessus de la Cité interdite, les buildings semblent émerger de toutes parts. Cette mégapole de 12 millions d’habitants, à côté de laquelle Harbin fait figure de bourgade provinciale, n’a évidemment plus rien à voir avec le « grand village misérable » dont parlait Jules. En 1913, Sabattier regrettait : « Tout cela, malheureusement, est gâté par les innombrables poteaux et la profusion de fils électriques, et aussi par quelques nouveaux bâtiments d’un style innommable »… Pauvre Louis Sabattier ! Lui qui, manifestement, nourrissait pour les poteaux et les fils électriques une abjection véritable finirait peut-être par leur trouver un certain charme.

Ces infrastructures routières témoignent de la course folle dans laquelle se sont engagées pour coller au développement exponentiel de ce mode de transport. Il y a quelques années, les voitures formaient une sorte de bourgeoisie arriviste ne parvenant pas à détrôner les vélos qui gardaient leur imperium sur cette ville dont ils étaient le symbole. Aujourd’hui, elles ont définitivement pris le pouvoir, reléguant les bicyclettes, pourtant encore nombreuses, dans des voies étroites et protégées. Que dirait Louis Sabattier lui qui, face au spectacle d’un vélo dépassant une chaise à porteurs, n’en finissait pas de hurler contre les ravages que le Progrès infligeait au passé : « La bicyclette et son cycliste étaient en ce lieu quelque chose de choquant et de déplacé ; je ressentis une impression analogue à celle que j’éprouve devant une belle chaumière ou un joli coin de paysage de chez nous souillé par quelques révoltant panneau-réclame. »

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En retrouvant, comme je l’ai laissé, l’hôtel aménagé dans une maison traditionnelle – une siheyuan ‑ datant de l’époque Qing, ceinte de murs, composée de cours et garnie de meubles Ming, j’ai le sentiment de rejoindre un musée, une réserve, un refuge où le passé chinois aurait été sauvegardé. Est-ce pour autant la Chine ? Ne suis-je pas dans une reproduction minable d’un décorum à destination de touristes ? Quel est le sens de cet îlot du passé dans la moderne Beijing que je viens de traverser ? En m’endormant ce soir-là, je me dis avec tristesse que « mon » Pékin n’existe plus, à l’image de Loti qui, en 1901 à son retour dans la ville après la Révolte de Boxers écrivait que « toute cette magnificence, revue ce soir, me paraît plus que jamais condamnée, et son temps plus révolu ».

 

murpékin.jpgL’âme de Pékin

Ce matin, remis de mon arrivée, je ne me lasse pas de rester dans la cour principale de l’hôtel Lu Song Yuan, entre les statues de Lu Xun et de Sun Yat-Sen qui semblent converser pour l’éternité. Des ginkgos, ces arbres qui, dit-on, peuvent vivre jusqu’à mille ans et sont si résistants qu’ils auraient été les seuls à survivre à la bombe d’Hiroshima, paraissent les témoins silencieux de ces conciliabules que nul n’entendra jamais. Le vert de leurs feuilles répond à la peinture des rambardes de bois qui courent sous les arcades tandis que le rouge des fleurs d’ibiscus renvoie à la couleur intense des piliers soutenant les toits en accent circonflexe sertis de tuiles gris-bleu. Et au-dessus de ce puits de sérénité, le ciel de Pékin dont la couleur blanche, un peu cotonneuse, diffuse cette lumière unique, tout à la fois apaisante et éblouissante. Attiré par la mélopée du livreur de charbon qui signale sa tournée, je quitte la douce quiétude de la cour carrée pour retrouver les hutongs.

Dans ce quartier de Dongcheng, au nord de la Cité interdite – puisque, aujourd’hui encore, l’orientation dans cette ville ne se conçoit que par rapport à ce monument construit en son cœur – subsistent en effet ces ruelles populaires de Pékin, celles que Lao-She a mises en scène dans Quatre générations sous un même toit, celles où habitent ces Gens de Pékin auxquels il rendit hommage. A entendre depuis des années les échos de leur destruction progressive, je craignais de n’en voir plus du tout, sinon des vestiges restaurés. Et voilà que je me promène « le long de ces venelles, une suite de murs, pas très hauts, en briques mal cuites, cimentées, plus mal encore, avec de la boue ; pas de fenêtres, pas de boutiques, pas de maisons apparentes, rien que des portes, de distance en distance, avec, de chaque côté, sur le seuil, les lions en pierre, gardiens du logis. » Celles que Louis Sabattier décrivait ainsi n’ont pas beaucoup changé. Ce sont toujours les mêmes façades aveugles ne laissant rien paraître de l’intérieur des maisons. Même les portes d’entrée, dont les montants sont encore parfois ornementés de bandes de papier rouge sur lesquelles les mots « Bonheur » ou « Longévité » sont inscrits, restent closes et ne trahissent aucun secret.portehutong.jpg

Ces ruelles n’auraient finalement en elles-mêmes que bien peu d’attraits visibles, si la vie qu’elles abritent n’en faisait à la fois le poumon historique et l’âme de Pékin. Les familles qui résident encore derrière ces murs ne sont pas les descendants de nobles, mais des gens du peuple que Mao autorisa à occuper les siheyuan pour régler la question de la surpopulation. La plupart de ces maisons que les courtisans de l’empereur avaient fait construire sous les dynasties Yuan et Ming sur le modèle de la cour carrée se remplirent alors de familles qui aménagèrent les lieux, y construisirent de nouvelles habitations, élevèrent des murs de séparation, créant des couloirs labyrinthiques entre les petites bicoques en briques.

Adossé à l’une d’elles, assis sur un banc, je me régale d’un yaourt qu’on ne trouve qu’à Pékin, servi avec une paille dans un pot en terre consigné dans l’une des petites guérites qui servent d’épicerie de quartier. Une moiteur inhabituelle pour un début de mois de septembre a envahi la ville depuis quelques jours, causée par une brume stagnante de pollution qui donne la sensation qu’un filtre légèrement troublant a été placé devant les yeux. L’épicier, par l’entremise de David, un habitant qui parle quelques mots d’anglais, m’explique que même le bombardement des nuages à l’aide de boules de sodium afin de provoquer les pluies salvatrices n’a rien donné !

A mes côtés, David suit, amusé, chaque arabesque que forme mon stylo sur mon carnet de notes. Bien sûr, David, ce n’est pas son véritable prénom mais l’équivalent occidental qu’il a adopté comme beaucoup de Chinois. Chez les garçons, celui-ci est en première place, tandis que chez les filles, le prénom Sophie rencontre un franc succès depuis que Sophie Marceau s’attire les faveurs du public chinois.

Depuis mon banc, j’observe la vie qui s’écoule, me demandant si cette formule toute faite n’a pas été inventée pour ces ruelles populaires de Pékin, tant elles constituent une petite société où tout semble se dérouler selon un rythme paisible, immuable. Deux femmes, assises sur de petits tabourets devant le pas de leur porte en forme de cercle, préparent le déjeuner tout en discutant, riant et surveillant du coin de l’œil le petit garçon qui s’amuse. Un jeune couple d’amoureux revient nonchalamment des courses sur un vélo flambant neuf encore tout enrobé de papier bulle. Une main autour de la taille de son copain, l’autre tenant le sac de provisions, elle est assise en amazone sur le porte-bagages, chantonnant une bluette. Tout à coup, un éclat de voix, une jeune fille en pyjama se met à hurler contre un homme qui me semble être son père, mais David manque de mots – et d’envie, je crois – pour m’expliquer ce qui se passe. Mais l’orage passe vite et tandis que la fille et son père s’éloignent, dans l’indifférence des voisins, c’est le livreur de charbon que l’on entend de nouveau prévenir de son passage. L’homme a l’air épuisé. En sueur, les bras striés de traînées noires, le corps tendu, arc-bouté sur les pédales, il peine à faire bouger son tricycle dont le plateau arrière est couvert de disques de graphite. Dans son sillage, un autre triporteur arrive, plus léger, conduit par une femme. C’est la récupératrice de cartons qui, en fin de journée, ira revendre le résultat de sa tournée pour quelques yuans. Sur son chemin, elle croise de jeunes ouvriers se rendant à la pause de midi, l’air hagard, couverts de poussière. David aussi s’en va déjeuner, s’éloignant comme il était venu : sans vouloir déranger, simplement échanger quelques mots, quelques sourires, « passer le temps » qui, dans ces ruelles, semble comme suspendu. Sur le toit d’en face, un chat déambule sur le faîte et vient narguer les animaux de céramique, poule ou dragon, censés protéger la maison des caprices du ciel, ce Ciel sacré dont l’empereur de Chine était le Fils. Ce ciel de Pékin sous lequel les hutongs naquirent il y a huit siècles.

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S’y promenant il y a presque cent ans, Louis Sabattier s’étonnait que, contrairement à nos pays où les vestiges historiques sont « inertes, désolés et muets, […] ceux d’ici vivent toujours et grouillent ; ils sont encore habités, animés par des êtres indubitablement pareils à ceux des autrefois les plus lointains. Les échoppes blotties dans l’ombre des redoutables portes de Pékin, les loqueteux, les rétameurs, les savetiers, les marchands de n’importe quoi, aux installations précaires, les estropiés, les mendiants qui sollicitent la charité des entrants et des sortants, sont l’exacte réalisation de ce que j’avais imaginé du moyen age, et les foules qui se meuvent dans ces décors ne sont point anachroniques. »

Ilots du passé préservé des atteintes du présent, les hutongs semblent toujours garder une longueur de retard sur le temps qui les mangera, tôt ou tard. Au bout des étroites ruelles de Dongcheng, on aperçoit les voitures, on entend leur rumeur, comme des prédateurs qui rodent, attendant la mort de la proie agonisante. Le temps des hutongs est bel et bien compté, la grande majorité d’entre elles ayant déjà disparu, avalées par la ville moderne, écrasées par les buildings, victimes de la politique d’expropriation engagée par la municipalité, désireuse de récupérer des m2 qui valent de l’or et de faire place nette pour les J.O. de 2008. Les ruelles de Dongcheng ont de la chance. Elles semblent faire partie de celles que la ville a décidé de conserver. Mais à quel prix ?

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A voir les quelques voitures de luxe qui stationnent dans certaines d’entre elles, gardées par des vigiles assoupis, on pressent que de riches Pékinois ou des expatriés ont retrouvé du charme à ces venelles et aux siheyuans préservées qu’elles renferment. Quant à Nan Luo Gu Xiang, la rue principale du bloc de hutongs, elle est en passe de devenir le rendez-vous de la jeunesse pékinoise et des backpackers étrangers. Les hôtels bon marché fleurissent tous les dix mètres, entrecoupés de cafés et de restaurants qui servent des western breakfast ou des sandwichs clubs. Là, de jeunes occidentaux installés confortablement dans des canapés dégustent des apple pies, des cappuccinos, feuillètent le Guide du Routard ou le Lonely Planet, et tapotent sur leurs ordinateurs portables raccordés au réseau Wifi. Troublante vision qui fait de Nan Luo Gu Xiang une réplique naissante de Yangshuo, ce petit village du sud de la Chine dont la rue principale, vaste enfilade de bars à l’européenne et d’hôtels pour occidentaux a fini par être rebaptisée Western street. Alors, est-ce l’alibi de leur sanctuarisation pour des privilégiés et de leur « colonisation » par les étrangers qui protégera les hutongs de leur destruction annoncée ?

Tandis que les voyageurs déambulent dans ces ruelles tout en prenant un soin scrupuleux à s’ignorer, feignant de croire que chacun d’entre eux est le seul à profiter de ces derniers « endroits typiques de Pékin », je m’interroge. Comment ne pas y voir des avatars des concessions que les nations occidentales avaient construites sur le sol chinois, à la seule différence que désormais, c’est avec le consentement des autorités et de la population chinoises elles-mêmes ! Dans cet étonnant décalque qui rapprochera bientôt ces hutongs de ces endroits dédiés à la jeunesse voyageuse des pays riches et que l’on trouve à Hong Kong, Bangkok ou Hanoi, il y a comme un malentendu. A moins de considérer, et pourquoi pas, qu’il puisse exister en Chine des « Foreignerstowns » comme il y a des Chinatowns dans le monde entier ! Mais finalement comment reprocher aux habitants de Pékin de prendre le train d’une modernité dont nous nous flattons d’être la locomotive ? Louis Sabattier, au nom d’un louable souci de conserver le patrimoine des hutongs remarquait déjà : « Les bâtisses se ressentent aussi de ce nouvel état d’esprit, et ces gens-là, de propos délibéré, vont assassiner leur ville sous le vain prétexte de l’assainir et d’en améliorer les conditions d’habitabilité. […] Les maisons à étages commencent à se montrer, ça et là, et les constructions les plus honteusement vulgaires remplacent peu à peu, systématiquement, les admirables façades dorées, sculptées et peintes des boutiques merveilleuses. Les enseignes européennes s’accolent sans vergogne à la sublime écriture archi-millénaire. »

La transformation des hutongs de Dongcheng en « Foreignerstowns » ? Elle offre au moins pour l’heure à leurs habitants de retrouver un second souffle économique, en travaillant pour les restaurants, les hôtels ou les organisateurs d’excursions. Quant à la destruction des hutongs, elle est davantage décriée par les étrangers, avides de voir du « pittoresque », que par les habitants eux-mêmes. Dans le silence du choc esthétique que nous subissons, ils vivent souvent à plusieurs dans des maisons d’une seule pièce, sans eau courante, se partagent des sanitaires collectifs et déplorent régulièrement le décès de certains d’entre eux, asphyxiés par les émanations de monoxyde de carbone ! Les habitants contestent davantage la faiblesse des indemnités d’expropriation qu’ils perçoivent plutôt que le principe d’être relogés dans des appartements modernes. Les indemnités insuffisantes contraignent en effet la plupart de ces familles modestes à déménager « au-delà du 2ème périphérique », expression toute pékinoise pour signifier « en banlieue ». Mais cette volonté de chasser les pauvres des centres-villes n’est-elle pas une tendance que nos villes d’occident ont depuis longtemps initiée ? Errant dans ces ruelles, assailli par toutes ces réflexions, me revient cette question lancinante : le passé déchoit-il ou se renforce t-il au fur et à mesure que ses traces visibles disparaissent ou sont travesties ? La réponse, c’est dans ces mêmes ruelles que je la trouverai.

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Le passé de l’esprit

Les jours suivants, je les consacre en effet à me promener inlassablement, renonçant à l’éternelle course contre la montre pour visiter tous les monuments qu’offrent Pékin et ses environs. J’ai bien peu de mérite en vérité en ayant découvert la grande majorité lors de mon précédent séjour. Je me contente d’en revoir certains, le hasard voulant qu’il s’agisse des mêmes que Jules visita en une journée : « Le temple du Ciel, le Temple des Lamas, le temple de Confucius, le Tour du Tambour avec panorama de Pékin, la Montagne de Charbon. » Le jour où j’entreprends de gravir cette dernière – bien modeste « montagne » à vrai dire, plutôt une colline au Nord de la Cité interdite – c’est au rythme d’un vieux couple de Pékinois.

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Ils doivent avoir autour de 80 ans. Ils se tiennent la main, grimpant chaque marche l’une après l’autre, à une allure trahissant le nombre des années mais aussi le plaisir de s’attarder, de musarder et de chuchoter en souriant « aux jours finissants de l’existence ». L’expression vient d’eux et si je suis en mesure de la comprendre, c’est parce que ce jour-là, l’amie chinoise qui m’accompagne m’a permis d’entamer la conversation. Cela fait plus de 50 ans qu’ils viennent ici presque chaque jour sauf, disent-ils, lorsque « des temps un peu compliqués » les en ont empêchés. Lui avait été historien et elle médecin et j’imagine que pour ces deux « intellectuels », la Révolution culturelle avait dû faire partie de ces « temps un peu compliqués ». Je n’insiste pas, supposant que la pudeur de l’expression dissimule toute la douleur de cette période noire. S’ils aiment tant cet endroit, nous expliquent-ils, c’est parce que, selon eux, « il ne change presque pas et en s’y rendant chaque jour, ils ont le sentiment de ralentir le temps ». arbrebeijing.jpgElle me montre en chemin un arbre magnifique, une sorte de conifère, aux branches torturées, ressemblant à un homme supplicié. Elle l’a peint il y a bien longtemps et en suit depuis la lente croissance, « une renaissance » selon elle. Quant à lui, dans l’une des pagodes qui ponctuent l’ascension, il m’invite à m’asseoir sur un banc de pierre à l’endroit précis – il se souvient de l’éclat dans le marbre permettant de le distinguer – où il demanda sa femme en mariage ! A ses côtés, celle-ci redevenue jeune fille l’espace d’une seconde, rie aux éclats. De ce rire qui, en Chine, empêche bien souvent les larmes de venir au bord des yeux. Quand nous arrivons au sommet, ils admirent la vue panoramique comme si c’était la première fois qu’ils accédaient à cette colline dont on raconte qu’elle a été érigée avec les gravats de la Cité interdite pour former un rempart contre les mauvais esprits. Côté sud, les toits jaune d’or de la Cité impériale effleurés par le soleil rasant de cette fin de journée, s’étalent sous nos pieds, me renvoyant à cette image toujours aussi juste de Louis Sabattier qui écrivait que « Pékin n’est qu’un vaste rez-de-chaussée ». Côté nord, la ville donne à voir ses ruelles ancestrales que Jules, depuis le même observatoire, comparait à un « grand parc », en raison des arbres qui, disait-il, accompagnaient chaque maison. Aujourd’hui, sous l’assaut des immeubles qui se rapprochent du centre, le « grand parc », fait davantage penser au « petit jardin qui sentait bon le métropolitain » de Dutronc. Projetant cette image parisienne, je n’imagine pas alors qu’elle me reviendra en boomerang. Comme je demande en effet à ce vieux couple de Pékin ce qu’il pense des changements affectant la ville, c’est la vieille dame qui me répond en me posant une première question :

‑ « Vous êtes bien Français, n’est-ce pas ?

‑ Oui…

‑ Il y a bien une expression chez vous qui dit que Paris sera toujours Paris ?

‑ Oui…

‑ Hé bien pour Pékin, c’est la même chose… », me dit-elle, souriante.

Je les laisse tous les deux, main dans la main, face au panorama de Pékin, dont je ne veux pas les priver, ne serait-ce qu’un jour. De cette discussion, je reviens muni d’un sésame qui, tout au long de mon séjour, me permettra de « lire » autrement cette ville. Entre les stigmates de la modernité, les Pékinois portent en eux les restes d’un passé qu’ils continuent d’entretenir, indifférents au mouvement qui emporte leur ville, la Chine, le monde.

 

Au Temple de Confucius, je me promène avec le même plaisir entre les stèles des lauréats aux examens impériaux. Il y a quelques années encore, le temple donnait l’impression d’un vestige au milieu duquel on errait comme si l’on était le premier à y remettre les pieds, jusqu’à découvrir le Collège impérial que le petit-fils de Kubilaï Khan avait érigé au XIVe siècle. Les touffes d’herbes et les racines rebelles descellaient peu à peu les stèles et les gamins du quartier jouaient au ballon contre les tambours de marbre. La réfection en cours laisse augurer une certaine « dépoétisation ». En sortant, je tombe sur un homme déambulant à l’écart des touristes, dans une ruelle principalement fréquentée par des Pékinois. Muni d’un énorme pinceau trempé dans une mixture translucide un peu graisseuse, il peint des caractères sur le sol, attirant à lui des passants avec qui il s’engage dans une interminable et apparemment plaisante conversation où l’on semble disserter des origines des idéogrammes, de la force ou de la faiblesse du coup de pinceau. Pendant ce temps, les signes disparaissent peu à peu, asséchés par l’effet de l’air. Calligraphie éphémère. Au Temple des Lamas, un peu plus loin, la restauration a fait de ce lieu, autrefois quasiment abandonné à quelques moines, un des plus fréquentés par les tours-opérateurs. Les groupes de touristes se massent à l’entrée des salles de prière. Dans l’une d’entre elles, une jeune fille chinoise, habillée en Adidas de la tête aux pieds, se prosterne de très longues minutes, se penche puis rampe devant l’autel où trône une statue du « poussah », selon la prononciation chinoise du nom de bouddha. A intervalles réguliers, elle jette sur le sol les deux morceaux de bois d’un kiao, un instrument de divination dont elle lit les divers présages, rarement satisfaisants en apparence. A un moment, sous les regards amusés de l’assistance « touristique », elle décroche son téléphone portable, interrompt le cérémonial avant de le reprendre comme si de rien n’était. Quelques instants après, elle s’en va, apparemment rassérénée, vaquant certainement vers les activités d’une jeune fille bien de son siècle. Mes pas me ramènent alors dans les hutongs, cette fois-ci au sud de la Cité interdite, là où elles subissent les plus importantes destructions, là où le signe « chaï » ‑ « détruire » ‑ peint sur une porte signifie l’arrêt de mort de la maison. Dans ces entrelacs où l’on finit par ne plus savoir ce que l’on construit et ce que l’on détruit, un étonnant magasin est installé au milieu des gravats. 30magasincriquets.jpgDans un capharnaüm à ciel ouvert, on aperçoit quelques aquariums posés sur des parpaings, des pompes d’oxygénation, de petits filets, des poissons dans des sacs en plastique et le long d’une barre à mine, des boîtes en osiers d’où émane le concert de stridulations de criquets pour lesquels les Chinois continuent de se passionner. Selon toute évidence, le propriétaire qui a fait les frais de la « modernisation » s’est vu priver de son magasin et, faute de trouver une autre solution pour vendre ses dernières marchandises, il les expose à l’air libre. Un peu plus loin, des anciens se rassemblent pour faire chanter leurs oiseaux. Déambulant lentement avec leurs cages de bambou dont ils retirent les draps protecteurs, les passionnés comparent le plumage de leurs volatiles, les incitent à chanter en les rapprochant de leurs congénères puis confrontent les chants. Dans les parcs, enfin, des hommes et des femmes se livrent très sérieusement à des exercices de vocalise et de danse ou jonglent avec une sorte de petit sac agrémenté de plumes, reproduction contemporaine d’un jouet qui faisait déjà le bonheur des Pékinois au début du siècle.

 

Au terme de cette errance dans les rues de Beijing, je ressens autant l’amertume de cette destruction irrémédiable qu’une certaine jubilation devant la vivacité du passé. J’ai le sentiment d’avoir peut-être saisi une pincée de l’âme de Pékin, peut-être même de ce rapport que les Chinois entretiennent avec leur histoire. Pour eux, le passé de l’esprit est plus fort que celui contenu dans les pierres. Nous autres, occidentaux, passons notre temps à regretter que les villes étrangères se modernisent quand nous sommes incapable de nous rendre compte que nous infligeons la même chose à nos propres cités. Et quand nous conservons les monuments à coup de restauration, de protection et d’inscription au « patrimoine », c’est pour en oublier finalement l’histoire ! Pour les Chinois, les monuments « historiques » ne constituent qu’un décor essentiellement transitoire, amené à disparaître sous les assauts du temps ou des éléments. Si les étrangers sont si friands de ces signes extérieurs de l’Histoire, qu’importe, semblent-ils dire, il nous est très facile de leur en construire des répliques qu’ils prendront pour des reliques ! En ce qui nous concerne, l’histoire, nous la portons en nous, nous la transmettons à nos enfants et cela, ça ne craint ni le temps, ni les éléments. Nous sommes les passeurs de l’Histoire ! Finalement, à Pékin, si le passé semble faire les frais d’une uniformisation et de l’occidentalisation, c’est peut-être pour mieux se perpétuer à travers les Pékinois eux-mêmes. Je prends alors toute la mesure de ces lignes de Simon Leys : « Le passé qui continue à animer la vie chinoise de tant de façons saisissantes, inattendues et subtiles semble donc habiter les gens plutôt que les pierres. […] Ne faudrait-il pas aussi se demander s’il n’y aurait pas une certaine relation entre l’inépuisable génie créateur dont la civilisation chinoise fit preuve tout au long des âges, et le phénomène périodique de table rase qui empêcha cette culture d’étouffer sous le poids des trésors accumulés par les siècles ? »

 

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Malgré la furie immobilière qui s’est emparée de la ville, malgré la débauche de marques occidentales qui envahissent les magasins et en dépit du torrent de voitures qui se déverse dans ses rues, si l’on me demandait quelques renseignements à l’occasion d’un voyage à Pékin, je reprendrais les propos d’un diplomate qui, en 1935, répondait à un journaliste : « Vous allez à Pékin ? Comme je vous envie ! […] C’est encore aujourd’hui la ville la plus curieuse du monde. […] Vous verrez, rien n’est changé. Quelques autos, quelques fils télégraphiques en plus, voilà tout. »

 

Retrouvailles

Marie et Jules - Tchongking.jpgVoilà tout. Quelques émotions en supplément, aussi. Elles viennent de loin. Elles ont pris rendez-vous en 1909, chez ce jeune homme de 24 ans qui un jour de mai, n’avait fait que passer à Pékin ‑ « 24 heures trois quart ! », comme il l’avait écrit à sa mère Maria. Il aurait tout le loisir de mieux la connaître cette ville, quand il y serait affecté, un peu plus tard, durant cette guerre de 1914 à laquelle il avait demandé d’aller combattre, là-bas sur le front d’Europe. Il voulait rejoindre ces amis dont il recevait régulièrement l’avis annonçant solennellement qu’ils étaient « morts pour la France ». On le lui avait refusé. Rescapé malgré lui de la boucherie, Jules allait faire carrière honnêtement dans cette Chine qui traversait les années les plus décisives de son histoire. Il avait connu la chute de l’Empire, la naissance de la République, il connaîtrait les Seigneurs de la Guerre, la montée du Guomindang de Tchang Kai-Check, du Parti communiste de Mao et puis la guerre, la Seconde en ce demi-siècle qui n’en demandait pas tant. Un jour d’août 1939, à l’aube du conflit qui couvait à la frontière de l’Allemagne et de la Pologne, il avait rejoint son poste en Chine. Pour la dernière fois. Il n’en reviendrait jamais, emporté plus tard, dans le froid glacial de Harbin, sans jamais avoir revu sa femme Mercédès et ses enfants, Xavier et Marie. Et puis un jour de septembre 2005, Marie est venue à Pékin.

Rompant le sort scellé 66 ans plus tôt, Marie est fidèle au rendez-vous. Ce n’est pas la première fois qu’elle revient en Chine, mais son voyage prend une tout autre dimension. Depuis quelques mois, la traduction chinoise de « C’est de Chine que je t’écris… » est parue et le livre sera présenté à la Foire internationale qui se tient à Pékin. L’Ambassade de France a accepté de nous associer, Marie et moi, à quelques événements organisés à l’occasion des années croisées France-Chine. A 84 ans, celle qui avait tant œuvré pour que quelqu’un s’empare de l’histoire de son père et en fasse un livre, a refait le voyage. Lorsque je la vois, accompagnée de Pierre son fils et de Pierre-Yves, son petit-fils, je me sens comme transporté ce jour d’été 1939 où les « trois Leurquin », Mercédès, Xavier et Marie, avaient regardé partir Jules, en s’imaginant qu’il ne s’agissait que d’un au revoir.

Croisement des voyages, croisement des époques. Cela fait plusieurs jours que je me promène dans Pékin, tout à mon obsession du passé, accompagné par Jules que j’ai refusé de laisser à Harbin. Nous avons continué le voyage, lui et moi, jamais aussi proches depuis le début de ce trajet qu’à l’approche de ce rendez-vous avec Marie.

 

 

La nuit est déjà tombée sur Pékin, lorsque j’entre dans l’hôtel où logent « les trois Leurquin ». Le hall est rempli de touristes fraîchement débarqués de leurs avions ou de leurs excursions, mais je la vois immédiatement. Comme enveloppée par le fauteuil moelleux qui la soutient, la main sur sa canne, Marie observe l’agitation qui l’entoure d’un regard fatigué mais tranquille, presque amusé. Il s’illumine de mille éclats lorsqu’elle m’aperçoit, fidèle à ce rendez-vous tellement improbable pour elle, à 10 000 kilomètres de son quartier de Sèvres Babylone à Paris qu’elle a quitté à bord de l’un de ces avions qu’elle aimait tant, enfant. Depuis plusieurs semaines, je marche dans les pas de son père. L’aventure commencée près de deux ans plus tôt, avec l’écriture du livre sur Jules, forme une boucle. Et Jules n’est pas loin, à tel point que, en posant ma main dans celle de Marie, j’ai presque le sentiment d’être un intercesseur.

 

Jules, voici ta fille, Marie, mais je suis sûr que tu l’a reconnue malgré les 84 ans qu’elle porte aujourd’hui. C’est sans doute un drôle de sentiment lorsque l’enfant qui survit à ses parents finit par dépasser l’âge qu’ils avaient eux-mêmes atteint. Comme si l’enfant devenait l’aîné, le parent de ses parents. A l’époque, lorsque les Japonais, le diabète, l’asthme ou la dépression – on ne saura jamais ‑ ont eu raison de toi, là-haut, à Harbin, d’où je viens, d’où nous venons tous les deux, tu avais 60 ans, Marie en avait 24. Elle s’était mariée quelques années plus tôt, avait eu une petite fille, tout cela pendant que tu tenais bon en Mandchourie, attendant de pouvoir prononcer la phrase qui signifierait pour toi le débarquement, la Libération, les retrouvailles... Ah, cette phrase, j’imagine l’enthousiasme qui devait t’envahir lorsque tu t’apprêtas à la prononcer tout en conservant la retenue qui devait accompagner une nouvelle d’apparence aussi anodine – « J’ai deux billets de libre pour vous pour le Moderne ». Elle était enfin venue cette phrase annonciatrice, mais la Libération tu ne l’as vis jamais. Quant aux retrouvailles…

Mais tout cela, c’est le passé, Jules ! Est-ce que tu vois, comme moi, les yeux noirs de Marie, ses yeux, perçants, souriants, transperçant ceux qu’ils croisent, ce sont les mêmes que sur les photos de l’enfance. Comme lorsqu’en 1927 elle posait dans le jardin du Consulat de Hoi-How, sur l’île de Hainan, avec Mercédès, sa mère, ta femme et ses deux jeunes frères, Xavier et Pierre. Pierre qui allait mourir en Chine, comme toi, trop longtemps avant toi. Les yeux, Jules, c’est bien ce qui permet de reconnaître un être, malgré les années. Toujours.

Les yeux de Marie ont vu tant de choses qu’elle me rapportait, tandis que nous lisions tes lettres, que nous nous regardions les photos pour écrire ton histoire, ta vie, la petite histoire de ta vie. Les yeux de Marie avaient vu les scorpions se promenant parfois dans ce jardin de Hoi-How, les bonnes sœurs de Saint-Vincent de Paul accueillant les orphelines sauvées de la mort alors trop souvent promise aux petites filles. Ses yeux t’avaient vu, Jules, résistant à Canton au siège de la presqu’île de Shamian par les grévistes du Guomindang. C’était en 1925 et je suis sûr qu’il y avait autant de fierté dans les yeux de Marie à cette époque qu’il y en avait lorsqu’elle me racontait tes faits d’armes. Ses yeux avaient admiré les héros de l’aviation naissante et qui faisaient escale à Hong Kong pour les premiers raids longue distance. C’était en 1937 et pour Marie, cette année sonnait comme la dernière des seize qu’elle avait passées dans ce pays, avant de rejoindre la France et les écoles parisiennes où on lui reprocherait ses manières quelque peu « sauvageonnes ». Mais imagines-tu, Jules, que ses yeux de bébé – elle devait avoir deux ou trois ans – avaient enregistré un petit détail du consulat de Tchongking qui lui permettrait de le retrouver près de 80 ans plus tard ? Les marches du Consulat, Jules. Oui, c’est l’image anodine de ces quelques marches, imprimée sur sa rétine, qui lui avait permis de retrouver le lieu où elle était née ! Nous avons tous nos « madeleine de Proust », n’est-ce pas ? Oui, que de choses étaient passées dans ses yeux, avant que les tiens ne se ferment.

 

Mariebeijing.jpgToutes virtuelles qu’elles sont, ces retrouvailles ne correspondent pas seulement à une projection quelque peu fantasmagorique de mon esprit. Je crois que si Marie a autant insisté pour faire le voyage jusqu’à Pékin où l’on s’apprête à fêter son père, c’est parce qu’elle ressentait le besoin impérieux de se rapprocher de lui. Comme on aimerait faire, au crépuscule de sa vie, le voyage qui nous offre de fermer, une à une, les portes entrouvertes, de ranger les souvenirs dans une grande malle, puis d’éteindre sereinement la lumière de notre existence. Et tandis que nous sommes tous deux assis dans cette salle de conférence du Salon du Livre, lorsqu’elle raconte d’une petite voix pleine d’émotion « sa » Chine, je crois qu’elle s’adresse un peu à celui qu’elle continue d’appeler « mon papa ». Oui, une voix d’enfant s’échappe d’une dame de 84 ans.

 

Le vieil homme de Liulichang

Ce vendredi matin, un soleil éblouissant a reconquis le ciel de Pékin dont le bleu a certainement inspiré l’architecte qui en avait recouvert les tuiles du bien nommé Temple du Ciel voisin. Vêtu d’un pantalon gris, d’une chemisette bleue, le crâne dégarni, le vieil homme est assis sur un muret, les pieds bien campés, comme s’il revendiquait son ancrage en ses lieux. Les mains rassemblées sur le pommeau d’une canne marron. Il se balance lentement, de droite à gauche d’abord, d’avant en arrière ensuite, imprimant à tout son corps une légère rotation. Il se balance, oui, comme l’aurait fait un jeune fou, mais c’est un vieux sage, semblant extérioriser ainsi les litanies internes qui le traversent. A intervalles réguliers, il interrompt l’harmonie du mouvement. Il retourne alors alternativement l’un de ses bras puis l’autre, s’observe scrupuleusement, se masse les genoux avec calme et sérénité, selon le même rythme lent et circulaire qu’il vient d’abandonner et qu’il reprend là où il l’a arrêté.

Le décor dans lequel il se livre à ces exercices sans doute quotidiens, est pourtant bien loin de favoriser la détente. A quelques pas devant lui, une circulation incessante de voitures, de motos et de trolleybus se déchaîne, soulevant des nuages de poussière dans lequel je crains parfois de le voir disparaître. C’est Pékin la moderne qu’il a en face de lui, tourbillon de vitesse et de bruits auquel il ne semble même pas hostile. Mais peut-être est-il rassuré par la maison traditionnelle en bois à laquelle il est adossé et qui donne sur Liulichang, l’une des premières ruelles millénaires de Pékin à avoir été restaurées. Dans cette rue au charme certes surfait, des magasins de calligraphie, de gravure de sceaux et de faux brocanteurs donnent néanmoins à respirer un peu de l’air du passé. Assis sur son muret, le vieil homme est entre deux mondes, passeur de frontières, témoin de temps anciens qui n’ont pas dit leur dernier mot et des temps modernes, voraces qui poussent les murs. Lorsqu’il se lève lentement, mettant un terme à ses mystérieuses réflexions, il part du côté de l’ancien monde, semblant tourner le dos à ces temps modernes qu’il a regardés avec bonhomie. En Afrique, on dit que lorsqu’un vieux meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. En Chine, les vieux sont des musées.

 

Quelques jours plus tard, dans le train qui me conduira jusqu’à Chengdu, je ferai la connaissance de Yong, un Chinois avec qui j’aurai de longues conversations. Tandis que nous traverserons une région parsemée de conifères aux branches tombantes dont les extrémités se redressent comme les toits chinois, il m’expliquera qu’il s’agit de pins très réputés donnant leur pleine dimension esthétique lorsqu’ils sont recouverts de neige. Ils ont même inspiré à Chen Yi quelques vers célèbres que Yong griffonnera de tête sur un morceau de papier. En les relisant, je ne pourrai m’empêcher de les appliquer au vieil homme de Liulichang :

Heavy snow pressing the pine, who

While holds sturdily her straigthness

Only till the snow melts,

Her high dignity will show

 

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Chengdu, la grande ville du bout du monde
 

 

Je suis vraiment un peu étourdi de ce cinématographe

en cinquante-trois tableaux, mais je ne peux pourtant pas dire

que je suis fâché du spectacle.

Jules Leurquin

22 juin 1909

 

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Monumentale. La gare de l’Ouest de Pékin, récemment construite, a des allures d’aéroport. Le bâtiment s’élève sur plusieurs étages, chapeauté de toits à la chinoise, dérisoires sur cet immeuble typique des constructions contemporaines dont les façades recouvertes de carreaux de faïence donnent l’impression de contempler les murs d’une salle de bain. Une fois franchis les tapis roulants dans lesquels on enfourne les bagages scrutés aux rayons X, le volume intérieur de la gare n’est pas moins impressionnant, rappelant le chœur des églises. Je repense à cette phrase de Théophile Gautier, lue trois semaines plus tôt à la gare de l’Est par laquelle il saluait ces « cathédrales de l’humanité nouvelle » érigées dans cette Europe du XIXe siècle qui vit naître Jules. A entendre les exclamations qui accompagnent quelques mines ébahies de voyageurs, il semble que les Chinois du XXIe siècle ressentent le même vertige que les contemporains de Jules.

En fait de cathédrale, la gare de l’Ouest se rapproche davantage d’un centre commercial. Immédiatement après les détecteurs, des étals de fruits, de légumes et les rangées proprettes d’un supermarché bien achalandé délivrent les gourmandises dont les voyageurs chinois – à l’image des Russes ‑ font systématiquement provision avant d’entamer n’importe quel périple ferroviaire. Il faut dire que dans ce pays immense, les trajets prennent vite l’allure d’une épopée. Le train pour Chengdu mettra plus de 24 heures pour rejoindre la capitale du Sichuan, à 1500 kilomètres de Pékin. Avant d’embarquer à son bord, il faut d’abord passer par l’une des salles immenses où patientent des centaines de personnes. Quand retentit la sonnerie signalant l’embarquement, tous les voyageurs se lèvent comme un seul homme pour rejoindre la file qui s’étrangle aux tourniquets où des contrôleurs visent les billets. Le convoi humain s’écoule calmement, à peine perturbé par les personnes se livrant au sport national : grappiller des places, franchement, sereinement, sans que cela provoque la moindre protestation. A ce rythme-là, l’Occidental impassible a tôt fait de se retrouver relégué parmi les derniers à faire poinçonner son billet. Au bas des marches qui conduisent au quai, l’Express de Chengdu. En voyant les agents en uniforme plantés en rang d’oignons devant chacune des voitures pour accueillir les voyageurs, je réalise que depuis mes premiers voyages en Chine, l’organisation du service ferroviaire a connu une nette amélioration. Il y a quelques années encore, chaque embarquement ressemblait au départ du marathon de New York ! Des heures avant le départ du train, des milliers de voyageurs se massaient contre les grilles fermées. Leur ouverture donnait le signal d’une véritable course pour prendre d’assaut le train dans lequel les voyageurs hystériques entraient par les portes et les fenêtres, entassant des sacs énormes dans les voitures qui ressemblaient vite à des fourgons à bagages et où il devenait difficile, par la suite, de trouver une place pour s’asseoir. En quelques années, ces joyeuses foires d’empoigne ont fait place à une organisation pour le moins rationnelle. Est-ce seulement le privilège des grands axes comme ceux que j’emprunte durant ce voyage ou de certains trains « couchettes molles » ? Toujours est-il que depuis Harbin, les gares et les trains paraissent constituer un excellent baromètre de cette Chine qui avance à grands pas. Jules serait d’ailleurs le premier à le confirmer, lui qui affronta en 1911 la crise ferroviaire annonçant la révolution qui ferait chuter l’Empire. C’était à Chengdu.


Yong ou le regard d’un Chinois sur son pays

Dans la voiture « couchettes molles », l’ambiance tranche avec celle du dortoir « couchettes dures » du voyage entre Harbin à Pékin. Des moquettes confortables, des banquettes rembourrées et recouvertes de couettes suffisamment épaisses pour combattre la climatisation excessivement rafraîchissante, rappellent davantage le confort des avions que celui des trains. Les voyageurs qui prennent place ont cependant les moyens de s’offrir le billet à 60 € qui représente presque un dixième du salaire moyen d’un employé chinois, alors que dans les couchettes dures ou en place assise, les billets coûtent deux à trois fois moins cher. En Chine, ces derniers restent néanmoins, avec le bus, le moyen de transport le plus abordable.

Dans le compartiment où je m’installe, la famille Cheng a déjà posé ses bagages. Yong, accompagné de sa femme Qingmeng et de Zi Mou, leur petit garçon de 10 ans, entame immédiatement la discussion, manifestement ravi de pouvoir converser en anglais. Rares sont les Chinois qui maîtrisent cette langue, malgré la véritable injonction qui leur est adressée de s’y atteler comme s’il s’agissait d’un devoir pour l’ensemble de la société. A Pékin, les chauffeurs de taxis ont été sommés de potasser l’anglais dans la perspective des J.O. de 2008. Cela m’a d’ailleurs valu de servir de répétiteur à l’un d’entre eux qui, dès que je pris place dans sa voiture, s’était empressé de sortir ses fiches. Le temps du trajet, je ne comptais plus les « How are you ? » que j’avais dû rectifier à sa demande ou les « Where do you go ? » qu’il ponctuait d’éclat de rires comme s’il m’avait raconté une bonne blague. A la télévision, des torrents de publicité pour des méthodes de langue se déversent en permanence sur les écrans. L’une des plus récurrentes met en scène un professeur occidental faisant la promotion d’un appareil électronique de traduction. Manifestement très connu dans le pays, il anime également une émission consacrée à l’enseignement de l’anglais sur l’une des chaînes publiques. Parmi les plus de 2000 télévisions privées qui existent désormais en Chine, certaines diffusent des émissions de divertissement, comme ce jeu où les candidats se livrent à des joutes oratoires en anglais. Malgré cette débauche d’incitations, le résultat est encore bien peu visible dans la rue, mais tout semble en place pour que, d’ici quelques années, l’anglais devienne la seconde langue du pays. Ceux des Chinois qui la maîtrisent déjà ne manquent pas une occasion d’entamer la discussion avec les étrangers qu’ils aperçoivent. Une promptitude qui paraît se coupler avec une autre incitation véhiculée en masse par les médias : faire preuve de civisme en se montrant serviable envers les étrangers. Résultat, je ne compte plus le nombre de Chinois rencontrés au cours de mon voyage qui prennent un plaisir évident à appliquer ces deux axiomes de la nouvelle pensée à notre égard : entrer en communication et aider. Certains – trop pressés ou trop incertains encore pour engager une véritable conversation ‑ se contentent de lancer un « hello » de loin. Mais d’autres prennent le temps de discuter ou d’orienter. A chaque fois, je suis surpris par leur curiosité envers les voyageurs occidentaux, cette soif qu’ils ont d’utiliser les rudiments d’anglais et de leur expliquer la Chine. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Les Chinois sont particulièrement fiers de leur pays et conscients de l’attrait qu’il exerce sur le monde entier. Mais ils se posent autant de questions sur les mutations qu’il connaît que nous mettons d’ardeur à le comprendre. De ce point de vue-là, ma rencontre avec Yong se révèle riche d’enseignements et de perceptions nouvelles.

 

Nous avons quitté Pékin en fin d’après-midi et déjà la lumière du jour décline sur les immenses plaines formant un relief monotone. L’espace d’un instant, je me figure traversant les champs de la Beauce, jusqu’à ce que Yong me montre au loin les masures de brique qui, à intervalles irréguliers, constituent des sortes de hameaux. En Chine, m’explique t-il, chaque fermier possède un lopin de terre dont la surface reste cependant bien trop réduite pour être cultivée avec des machines. Alors, dans ces hameaux composés de fermes misérables, les paysans se tuent à la tâche pour sortir quelque chose des terrains que l’État leur a cédés, tandis que ce dernier conserve pour son bénéfice les grandes exploitations sur lesquelles il déploie toute la mécanisation requise. Yong me parle de tout cela avec une ardeur surprenante, lui qui fait manifestement partie de la classe moyenne montante. Il travaille « dans le business », comme il présente laconiquement ses activités, tandis que sa femme est employée dans une usine. Et puis il m’explique que si la Chine connaît un « vrai progrès », elle ne se « développe » pas pour autant, contrairement à ce que les apparences laissent croire. D’après lui, il faudra encore 100 ans avant que le pays ne soit réellement « développé » ! Certes, me dit-il, nous construisons des buildings, des autoroutes, nous avons de plus en plus de voitures, des téléphones portables. Bien sûr, les gens vivent un peu mieux qu’avant mais nous laissons beaucoup de gens dans la pauvreté extrême et le manque de soins. Comme les paysans qui vivent dans ces hameaux au milieu de nulle part et ne disposent que du maigre produit de leur terre pour survivre. Je ne parviens toujours pas à comprendre s’il regrette cet état de fait pour le sort injuste qu’il réserve aux oubliés de la croissance chinoise ou pour la pesanteur que constitue le sort de ceux-là dans l’évolution de celle-ci, jusqu’à ce qu’il m’explique que s’il se rend à Chengdu, c’est pour y voir son père malade, un ancien paysan. Yong a longtemps vécu à la campagne, destiné à reprendre les rênes de la maigre exploitation familiale qui leur rapportait juste assez de quoi vivre. Et puis il a rencontré sa future femme, elle aussi fille de paysans. Ils décidèrent tous deux de contredire le sort qui leur était promis en allant tenter leur chance « à la ville ». Avec l’assentiment de leurs parents qui n’espéraient qu’une chose : que leurs enfants s’en sortent ! Pendant des années, ils ont galéré, enfants de la campagne auxquels les gens des villes n’accordaient que bien peu de considération. Et puis ils ont fini par s’en sortir, se faisant au fil des ans et de la croissance chinoise, une situation. Pendant ce temps-là, ils aidèrent leurs parents comme ils purent, leur envoyant une partie de l’argent qu’ils gagnaient. Mais cela ne suffit pas à enrayer la tuberculose qui emporta la belle-mère, déjà veuve, de Yong ni la maladie qui est, peut-être, en train de tuer son père. Je comprends mieux maintenant le regard que Yong porte sur la Chine d’aujourd’hui.

Nous partageons le repas que les vendeurs ambulants nous servent et le thé que le samovar installé au bout de la voiture nous permet d’ébouillanter. La nuit est tombée depuis longtemps sur les grandes plaines céréalières qui ne laissent plus apparaître que quelques lumières éparses, dernières sentinelles minuscules de cette Chine en voie de disparition. En dévisageant Yong dont le regard se perd dans l’obscurité, j’ai le sentiment de voir en lui le symbole de cette Chine à cheval entre deux mondes. Celui de son père, ce monde paysan qui a toujours représenté la force et la faiblesse du pays. Et puis le monde d’aujourd’hui, celui de Yong, col blanc ayant pris le train de la croissance chinoise qui privilégie de plus en plus le tertiaire aux dépens du travail de la terre, laquelle continue pourtant de nourrir la Chine. Yong a fait le choix du second, mais il demande qu’on n’oublie pas le premier. Délaissant la campagne désormais plongée dans la nuit, Yong sourit en voyant Zi Mou qui s’est endormi contre mon épaule.

 

Le lendemain matin nous surprend aux abords de Xi’an dont les remparts, visibles depuis le train, abritèrent longtemps la capitale de l’Empire du Milieu. C’est à proximité de cette ville que furent découverts les vestiges de l’Armée enterrée de l’Empereur Qin Shihuangdi, reproduction en terre cuite et grandeur nature des 6 000 guerriers et chevaux qu’il voulut emporter avec lui il y a plus de 2000 ans. En formation de combat, l’armée est orientée vers l’Est.

Accoudés l’un et l’autre contre la vitre, Yong et moi reprenons la discussion où nous l’avons laissée la veille. Avec toute la rudesse dont sont coutumiers les Chinois, mais avec une transparence que j’ai rarement rencontrée, Yong entreprend de poursuivre son analyse du « développement lent » de son pays. D’après lui, il existe deux grandes raisons à cela : le non respect des lois par les Chinois et leurs « mauvaises habitudes ». Il déplore en effet que les Chinois s’arrangent toujours avec la loi, la contournent et finalement refusent de s’y soumettre. Il me raconte cette anecdote où, ayant un jour grillé un feu rouge, il a graissé la patte des policiers, ce qui lui évita d’être conduit au poste de police. Mais, finalement, me dit-il, c’est un « succès pitoyable » pour ce qu’il révèle de l’état de sa société.

Tandis que nous discutons, Zi Mou fait de très réguliers allers-retours entre le compartiment où somnole sa mère et le couloir pour me poser, très sérieusement, une question en anglais : « Do you like music ? » Je joue le jeu de ces questions sorties d’un livre d’école, il regarde son père lorsque je lui fais une réponse qui n’est manifestement pas recensée et puis il repart, tout content de ce brin de discussion. Mais je ne lâche pas celle que j’ai avec son père.

Les hurlements qui sortent d’un compartiment voisin offrent à Yong de développer la seconde branche de son argumentation. Quelques hommes y discutent bruyamment – un niveau sonore normal en Chine ‑ en ponctuant leurs éclats de rire de raclements de gorges suivis de crachats dans les poubelles à disposition. Yong se montre très sévère pour ce qu’il appelle ces « mauvaises habitudes ». Pour lui, cela fait partie de ce « retard des esprits » qui demeure très présent sous l’apparence du « progrès » chinois. Parler fort, cracher, mais aussi éructer à la fin d’un bon repas ou rejeter les os de poulet sur le coin de la table, tout cela relève selon lui d’un problème d’éducation. Ces hommes sont « conscients » de se comporter de manière contestable – il est vrai que j’ai croisé plus d’un regard gêné d’une personne s’apprêtant à cracher alors que j’étais à proximité ‑, mais la société entière fonctionnant ainsi, nul ne se sent jamais mal à l’aise de céder à ces « mauvaises habitudes ». En plus, me glisse t-il, je sais que cela dérange beaucoup les Occidentaux… Là, il est difficile de nier ! Ce sont sans doute parmi les faits les plus marquants que notent les étrangers qui arrivent en Chine. Tout le monde crache, tout le temps, partout. Dans les rues chinoises, ces bruits font partie du quotidien et il faut parfois savoir intégrer le fait que le vent peut réserver de mauvaises surprises, comme celle qui m’arriva dans le visage à Harbin. Ce sont indiscutablement les hommes qui pratiquent le plus, mais il n’est pas rare de voir une jolie jeune fille s’y adonner sans grande retenue.

Avec Yong, c’est la première fois qu’un Chinois aborde frontalement et naturellement cette question rejoignant, ma propre interrogation sur le regard sans concession que cette société porte sur elle-même, en assumant toute l’ambiguïté que cela peut amener dans le regard des autres. Cet homme est l’illustration de ce qui ne cesse de m’étonner dans cette société chinoise : sa capacité – et peut-être même son courage – à se regarder en face, à faire sa critique, à admettre ses retards, ses travers et à assumer le désir de se hisser – à tort ou à raison ‑ au rang des pays occidentaux.

Dans tout le pays, les bâtiments publics, les transports en commun sont jalonnés de panneaux qui rappellent l’interdiction de cracher. Des campagnes de publicité « civique » font de même, ne serait-ce que dans le souci sanitaire de réduire l’expansion de la tuberculose qui sévit toujours dans le pays.

Les autorités semblent engagées dans une sorte de mise au pas de la société toute entière qu’elles tentent de réformer pour la rendre conforme à des standards d’hygiène, de respectabilité, d’image. C’est tout à la fois fascinant et effrayant d’observer ce mouvement de redressement des mœurs. Mais que trouver à redire au fait d’inculquer au peuple chinois de cesser de disséminer sa salive à tous vents ? Je ressens néanmoins comme un malaise devant cette réforme qui prend l’Homme chinois pour objet de « rectification ». Ces campagnes de masse décrétées depuis Pékin ont jalonné l’histoire de Chine, en particulier durant la période maoïste. En 1958 Mao avait proclamé le Grand bond en avant afin d’abolir les « contradictions au sein du peuple », c'est-à-dire les oppositions entre les villes et les campagnes, l'industrie et l'agriculture, les intellectuels et les travailleurs manuels dans l'objectif de « rattraper la Grande-Bretagne en quinze ans ». Il avait alors lancé un invraisemblable processus de collectivisation combinant industrialisation forcenée, suppression des lopins et du bétail privés et multiplication des équipements collectifs afin de briser la cellule familiale. Des millions de morts en avaient payé le prix. Au cours de la Révolution culturelle, il avait décidé d’abattre ce qu’il appelait les « Quatre Vieilleries » (les idées, la culture, les coutumes et les habitudes des temps passés) et de « créer l'homme nouveau ».

Bien entendu, les campagnes visant depuis des années à inculquer un certain « civisme » aux habitants de ce pays, sont sans commune mesure avec ces délires d’un Mao affaibli qui tentait ainsi de reconquérir sur le dos des masses le pouvoir qui lui échappait. Mais, de manière rampante, ce mouvement ne vise-t-il pas à créer le « Chinois nouveau », dont Yong semble l’archétype. En tout cas, il n’en démord pas. Il enseigne à Zi Mou à ne pas cracher, à ne pas parler fort et s’il apprécie autant Shenzhen, cette ville dédiée à l’économie et aux classes montantes, née du néant dans les années 1980 pour faire pendant à Hong-Kong, c’est notamment parce que les gens n’y crachent pas !

Durant cette conversation, les grandes plaines du Shaanxi ont progressivement cédé la place aux montagnes annonciatrices du Sichuan. Le train sinue désormais entre des pics coniques au milieu desquels sillonne une rivière transparente aux tons vert et bleu. Sur ses rives formées d’épais dépôts de limons millénaires, on aperçoit parfois des habitations troglodytes dont certaines paraissent encore occupées. La Chine des confins se déroule au rythme des tunnels qui, à intervalles rapprochés, nous plongent dans l’obscurité avant de nous offrir à nouveau le spectacle de ces images saisissants. L’alternance donne l’étrange impression d’assister à une séance de diaporama en pleine nature ! A voir le chemin que le train parcoure à faible allure, au bord de précipices de plus en plus abrupts remplis d’une végétation de plus en plus dense, on prend la mesure de l’exploit qu’a dû représenter le percement de ces tunnels et la pose de ces rails pour former les voies en « Z » qui cisaillent la montagne. Une fois passée cette barrière, le train marque une halte dans une petite gare dont on aperçoit, sur les murs blancs reflétant la luminosité intense, le nom inscrit en lettres noires, Qin Ling. Nous venons de traverser la chaîne montagneuse du même nom qui coure sur près de 2000 km d’Est en Ouest et forme la séparation naturelle entre le Nord et le Sud de la Chine. Sans doute a-elle inspiré cette maxime de prudence que se répétaient à l’envi les habitants de ces régions escarpées, à des milliers de li du pouvoir central : « Les montagnes sont hautes et l’Empereur est loin. »GAreQin Ling.jpg

« Do you like xiangqi ? », me demande Zi Mou. Un jeu d’échecs de voyage dans les mains, il me propose une partie de ce « jeu de l’éléphant » pour lequel les Chinois nourrissent une véritable passion et que l’on voit très souvent pratiqué aux coins des rues. Une fois assimilés les idéogrammes qui recouvrent les palets, on retrouve la même logique que dans notre jeu d’échecs, sauf qu’il s’agit ici de mettre un général « échec et mat ». Sur les conseils de son père, Zi Mou me laisse gagner la partie. Yong regarde son fils avec fierté et m’explique qu’il rêve de le voir devenir, un jour, un grand pianiste. Et ce ne sont apparemment pas des paroles en l’air. Zi Mou ne va pas à l’école et travaille le piano huit heures par jour. C’est son père qui lui enseigne les matières scolaires, son but étant que, dans quelques années, Zi Mou puisse aller en Europe poursuivre ses études. Comme beaucoup de jeunes chinois, Zi Mou a déjà choisi l’équivalent occidental de son prénom, Jimmy.38PartieJimmy.jpg

Un peu surpris de cette ambition et d’un tel pari sur l’avenir, je demande à Yong si, à 10 ans, son fils aime vraiment le piano et désire réellement cette carrière pour le moins hypothétique. Il semble habitué à cette question et à ce qu’elle sous-entend et me répond fermement qu’il ne ferait pas huit heures de piano par jour s’il n’aimait pas ! Je n’insiste pas, me demandant de quel droit je pourrais mettre en doute la volonté de Zi Mou derrière celle, bien campée, de son père. En tout cas, Zi Mou paraît heureux, curieux, proche de ses parents, à mille lieux des enfants colériques – en général des petits garçons ‑ dont les parents, longtemps soumis à la politique de l’enfant unique, acceptent la plupart des caprices. Zi Mou, Yong et Qingmeng donnent l’impression d’une famille soudée, optimiste, tournée vers l’avenir. Mais ils ne renient pas pour autant ni le passé ni la culture de leur pays, à l’image de Yong qui, répondant à mon interrogation concernant de drôles de pins que nous apercevons dehors, est capable de retranscrire de mémoire un poème du début du siècle dernier ou de la dynastie Yuan.

 

Les monts de Qin Ling ont depuis un moment déjà cédé le pas à un relief moins escarpé. Nous sommes désormais au Sichuan, le « royaume céleste », la province qui formait le but ultime de Jules lorsqu’il entama son voyage. Encore habité par toutes ces conversations avec Yong, je repense que lorsque Jules arriva en Chine en 1909, le pays se trouvait aussi entre deux mondes, sur la ligne de fracture qui la verrait basculer de l’Empire vers la République, de la féodalité à la modernité.

A l’époque, Jules n’avait pas rejoint directement le Sichuan depuis Pékin, la ligne de chemin de fer n’existant pas encore. Il avait d’abord pris un train pour se rendre à Wuhan, sur les berges du Yang-Tsé afin d’y embarquer à bord du bateau qui lui ferait remonter le « fleuve bleu » jusqu’à Wanxian, en aval de Tchongking où il ferait une halte avant de rallier Chengdu en chaise à porteurs. Installé dans ce qu’il appelait sa « boîte », Jules découvrait alors les paysages du « Royaume céleste » : « On ne peut rien rêver de mieux. Pays très accidenté, comme presque tout le Sseutchouan, où les hauts sommets atteignent de cinq à six cent mètres, ce qui est raisonnable pour mes débuts dans l’alpinisme. Et alors, à pied ou en chaise, on monte, on descend, on gravit un immense escalier, on redescend une pente, on s’accroche à la montagne par une corniche bordée d’une rampe de pierre, on circule sur une chaussée qui passe au milieu des rizières, car pas un endroit accessible ne reste improductif. Les Chinois ont fait de ces pentes une série de bassins qui, vus d’en haut, font penser à ceux de Saint-Cloud, aux dimensions près. L’avantage étant pour la Chine ! Captant l’eau partout où elle paraît, ils font ainsi de véritables châteaux d’eau, chaque bassin déversant par une petite rigole son eau dans un bassin inférieur, tandis que sur le bord de chacune de ces immenses marches est plantée une ligne de haricots ou de quelque autre légume. Quand le terrain est vraiment inutilisable, c’est alors la nature dans toute sa grâce : petits bosquets de bambous, noyers spéciaux du pays, pins ou sapins avec nos boutons d’or et nos pâquerettes. » Cinquante-trois jours après son départ de Paris, il atteignait enfin sa destination, cette « grande ville au bout du monde » que Segalen avait en tête lorsqu’il fit son premier voyage en Chine, la même année.

En approchant de cette ville, j’ai moi aussi l’impression, comme Segalen, de la connaître. Contrairement à lui, je ne m’attends plus à découvrir l’archétype de la ville chinoise que ses surnoms de « cité des hibiscus » ou de « ville du magistrat des brocarts » donnaient à imaginer. J’espère seulement repérer, dans les interstices laissés vacants par la modernité chinoise, quelques traces de ce passé dans lequel Jules m’a fait plonger.

Plutôt effacé durant la traversée de l’Europe et de la Sibérie, Jules se montre un passager de moins en moins clandestin. Au fur et à mesure que nous approchons de Chengdu, sa « présence » se fait plus forte, son ombre plane un peu plus encore. Comme si l’imminence de l’arrivée dans la ville qui a avait tant compté dans son itinéraire lui donnait une certaine épaisseur, rendant son spectre davantage visible.

Quelque temps avant afin la fin de notre voyage, Zi Mou vient me voir, non plus pour me poser une nouvelle question sur mes centres d’intérêts – nous avons déjà épuisé la musique, l’opéra, le sport et tant d’autres – mais pour me faire un cadeau. Les deux mains tendues, comme c’est de tradition en Chine, il m’offre un jeu de cartes postales qu’il avait sans doute apporté de Pékin pour sa famille. Elles représentent toutes des vues différentes de la Muraille de Chine, cet édifice que ses ancêtres avaient érigé pour se parer des attaques de ces « diables étrangers ». Au dos de l’une d’elles, il nous a dessinés, ses parents, lui et moi, échangeant des poignées de mains, affichant de larges sourires, entourés de petits cœurs. Il a aussi écrit quelques phrases à mon attention que je suis bien sûr incapable de déchiffrer sur le moment, mais dont je découvrirai, plus tard, le sens. Il est écrit ceci :

« Cette fois-là, on va à Chengdu ensemble dans le même train. Là vous êtes mon meilleur prof d'anglais et aussi le meilleur ami de ma famille. C'est la première fois que je parle avec un étranger. Merci à vous ! »

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Bruel à Chengdu

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« Il me semble que ce sera seulement lorsque je serai arrivé à Chengdu que j’aurai vraiment l’impression de n’être plus du tout dans mon milieu ordinaire ». Cette phrase que Jules avait écrite à Berlin, au premier jour de son voyage, prend toute sa saveur à cette table de l’Anchor Bar, en face du Traffic Hotel où je suis arrivé hier. D’inspiration cambodgienne, la déco « world culture », à base de tissus ethniques, de bibelots hétéroclites et de fauteuils cosy a été conçue afin de satisfaire la clientèle internationale. Un Américain dialogue sur internet avec sa famille, un couple de Suédois organise une randonnée à l’Emeishan, l’une des montagnes sacrées du bouddhisme, tandis que quatre Japonais se préparent à prendre la Route du Tibet, l’une des plus périlleuses au monde. Plus raisonnablement, je m’apprête à déguster un « swiss breakfast » choisi dans la longue carte des petits déjeuners occidentaux. Et puis, l’espace d’une seconde, je crois rêver. Jetant un œil incrédule à l’assistance indifférente, je réprime un sursaut en entendant les quelques notes de musique puis les paroles qui emplissent la salle. Comment ne pas perdre la tête/Serrée par des bras audacieux/Car l’on croît toujours/Aux doux mots d’amour/Quand ils sont dits avec les yeux… Oui, Mon amant de Saint-Jean résonne ici, à Chengdu ! Et d’autres viennent et s’enchaînent dans l’ordre de l’album que Bruel a consacré aux chansons de l’entre-deux guerres. Entre deux. Je suis entre deux mondes, abasourdi par cette juxtaposition des univers, ce nouveau carambolage du temps. Ces chansons des années 30 que Jules avait entendues, que mon père fredonnait, ces chansons qui faisaient l’ambiance des bals musettes fredonnent leurs mélodies légères et leurs refrains gouailleurs, ici, dans cette Chengdu du bout du monde. On en perd la tête à imaginer le chemin que parcourent ces chansons, les univers qu’elles traversent, les oreilles étrangères qu’elles bercent, les évocations qu’elles provoquent. C’est ridicule, c’est bohème… Mais comment ne pas ressentir, à la faveur d’un simple disque, l’exiguïté du monde, sa richesse et les mystérieuses connexions qui s’y créent ?

Elle était jeune et belle/Comme de bien entendu… La jeune serveuse apprécie manifestement ces airs qu’elle ne comprend pas et qui, à la faveur d’étonnants détours, ont atterris ici. Je ne saisis pas davantage l’anglais qu’elle utilise, mais elle y met un tel entrain que j’acquiesce à tout. Lorsqu’elle ne sert pas les clients, elle s’assoit à une table, plie machinalement de petites serviettes de papier qu’elle dispose ensuite en éventails puis reprend la lecture d’un livre. A tour de rôle, elle rie puis se renfrogne en parcourant les pages couvertes d’idéogrammes. Sur un air de guinguette, une douce nostalgie m’envahit, les filles de ma caboche se succédant devant mes yeux dans ces ruelles de Paris, si proches, si lointaines, qui se dessinent avec une précision inquiétante. En haut de la rue Saint Vincent/Un poète et une inconnue/S’aimèrent l’espace d’un instant/Mais il ne l’a jamais revue… Les dernières chansons déplorent déjà les « braises et les prières », « les bobards et les serments ». Il est temps de plonger dans les rues bondées de Chengdu. C’est la java de celui qui s’en va/Sans r’garder en arrière…, comme dit la ritournelle.

 

Le centre du monde

La « métropole parfaite », telle est la signification du nom de Chengdu, ancienne place forte construite sur le modèle de la Cité interdite de Pékin, autrefois ceinte de portes à ses quatre points cardinaux. Segalen, auquel Jules céda son lit le temps du séjour qu’il effectua en décembre 1909, découvrait celle qu’il avait rêvée : « Une ville populeuse, peuplée mais non populacière. Ni trop ordonnée, ni trop compliquée. Les rues, dallées de ce large grès velouté, gris-violet, doux au fer des sabots et aux semelles ; des rues que l’échange des pas remplit, et pourtant où l’on peut trotter à l’aise à grande allure ; où les riches maisons de vente dégorgent incessamment les soies et les couleurs et les odeurs… » Lucien Bodard, de son côté, exaltait cette ville de contrastes où son père avait tenu le consulat de France quelques années après Jules. Il mythifiait cette région longtemps rebelle à la volonté unificatrice de l’Empire : « La province la plus merveilleuse, la plus arriérée aussi de la Chine, séparée du monde par un anneau de montagnes gigantesques. A l’intérieur, comme dans une cage naturelle, soixante millions d’hommes et de femmes vivent au temps de Confucius. Seules traces du modernisme : quelques ustensiles et des fusils. C’est la Chine interdite aux étrangers. Plus de concessions, plus d’extraterritorialité, plus de banques, plus de buildings. La beauté et l’aventure. »

Chengduvélo.jpgEnfourchant un vélo que j’avais renoncé à louer à Pékin encombrée par les voitures, je m’imagine déjà errer lascivement dans une ville à taille humaine qui aurait su conserver une part de cet esprit rebelle. Mais avec ses plus de trois millions d’habitants, sans compter les sept autres millions qui résident dans sa périphérie, cette ville n’a pu faire autrement que de céder à l’unification architecturale emportant toute la Chine. En fait de « métropole parfaite », Chengdu a troqué le modèle de cité antique pour celle de mégalopole traversée par d’immenses avenues, hérissée de gigantesques buildings, submergée par le flot incessant des voitures. Au milieu, quelques pousses pousses, largement utilisés par les Chinois, et les vélos semblent indifférents au chaos qui les menace. Seul cycliste, sans doute, à craindre pour sa vie ou son équilibre mental dans cette cité tentaculaire, je reste étonné par cette capacité des habitants de Chengdu ‑ des Chinois en général ‑ à imposer leur calme à l’accélération de la société qui les entoure. Jamais un cycliste ne s’arc-boute sur ses pédales pour accélérer le rythme, jamais un piéton ne se met à courir comme un dératé pour attraper son bus. Yong avait évoqué ce rythme lent et débonnaire que, dans toute la Chine, on prête aux gens de Chengdu. D’après lui, cela tient au fait que la région a historiquement bénéficié de ressources naturelles abondantes – d’où son surnom de « Royaume céleste » ‑ dans lesquelles la population de Chengdu n’avait eu, en quelque sorte, qu’à puiser. Un peu plus bas dans la province, les gens de Tchongking ne bénéficièrent pas de cette chance et l’ingéniosité dont ils durent alors faire preuve leur forgea un caractère sensiblement plus expansif. Intéressantes pour ce qu’elles révélaient du caractère des uns et des autres, les informations de Yong en disaient davantage de la manière dont les Chinois apprécient les particularismes des populations de leur pays. Il n’est pas rare de les entendre vanter le courage, le caractère tempéré ou encore la bonhomie des uns – au Sud, au Nord, dans telle province ‑ et la lâcheté, le tempérament mollasson des autres, ailleurs. Tout cela dénote une forte connaissance de leur pays en même temps qu’une lecture régionaliste, souvent basée sur les origines des uns et des autres. Théroux l’avait déjà souligné : « Grands faiseurs de distinctions ethniques, les Chinois sont capables de repérer une différence culturelle à un kilomètre à la ronde. »

 

Les Chinois apprécient généralement beaucoup Chengdu, dont la cuisine épicée ravit, par ailleurs, leurs estomacs de gastronomes. Pour les occidentaux, elle diffère cependant bien peu de toutes les métropoles chinoises actuelles, les traces du passé commençant à y faire sérieusement long feu. Le long de la Jin, la rivière qui la traverse, les légendaires maisons de thé ont presque toutes disparu. Certaines subsistent, néanmoins, témoignant au pied des immeubles qui se hérissent autour d’elles de l’ambiance qui devait emplir ces maisons ayant fait la renommée de la ville. A proximité d’un marché de brocanteurs et d’antiquaires, l’une d’entre elles, à l’ombre des arbres, abrite des groupes de vieux affairés à jouer aux échecs ou à deviser sur la qualité d’une peinture dont l’un des leurs vient de faire l’acquisition. Ailleurs dans la ville, j’aperçois les dernières maisons traditionnelles à l’équilibre fragile, mélanges de briques et de bois, condamnées à disparaître ou à être restaurées, ce qui revient ici bien souvent au même. Elles laisseront alors la place à des centres commerciaux comme la ville en regorge à moins qu’elles n’offrent un dernier refuge aux enfilades de magasins dévolus à la vente de produits identiques, portes-fenêtres, coffres-forts, tuyaux ou clés à molettes, témoignage de ce temps où les rues de Chine étaient organisées par profession.

Je finis par me perdre dans ces artères qui se confondent toutes, ne devant mon salut qu’aux nombreux conducteurs de pousses pousses qui, l’un après l’autre, me remettent sur la bonne voie. L’un d’eux décline cependant. Gêné de ne pouvoir m’aider, il m’explique par gestes qu’une mauvaise vue l’empêche de jeter un œil sur le plan bilingue que je lui présente. Un passant venu me proposer son aide m’explique qu’il ne sait pas lire.

 

Quand je rends le vélo au loueur, la journée touche à sa fin. Epuisé par cette errance sans fin dans les rues polluées, je décide d’aller me reposer dans le renmin gongyuan, le « parc du peuple ». Entrer dans un jardin public en Chine, c’est accéder à une autre facette de ce pays, c’est rompre avec l’agitation du dehors, emprunter un rythme qui n’a plus rien à voir avec le brouhaha des rues. Tout à coup, c’est comme si l’on touchait du doigt une partie de l’âme chinoise. De nombreux promeneurs arpentent les allées, marchant du pas lent de qui aime ressentir la terre sous ses pieds. Ici, un fils d’une cinquantaine d’années tient la main de son père courbé sous le poids des ans. Là, un groupe de femmes pratique le tai chi chuan au sabre, tandis qu’un peu plus loin des hommes et des femmes âgés pétrissent leurs articulations douloureuses, étirent leurs membres endoloris ou entament une surprenante marche en arrière.parcchengdu3.jpg

A voir cette mini société rassemblée autour d’exercices où le corps et l’esprit constituent l’unique préoccupation, je songe à cet étrange paradoxe. Dans la vie de tous les jours, dans la rue, les transports, les Chinois sont particulièrement rudes, semblant faire peu de cas des gens qui les entourent, se bousculant allègrement, s’excusant rarement. Mais dès qu’on les voit dans les parcs, en particulier très tôt le matin et en fin de journée, c’est comme si cette rudesse des rapports sociaux disparaissait, comme si le contact de la nature les rassérénait. Ces jardins publics représentent pour les Chinois une sorte de respiration dans une vie pensée en fonction du groupe, une parenthèse leur permettant de reprendre leurs aises, un lieu où ils viennent se ressourcer.

 

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Retourner à la source. Au détour d’une allée, un panneau mentionne un monument en lien avec les chemins de fer. Interpellé par ce qui me paraît une incongruité dans ce parc, je suis les indications jusqu’à tomber en arrêt devant une gigantesque obélisque portant sur ses flancs des bas reliefs reproduisant des rails et des locomotives. Erigée en 1913, la stèle commémore « les morts dans le mouvement de protection des droits de construction de la voie de chemin de fer en automne de l’année de Xinhai », c’est-à-dire en 1911. En réalité, mes pas viennent de me conduire au pied du monument rappelant les événements à l’origine de la révolution auxquels Jules, alors en poste à Chengdu, dû faire face !parcchengdu4.jpg

Les prémices remontaient à 1905, lorsque des notables soucieux de désenclaver le Sichuan avaient décidé de construire avec leur propres fonds des voies de chemin de fer, en particulier une ligne reliant le « Royaume céleste » à Hankéou, en aval du Yang Tsé. Deux ans après l’arrivée de Jules, en mai 1911, les autorités impériales décrètent la nationalisation des voies de chemin de fer, en empruntant l’argent aux puissances étrangères ce qui, de fait, revenait à leur concéder la propriété. Exacerbant le sentiment anti-étrangers, cette décision provoqua la création d’une ligue pour la protection des chemins de fer dont les dirigeants étaient très rapidement arrêtés. Des manifestations furent alors organisées qui aboutirent à des arrestations et causèrent même plusieurs morts dans les rangs des manifestants. A la fin du mois d’août, des bandes de paysans se soulevèrent et marchèrent sur Chengdu où des combats les opposèrent à l’armée. « Nous savons maintenant que l’Europe et l’Amérique ont été informées que les communications avec Tchentou étaient interrompues et que cent mille rebelles assiégeaient la ville », écrivait alors Jules à sa mère. Isolé dans son consulat – son chef de poste avait eu la bonne idée de partir en randonnée quelques semaines plus tôt – Jules assurait, flegmatique, que « cette nouvelle a été la seule vraiment désagréable de toute cette période ». En réalité, ces événements marquaient le signal de départ d’une révolution inattendue qui, en quelques mois, emporterait l’Empire millénaire au profit d’une République fragile. Deux ans après son arrivée, Jules venait de vivre son premier fait d’armes avec un calme impressionnant qui le ferait remarquer par sa hiérarchie. Chengdu, quant à elle, avait gagné ses lettres de noblesse : « La première province de l’Empire à se rebeller, la dernière à se laisser pacifier », disait-on alors.

La nuit tombe sur le « parc du peuple ». A quelques pas de l’obélisque, une place rend hommage à cette « bataille du rail ». Des stèles en pierre, disposées en cercle, exaltent des scènes de combat tandis qu’au centre de l’agora, une sorte de planisphère gravé sur une dalle de marbre reproduit les villes actrices de cette insurrection. Des habitants foulent du pied cette page d’histoire qui, d’une certaine manière, nous unit silencieusement. Un jeune papa qui explique à son petit garçon le sens de ces gravures me jette quelques œillades, ne comprenant sans doute pas l’intérêt excessif que je leur porte. Je me sens incrédule face à cette découverte inattendue qui m’a accueillie dans ce parc où je suis entré presque par hasard, alors que je m’apprêtais à quitter, déçu, cette ville qui m’avait jusqu’ici révélé bien peu de choses. Je songe à Marie ayant retrouvé il y a quelques années, en pleine nuit, le consulat de Tchongking qui l’avait vu naître. Seul dans ce parc de Chengdu que l’obscurité envahit, incapable de transmettre à quiconque cette émotion qui m’étreint, j’éprouve cette étrange sentiment d’avoir répondu à un rendez-vous pris il y a bien longtemps, conduit jusqu’ici par un guide mystérieux me faisant toucher du doigt les dernières traces d’un passé enfoui au milieu de Chengdu la moderne. Depuis Paris, que Jules avait imaginée rejoignant un jour cette ville au bout du monde par une unique voie de chemin de fer, les multiples trains que j’ai empruntés m’ont amenés dans ce sanctuaire dédié à cette crise ferroviaire qui avait changé la face de l’Empire du Milieu. Levant la tête vers ce ciel sacré de Chine qui s’étale au-dessus de moi, je crois ressentir ce que Dali, saisi par l’une de ses « extases cosmogoniques », avait éprouvé en entrant dans la gare de Perpignan : je suis au « centre du monde » !

 

Lorsque je quitte Chengdu, le lendemain, à bord du bus qui m’emporte vers Tchongking, je ressasse ce sentiment étrange que l’on éprouve lorsqu’on laisse derrière soi une personne chère à qui l’on n’a pas dit tout ce que l’on aurait souhaité. Je me console en songeant que mon voyage avec Jules connaîtra une prolongation puisque je m’apprête à descendre le Yang Tsé qu’il avait lui-même remonté pour rejoindre Chengdu. Mais notre tandem silencieux vient bel et bien de se séparer, quelque part dans un parc de cette ville qui, d’une certaine manière, le retient au pied des stèles commémorant les événements ayant marqué les premières des trente-six années qu’il passerait en Chine. Depuis Paris, Jules n’a pas cessé de m’accompagner, « éclaireur clandestin de mon voyage sur ses propres traces », comme je l’écrivais avant même d’avoir dépassé les limites de la gare de l’Est. Cette dernière nous a ouvert les portes de l’Extrême-Orient. A Harbin, j’enlevais Jules au destin qui l’y avait emporté en 1945 pour reprendre la route qu’il avait suivie en 1909. Quelque chose me dit qu’il sera bien mieux ici, dans cette Chine des confins où il a vécu ses jeunes années et fondé sa famille, plutôt que dans cette ville de Harbin où il avait fini sa vie, seul. Les forces de l’esprit sont bien capables de réaliser cette illusion. Et puis, il n’est pas question que Jules manque cet événement qui se murmurait dans les couloirs de l’Ambassade de France à Pékin : la réouverture, dans quelques semaines, du consulat général de France à Chengdu.

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Yang Tsé, un rêve qui se jette dans la mer 




« Le fleuve bleu est en réalité jaune sale,

sauf peut-être le soir lorsque le soleil étant couché

la lune commence à s’y mirer.

D’ailleurs, jaune ou bleu,

cela ne l’empêche pas

d’être magnifiquement large et profond »

 

Jules Leurquin, 26 mai 1909

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Tchongking s’illumine au rythme de la nuit qui, peu à peu, s’installe sur la ville. Le soleil rougissant de la fin de journée s’enfonce dans les terres, là-bas, à l’Ouest, mais refuse d’abdiquer. Pour quelques minutes encore, il enflamme l’horizon, se reflétant dans la rivière Jialing dont les eaux calmes caressent les flancs du Fu Ling. Entre chien et loup, le pont supérieur du bateau se remplit des voyageurs désireux de goûter le moment du départ à l’air libre et d’admirer la ville qui marque le début de cette descente du Yang Tsé. A quelques centaines de mètres, les flots boueux du « fleuve bleu » refusent de se mêler à la paisible Jialing. Le Yang Tsé affirme sa présence muette par sa seule couleur.

 

Le soleil finit par céder la place à la lune et Tchongking offre alors le spectacle de sa vigueur économique. Les buildings modernes, bardés d’enseignes rouge, verte ou bleu vantant des marques de bière ou de cigarettes et les écrans géants sur lesquels se succèdent les téléphones portables dernier cri donnent le sentiment de contempler Hong Kong depuis sa baie. Cathédrale de lumière ou flipper géant, Tchongking brille de mille feux, emplissant les yeux des voyageurs qui, à coup de flashs sortis de leurs appareils photos, semblent vouloir entrer avec elle dans un mano a mano. Peine perdue, la cathédrale absorbe les ridicules éclairs.

 

chongqing3.jpgCet après-midi, j’arpentais encore les rues de cette « ville grande et propre », comme Jules l’avait qualifiée en y passant en 1909 sur le chemin de son premier poste. Onze ans plus tard, il serait affecté à son consulat en remplacement du bouillonnant Albert Bodard. Et en 1921, Marie verrait le jour « dans le même lit », comme elle aime à le dire, que Lucien Bodard, le futur journaliste et écrivain. « Une ville grande et propre » ? Pour l’auteur de « Monsieur le Consul », livre dans lequel il réglait ses comptes avec son père, Tchongking est tout sauf cela. « La cité est une croûte, une gale escaladant la montagne. Palais en haut, en dessous les masures accrochées au précipice. Sur le versant abrupt, des escaliers gigantesques, degrés de pierre usés par le déferlement des hommes, par la mouvance incessante des êtres à la recherche d’une bouchée ou d’un plaisir. Ville-échelle. […] C’est alors que j’ai incrusté en moi les premières images de la Chine : la merde et le cadavre. Sur les gradins les plus bas se tient quotidiennement le plus grand marché du monde d’engrais humain. J’erre parmi les baquets fétides, les bocaux des matières que l’on vend, que l’on achète, que l’on trie pour arriver aux consistances voulues, aux qualités parfaites. » Mais quand Jules s’étonnait modérément des choses qu’il voyait, Bodard laissait sans doute trop son imagination ou les souvenirs de son enfance emporter sa plume. La réalité de Tchongking devait se trouver à mi-chemin de ces deux visions pour le moins antagoniques.

chongqing4.jpgLa ville semble de toute façon bien décidée à oublier son passé, quel qu’il fût. Partout, des immeubles s’élèvent, hissés de terre par des dizaines de grues dont la forme évoque à juste titre l’oiseau du même nom qui parsème les champs de Chine. Ironie, ce symbole chinois de longévité s’acharne ici à détruire à coup de billes d’aciers les anciennes « masures accrochées au précipice » et à élever les sempiternelles tours à l’allure de salles de bains ! Tchongking n’est qu’un gigantesque chantier, d’autant plus impressionnant que la ville, construite sur les flancs d’une colline, dévoile, impudique, ses différentes strates – ses bâtisses anciennes, récentes et futures – comme autant de couches géologiques se superposant, s’écrasant, éliminant les précédentes.chongqing2.jpg

Sous la chaleur légendaire de cette ville qui lui vaut, avec Wuhan et Nanjing, d’être considérée comme l’une des « trois fournaises » de la Chine, les ruelles escarpées aident à comprendre pourquoi Tchongking compte parmi les rares villes du pays où les vélos sont inexistants ! Avant de rejoindre le ferry pour l’embarquement, je tentais de localiser l’ancien bâtiment du consulat, celui où est née Marie, celui qu’elle avait retrouvé, par miracle, près de quatre-vingt ans plus tard. En vain. A croire que Jules avait définitivement décidé de rester à Chengdu, renonçant à éclairer mes pas. Peut-être est-il temps de voyager sans lui, après tout.

 

La force d’un rêve

Quittant l’oasis de lumière, le Fu Ling s’enfonce déjà dans la nuit noire. Le spectacle de la ville désormais disparu, quelques personnes s’attardent sur le pont supérieur, profitant du calme, respirant la brise légère, songeant au voyage de trois jours qui commence. L’obscurité alentours renforce le sentiment de plonger dans l’inconnu. A la manière d’une dentelle, les crêtes des collines se détachent sur le ciel étoilé. Les arbres qui les parsèment semblent comme les poils hérissés sur le dos d’un monstre somnolent. Peut-être le dragon que les Chinois ont longtemps considéré comme le « seigneur du sol », à moins qu’il ne s’agisse d’armées prêtes à dévaler les pentes et à prendre d’assaut les bateaux s’aventurant dans ces eaux hostiles. Décidément, le Yang Tsé ne tarde pas à inspirer les images les plus délirantes aux esprits imaginatifs.

Par quel mystère les eaux de ce fleuve si lointain ont-elles pu envahir à ce point nos esprits occidentaux, mélange de frayeur et d’attirance morbide, sur fond d’aventures exotiques, au point qu’on l’évoque à tour de bras dans l’imaginaire populaire ? Mon Yang Tsé, c’est celui des canonnières et de Steve Mac Queen, celui de Tintin sauvant son ami Tchang de l’une de ses crues légendaires, celui de Segalen imaginant « l’Esprit du fleuve » tapi sous ses flots ou encore celui d’Audiard qui, dans un bordel de Normandie décoré à la chinoise, faisait remonter chez un Gabin ivre « les vapes » d’un improbable séjour « dans ce pays de merde » : « Le Yang Tsé Kiang n’est pas un fleuve, camarade, c’est une avenue. Une avenue de 5 000 kilomètres qui dégringole du Tibet et qui s’arrête à la mer Jaune. A gauche et à droite, des jonques, des sampans. Au milieu, en plein courant, des tourbillons d’îles flottantes, des orchidées hautes comme des arbres et des troupeaux de buffles. Des millions de mètres en cubes d’or, de fleurs et de limon qui descendent vers Nankin, au milieu des pagodes et des villes en bois. Des villes-pontons où tout est à vendre : l’alcool, le poisson cru, les putains, l’opium. » Dans la bouche de Gabin, Audiard distillait la force d’un rêve, le badigeonnait de l’esprit de « mission civilisatrice » qui prévalait à l’époque. La Chine représentait alors archétype de l’aventure pure, de l’exotisme et de l’étrangeté.

Mais j’ai aussi à l’esprit le Yang Tsé de Jules, celui qu’il avait remonté depuis Hankou durant quinze jours alors que j’en mettrai trois pour faire sensiblement le même trajet en sens inverse. Le Yang Tsé m’offre de croiser Jules une dernière fois et, ses lettres sous les yeux, de l’imaginer affrontant les « flots tumultueux » de nos rêves.


 

Du regard ethnocentré d’un Occidental sur la Chine et les Chinois

 

La plupart des voyageurs ont déjà rejoint les chambres étalées sur trois niveaux comme autant de classes. Assez ancien, le bateau compte parmi les moins chers pour s’offrir une croisière sur le Yang Tsé. A son bord ont embarqué des gens modestes venus réaliser le rêve de millions de Chinois – 52yangtsé2.jpgnaviguer sur le Chang Jiang, le « Long fleuve » mythique – et une dizaine d’Occidentaux. A leur habitude, les touristes chinois ont déjà mis le ferry en coupe réglée, illustrant la pratique de la « prise de pouvoir » que j’ai eu tout le loisir d’observer dans les trains. Il est toujours étonnant de voir ces voyageurs – jamais seuls, toujours en famille ou en groupes – investir les lieux avec un naturel déconcertant. A bord du bateau, la tradition a été respectée. Un joyeux bordel s’est rapidement instauré. Les cartons, les sacs de toiles se sont empilés dans les cabines se distribuant de chaque côté des coursives. Laissant les portes ouvertes, s’interpellant à tue-tête d’une cabine à l’autre, les familles ont alors pris possession des lieux, déballant avant tout les provisions de nourriture, enfilant shorts et sandales, les hommes sortant les cartes ou les pions de Ma-jong, les femmes parcourant les travées à la recherche de l’eau chaude pour préparer les soupes toute faites dont les barquettes, presque aussitôt vidées, formeront rapidement des pyramides au-dessous des poubelles bien vite saturées. Je reste toujours aussi fasciné par cette impression que dégagent les Chinois de se sentir partout chez eux, par cette propension à s’approprier totalement les lieux de transit et les moyens de transports. Quel contraste avec les mines compassées, la distance et la retenue que nous autres Occidentaux affectons dans les mêmes situations. Cela ne m’empêche pas, parfois, d’être excédé. Comme lorsque plusieurs passagers ouvrent successivement la porte du compartiment par erreur avant de la refermer comme si de rien n’était, ou lorsqu’il faut zigzaguer entre les bouteilles de bière, les pelures de mandarines ou les couches usagées qui jonchent le sol, évadées d’une poubelle débordante.

 

Ce qui m’interpelle tout autant, c’est la posture que j’adopte face au spectacle de cette vie chinoise, mélange d’incrédulité, de dérision et de respect parfois forcé dont ces quelques lignes et d’autres, parsemées dans ce livre, témoignent. De quel droit caricaturer ce qui, à mes yeux d’étranger, me paraît comme excessif, drôle, insolite alors que, de surcroît, je ne maîtrise pas la langue de ce pays que je connais si peu ? De nombreux récits de voyageurs occidentaux témoignent de ce tropisme, à l’image de La Chine à petite vapeur de Paul Théroux, présenté avec raison comme le livre de référence du voyage ferroviaire en Chine. Je réalise maintenant ce qui, à côté du témoignage exceptionnel qu’il apporte, me dérange dans le propos de l’auteur. Sous couvert de voyager plus intelligemment que les autres, de se faire l’observateur de la société chinoise, il trace une ligne de partage entre ce qu’il admire – en général tout ce qui a trait à l’histoire et à la culture chinoise – et ce qu’il raille – ces « drôles d’habitudes » des Chinois qui le heurtent. Finalement, Théroux « fait son marché » dans la société chinoise, retenant ce qui correspond à l’imaginaire chinois qu’il s’est façonné et ironisant sur ce qui lui apparaît comme des aberrations comportementales. Mais ce faisant, je me refuse à « faire le procès » de Théroux, conscient de céder moi-même à la même tentation. Et il suffit d’échanger avec d’autres étrangers pour se rendre compte que nous partageons tous, peu ou prou, cette lecture ambivalente d’un pays dont nous ne cessons, par ailleurs, de vanter les beautés, la culture et le dynamisme. Alors, quelle peut bien être la raison d’une telle schizophrénie dans notre appréhension de la Chine et des Chinois ?

 

Au risque de sacrifier une fois de plus au « sanglot de l’homme blanc », j’y vois comme une déclinaison sournoise de l’esprit de supériorité occidentale et une forme d’égoïsme : nous prenons ce qui nous intéresse dans une culture en le parant d’une certaine noblesse et nous laissons ce qui nous dérange en le rabaissant au rang d’ineptie. Cela ne doit pas nous empêcher, au nom d’un respect excessif, d’exercer un regard critique sur d’autres cultures que la nôtre, mais peut-être devons-nous apprendre à nous regarder regarder les autres.

 

 

 

Villes fantômes

 

Les croisières ne sont plus ce qu’elles étaient ! Le lendemain matin, sur les coups de 5h, une vive agitation s’empare du bateau. Les haut-parleurs lancent une annonce en chinois avant de diffuser de la musique censée nous réveiller en douceur – ou nous empêcher de nous rendormir. C’est alors que les premières notes de la bande originale du film Titanic retentissent, me jetant dans un abîme de perplexité quant à ce choix d’un goût douteux : n’existe-t-il pas une loi maritime – au moins morale – interdisant de passer une telle musique dans un bateau ?! L’une des jeunes hôtesses que compte le bateau frappe à la porte, annonçant que nous allons accoster pour une première visite. Rien d’obligatoire, bien sûr, mais le mal est fait, la discipline de groupe chinoise est en marche, alors autant aller visiter la « ville des fantômes ».48ghostcity3.jpg

 

L’objet de cet arrêt est en effet une colline sur laquelle sont disséminés des temples consacrés aux démons que ces lieux abriteraient depuis la dynastie Tang. Je me hâte de parcourir ces quelques vestiges anciens auxquels se mêlent manifestement des bâtiments fraîchement construits, le tout destiné à composer une sorte de parc d’attraction sur le thème des Enfers. Dès la descente du bateau, mon intérêt s’est bien plutôt porté sur les vestiges, très récents ceux-là, de la ville de Fengdu. On n’y voit plus que des ruelles insalubres remplies de marchands de souvenirs, de pellicules photo, de légumes et de fruits à destination des vagues de touristes fraîchement débarquées des ferries. Pour le reste, la ville est en pleine destruction, vaste champ de ruines au milieu duquel ne subsistent que quelques immeubles dévastés, parsemé de poteaux télégraphiques orphelins, gagné par les herbes. Je crus d’abord qu’il s’agissait là d’un signe avant-coureur de l’édification de complexes hôteliers pour satisfaire les touristes désireux de visiter la « ville des fantômes ». Je réalise au contraire que l’ancienne ville de Fengdu est déjà morte.44GhostCity.jpg

 

Condamnée depuis plusieurs années, elle n’attend plus en effet que d’être submergée par les eaux du Yang Tsé que l’édification du barrage des Trois Gorges élèvera encore de quelques dizaines de mètres. C’est là mon premier contact avec les retombées concrètes de ce projet pharaonique dont l’édifice symbole se situe à deux jours en aval. De l’autre côté du fleuve, la nouvelle ville de Fengdu, érigée plusieurs mètres au-dessus des eaux, a déjà pris le relais, cité-dortoir d’où viennent chaque jour les marchands tentant de se faire un peu d’argent. En parcourant les vrais et faux vestiges d’un improbable « palais du Roi de l’Enfer » situé à flanc de colline, les visiteurs ignorent que l’âme de la ville de Fengdu, en contrebas, a déjà migré vers les multiples cieux bouddhistes. Comme beaucoup d’autres, elle est devenue une des villes fantômes du Yang Tsé.

 

 

 

L’histoire submergée

 

yangtsé.jpgJetant un dernier regard vers ces lieux qui seront bientôt « surnagés » par les bateaux, je m’installe sur le pont supérieur, m’apprêtant à vivre cette première journée de navigation sur le Yang Tsé. « Je ne sais rien de plus délicieux que la navigation sur un fleuve. Je t’écris sur le pont, mollement allongé sur une chaise longue dont le bras me sert de table. On avance sans la moindre trépidation bien que le fleuve ait un courant très rapide. Il me semble que je passerais ma vie allongé de telle sorte en regardant le paysage, ou rêvant au futur et au passé ». Le passé et le futur, justement, se confondent, tandis que les lettres de Jules relatent les impressions du voyage qu’il venait alors d’entamer en aval. Les premiers jours de sa navigation, il avait également pris place à bord d’un bateau qui devait ressembler au Fu Ling. Paressant sur sa chaise longue, Jules observait l’important trafic qui se faisait déjà sur le fleuve, entre les steamers transportant les passagers, les canonnières étrangères chargées de « protéger les intérêts des puissances occidentales » ou les radeaux-villages sur lesquels « les convoyeurs se bâtissent des huttes et installent une basse-cour » afin de transporter leurs chargements d’arbres vers Shanghai ou le Sichuan. Aujourd’hui, le trafic est bien loin d’avoir faibli, composé principalement de bateaux de voyageurs ‑ depuis les simples ferries jusqu’aux paquebots de luxe en passant par des navettes rapides sur hydroglisseurs ‑ et d’immenses péniches transportant du sable ou des matériaux de construction.

 

Le fleuve est d’une largeur impressionnante, peut-être 400 ou 500 mètres par endroit, déroulant ses eaux limoneuses qui oscillent entre le marron et le rouge et forment un contraste saisissant avec les collines qui bordent chaque rive, striées de cultures en terrasse, couvertes d’une végétation de conifères au vert intense. Comme durant les premiers kilomètres du voyage de Jules, le Yang Tsé est encore calme, malgré d’impressionnants courants qui forment des tourbillons permanents dans lesquels un réfrigérateur qui flottait jusqu’alors paisiblement disparut en quelques secondes. Quant aux reliefs bien modestes qui nous entourent, ils annoncent, paraît-il, la principale attraction du Yang Tsé, ses « Trois gorges » qui excitèrent tant l’imagination.

 

En fin de journée, le bateau accoste à Zhangfei pour y passer la nuit avant de repartir aux aurores et permettre d’entrer dans la première des Trois gorges au petit matin. Afin d’échapper aux crues du fleuve, ce village est niché au sommet de marches en pierre formant « un escalier qui rappelle en moins bien celui de la rue Foyatier à Montmartre », comme l’expliquait Jules. Souffrant d’une indigestion de temples, je renonce d’entrée à la visite de celui qui forme le principal attrait de Zhangfei et préfère me promener dans la rue principale, bordée d’étalages de fausses antiquités, toutes semblables et presque rangées de la même façon d’un étal à l’autre, pipes à opium, blagues à tabac, encriers, reproductions d’affiches publicitaires des années 30, etc. En retournant au bateau, je retrouve le couple de jeunes quinquagénaires d’une gentillesse et d’une discrétion à toute épreuve avec qui je partage ma cabine. Ils réalisent leur première croisière sur le Yang Tsé et le regard qu’ils portent sur le fleuve bleu depuis leur couchette en se tenant la main vaut tout l’or du monde.

 

51yangtsé1.jpgLe lendemain, à 6h du matin, après une nuit passée dans le bruit des moteurs tournant sans discontinuer tandis que la climatisation a rendu l’âme, nouveau branle-bas de combat. Comme la veille, difficile d’échapper à l’ordre de réquisition générale que la charmante hôtesse vient hurler dans toutes les cabines. Du moins nous a-t-on épargné la musique de Titanic, attention sans doute involontaire mais largement appréciée. Sur le pont supérieur, lieu habituel du « rassemblement », les passagers à moitié hagards regardent en silence les falaises abruptes qui surgissent de l’eau, donnant l’impression de naviguer entre des montagnes qu’un déluge aurait noyées, ne laissant émerger que les sommets. Ce qui n’est pas loin de la vérité puisque, comme l’expliquait Jules, nous traversons les restes d’une « chaîne montagneuse dans laquelle le fleuve s’est creusé un lit à la force des eaux ». A l’image des Monts Qin Ling que le train avait traversés avant d’arriver à Chengdu, les sommets forment des cônes se perdant dans les brumes matinales. Le lit du fleuve a réduit, mais conserve une largeur raisonnable de 200 ou 300 mètres. Une avenue bordée de pyramides. J’ignore si c’est l’effet du réveil aux aurores ou de mon propre jugement hâtivement étendu à l’ensemble des passagers, mais il semble que le spectacle ne déclenche pas l’enthousiasme que l’on pouvait attendre. Le soleil rouge orangé qui se lève entre les montagnes et irise la surface des eaux suffit à poser un baume sur cette déception, tandis que le bruit court que la gorge de Qutang dont nous achevons déjà la traversée – avec ses 8 kilomètres, elle est la plus courte des Trois Gorges – n’était qu’une mise en bouche. Faisant preuve de mansuétude, l’hôtesse nous prévient que nous avons le temps d’aller nous brosser les dents avant d’entrer dans la deuxième des Trois gorges, celle de Wu.

 

Celle-ci se montre beaucoup plus impressionnante, sa largeur se réduisant souvent à une centaine de mètres tandis que ses falaises se font plus hautes et plus abruptes. L’effet d’enfermement se fait plus fort. Les pyramides de la précédente gorge laissent rapidement place à des masses énormes de rochers qui témoignent de la violence avec laquelle ils sont sortis de terre des millions d’années plus tôt. La description que Jules fait de ce passage dispense de la paraphrase : « Les grès ont l’air de cahiers d’un gigantesque livre ou d’une pile de journaux de pierre qui paraîtraient aux sept jours de la création ; parfois ils ondulent comme les flots d’un torrent pétrifié, tantôt ils semblent être des gerbes rougeâtres jetées au hasard par un divin moissonneur. Au contraire, les brèches d’un noir bleuté présentent souvent des ornements de forme effilée qui semblent tantôt les flammes d’un punch infernal, et tantôt les effilés d’une jupe de ballerine. Au-dessus de tout cela, la couche de terre accoutumée qui a toutes les teintes, du jaune au bistre, avec des touffes de verdures et des arbres qui détachent leurs rameaux sombres sur le ciel idéalement bleu. » Troublant, à près d’un siècle de distance, de porter le regard vers les mêmes pierres, le même ciel, la même végétation éparse et courageuse se frayant un chemin entre ces dalles de géant. Mais le carambolage du temps s’arrête là. Jules prévenait alors de ce qui se préparait plusieurs centaines de mètres en contrebas de cette vision d’éternité : « Attention alors, tournant dangereux ! Les rapides vont commencer. Ici un courant rapide, là un courant tourbillonnant, là encore un courant plus doux. Quand on veut être très prudent, on continue à suivre le bord, tiré (et non sans peine) par les coolies. Quand on a du vent, et qu’on est brave, on va au milieu du fleuve et là, on file moins vite qu’une flèche, malgré la violence du flot qui écume tout autour de la barque. Le sort du bateau est alors entre les mains du barreur et des mariniers chargés de veiller à la voile et au vent et qui, du reste, manient cette voile comme une coquette fait de son éventail : on la hisse, on la laisse tomber, on la plie, on la tourne ». Bien avant l’entrée des Trois Gorges, Jules avait en effet troqué le confortable steamer contre une jonque spartiate, coquille de noix chahutée par les flots tumultueux du fleuve imprévisible, mais seul esquif capable de franchir les rapides. A son bord, outre Jules, l’équipage est composé de six rameurs et du barreur usant alternativement de la rame, du vent ou de la corde pour permettre à la jonque de remonter le fleuve « qui semble s’irriter que nous brisions ses flots pour remonter son cours ». Car le Yang-Tsé se mérite et pour tout prix de sa conquête exige les pires efforts des journaliers chinois qui, à bord des embarcations ou sur les berges du fleuve, louent leurs services pour permettre aux embarcations de franchir les rapides : « On attache le bateau, suivant ses dimensions, avec une ou deux grosses cordes (des cordes qui sont en réalité des tresses de paille à huit brins large chacune d’un doigt), puis les coolies s’attellent. Ils tirent, ils se penchent en avant, ils vont presque à quatre pattes, en chantant sans interruption. On hisse la voile, on rame, on agrippe des gaffes… et on n’avance point ou presque point. On reste une demi-heure pour franchir vingt mètres et, quand enfin on est sorti de la région bouillonnante, si le navire est rendu à lui-même, il redescend en un instant tout le chemin qu’il avait parcouru. Quand une jonque est enfin hors de descente, les coolies recommencent avec une autre, car il y en a cinq, dix, qui attendent leur tour ! Et alors, comme pour vous faire rattraper le temps perdu, la brise souffle, et nous filons, légers et joyeux ». Passés ces dizaines de pièges naturels, un échouage sans gravité et des peurs contenues, le convoi de Jules atteignait le terme de son voyage de 15 jours sur le Yang Tsé : « Le fleuve coule de nouveau au fond d’un entonnoir de brèches et de verdure. Quelquefois pourtant, des roches plus tendres ont tellement subi l’érosion des eaux qu’on croirait devant soi moins de la pierre que des éponges. Très gentil de voir les petits nuages blancs flotter au-dessus du fleuve, en faisant comme une écharpe aux pyramides rocheuses qui passent au-dessus de ces nuages leur tête effilée. En bas, le Yang bouillonne quelque peu. C’est tout, c’est beaucoup »

 

Ce que Jules a vu en levant les yeux vers ces falaises, je le contemple. Mais définitivement, ce qu’il a vécu dans les entrailles de ce fleuve ne subsiste plus que dans les lettres écrites à sa mère, témoignage haletant d’une navigation d’un autre temps. S’en détachant, mes yeux reviennent balayer le pont supérieur du Fu Ling qui, fort d’une motorisation conséquente, contrôle tranquillement sa descente, porté par des flots domestiqués. « L’Esprit du fleuve » a bel et bien été dompté.

 

 

 

A la sortie de la Gorge de Wu, avant que ne commence la troisième et dernière gorge de Xiling – la plus longue aussi ‑, les villes modernes érigées à hauteur raisonnable au-dessus du Yang-Tsé font leur apparition. A l’image de Fengdu, elles témoignent par leur présence récente de toutes celles qui ont été noyées ou le seront et avec elles, leur histoire, les vestiges, des vies. J’entends volontiers les arguments des initiateurs du barrage des Trois Gorges qui disent vouloir empêcher que ne se reproduisent les crues meurtrières du Yang-Tsé dont les hauteurs atteintes sont régulièrement rappelées le long du parcours, comme autant de records ou de commémorations. Je comprends tout autant les opposants à ce projet pharaonique qu’ils accusent de ne pas répondre à cette attente, de représenter un danger supplémentaire et de détruire un patrimoine humain et écologique considérable. A parcourir ce fleuve mythique, la « ligne de vie » de la Chine disait-on parfois, qui deviendra bientôt un lac gigantesque, je ressens comme une gêne, une indécence, comme lorsque l’on se promène dans les travées d’un cimetière, vivant parmi les morts.

 

L’histoire du Yang-Tsé, c’est aussi l’histoire de Jules, bientôt engloutie, vestige d’une époque où le Fleuve bleu était un géant indompté, dangereux, mystérieux. Une fois noyé dans ses propres eaux, quelle trace gardera-t-on de lui ? Plus tard, quelle valeur aura le récit de Jules ? Imaginera t-on que sous ce lac, avant, bouillonnait un fleuve dont des hommes comme Jules avaient, à leur mesure, entretenu le rêve ?

 

 

 

L’histoire éternelle

 

Le barrage des Trois Gorges se dresse, monumental, presque effrayant, sous les projecteurs géants qui éclairent ses piles gigantesques. Ses écluses semblent d’énormes gueules prêtes à avaler, par groupes de trois ou quatre, les bateaux qui en imposaient encore quelques heures plus tôt lorsqu’ils naviguaient au milieu du fleuve, mais qui, ici, font figure de frêles embarcations.

 

Le voyage se termine là où il avait commencé, sur le pont supérieur du Fu Ling. Entre les murs de béton qui nous dominent, notre ferry se retrouve bord à bord avec un paquebot de luxe, affrété à l’usage exclusif de quelques dizaines de riches touristes américains. Les femmes en robe de soirée, parées de bijoux et les hommes en smoking sortent du repas et regardent, accoudés au bastingage, la foule des Chinois qui, plus bas, s’est massée sur la modeste passerelle. Les hommes en shorts, en sandales et en chaussettes, les tee-shirts remontés sur leurs ventres rebondis, éructant et crachant, les femmes en pyjamas, tous lèvent la tête, incrédules, vers ces spécimens caricaturaux d’une société opulente. Perdu au milieu de l’assistance chinoise, seul représentant de l’une au milieu de l’autre, je ressens un sentiment proche de la honte face à cette juxtaposition caricaturale de deux mondes, avatar de temps révolus où les uns et les autres ne se mélangeaient pas. Histoire éternelle. La lente montée des eaux n’y fait rien. Le paquebot, deux fois plus haut que le pauvre Fu Ling, domine immanquablement le ferry. Ce sont les Chinois qui, les premiers, rompent le face à face silencieux et gêné qui dure depuis de longues minutes. Quelques uns d’entre eux lancent des « hello » aux touristes américains qui répondent par de timides signes de la main. Avant de rejoindre, un à un, les somptueux salons de leur navire.

 

 

 

 

 

Il est à peine 5h du matin lorsque le Fu Ling arrive à Yichang, après trois jours de navigation. Avant de prendre l’autocar qui me mènera à Wuhan où m’attend le train pour Shanghai, je pense aux eaux limoneuses du Fleuve bleu qui, comme l’écrivait Segalen, « prolonge sa course très au large dans la mer où il lave sa couleur et dépose ses troubles avec calme », imprimant sa trace sur les milliers de kilomètres des côtes de la mer de Chine. Me revient alors cette phrase que lâchait Gabin, rattrapé par la lucidité amère qui, parfois, ponctue les longues descentes : « Au fond, le Yang-Tse-kiang, c’est p’t’être juste un rêve qui se jette dans la mer. »

 

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 [45 jours plus tard, la fin du voyage à Hong Kong...]

 

 

Terminus

 

 

Il y avait tant de belles choses,

à côté de quelques jours un peu monotones

Jules Leurquin, 22 juin 1909

 

 

87HKcameronRd.jpgCameron Road. Les enseignes anarchiques, tendues au bout de perches, barrent les façades de cette rue, comme elles le font dans toutes les artères commerçantes de la péninsule de Kowloon. Rivalisant de couleurs, d’images et d’animations, les publicités forment une mosaïque indéfinissable vantant les mérites des restaurants, magasins ou salons de massage qui, n’ayant pas obtenu pignon sur rue, ont colonisé les étages des immeubles. L’une d’elles indique la Guesthouse, sorte de résidence hôtelière bon marché, dans laquelle j’ai fini par poser mes bagages après m’être égaré dans des couloirs animés où les massages semblaient avoir sérieusement dérapé.

 

Drôle d’ambiance ces jours-ci à Hong Kong, comme à chaque fois qu’un typhon rôde au-dessus de la ville. Les pluies annonciatrices provoquent l’ouverture de milliers de parapluies que les rafales de vent retournent, les télévisions égrènent les différents niveaux d’alerte qui progressent, les premiers échafaudages de bambous qui s’effondrent, les arbres qui coupent les routes... Et la vie continue, trépidante, insatiable, dure et optimiste.

Après Harbin, Irkoutsk ou Shanghai, Hong Kong est une ville de laquelle sourd, en permanence, une énergie incroyable puisant aux sources de son histoire, bâtie, nourrie par les espoirs et la hargne des multitudes d’errants qui se sont installés dans la colonie britannique. Hong Kong, la « baie parfumée » en cantonais, en référence à l’arbre à encens qui parsemait son épaisse végétation et dont la moindre brise suffisait à disperser les arômes envoûtants, cet îlot désertique infesté de cobras, recouvert d’une flore désarmante de vitalité et repaire de contrebandiers avait représenté un refuge suite aux soubresauts qui avaient secoué la Chine. En 1850 déjà, les premiers immigrants fuyaient la révolte des T’ai-ping, puis en 1911 la révolution et la chute de la dynastie mandchoue. Plus tard, c’est la victoire de Mao et la révolution culturelle qui provoquèrent l’arrivée de ceux qui feraient de cette ville ce qu’elle est devenue. En 1999, Hong Kong revenait à la Chine, mais était-elle pour autant en Chine ?

J’eu en effet la surprise, en rejoignant la gare de Shanghai, de voir les voyageurs se diriger vers un service des douanes puis des frontières. Là, des agents accomplissaient toutes les formalités d’une sortie de territoire, vérifiant les passeports 72Shanghai.jpget avertissant que les visas tamponnés interdisaient tout retour en arrière ! Sans doute pour dissiper les doutes qui pouvaient encore envahir certains voyageurs, un panneau géant annonçait sans ambiguïté « Exit from the country » à l’entrée du quai presque désert où stationnait l’Express de Hong Kong. Devenu train fantôme par l’effet d’une fiction juridique, celui-ci s’apprêtait à traverser une partie conséquente du territoire chinois avec à son bord des voyageurs qui étaient censés ne pas s’y trouver ! Durant les vingt-quatre heures que durerait le voyage, je ne cesserais de penser à la situation kafkaïenne de ce train empruntant un corridor extraterritorial, donnant à regarder des paysages que je n’aurais pas dû voir et des gens que je ne n’étais pas supposé apercevoir.

 

Terminus, tout le monde descend ! Lorsque j’étais môme, l’arrivée du train dans la dernière gare du trajet était invariablement ponctuée de ce message à l’attention des endormis ou des étourdis. Dans le brouhaha des annonces qui, d’un quai à l’autre, finissaient par s’entrecroiser, semant parfois le doute dans l’esprit des voyageurs hagards, dans les derniers sifflements des roues qui torturaient les rails, ces quelques mots suscitaient à chaque fois en moi de la tristesse. Ils annonçaient la fin du voyage, alors que j’aurais aimé qu’il dure toujours.

Lorsque l’Express entra dans la gare de Hung Hum à Hong Kong, cette annonce muette, colportée depuis l’enfance, se superposait à celle que je murmurais quarante cinq jours plus tôt, « Gare de l’Est, je pars pour la Chine ». Tandis que j’arrivais au terme de mon voyage, les deux phrases se rejoignaient, formant une improbable boucle, annihilant d’un trait les années et les kilomètres qui les séparaient. Comme dans ces gares de triage où convergent des centaines de wagons isolés qui, après avoir été poussés sur une butte, dévalent celle-ci par le seul effet de la gravité, avant de rejoindre le convoi qu’on leur a attribué. Sous l’apparence du hasard et de l’archaïsme, cette opération ‑ « le tir au but », comme l’appellent les cheminots ‑ consiste bien à ramener les wagons errants là où ils doivent être. Au milieu des trains.

 

L’errance entamée à Paris semble bien se terminer ici, à Hong Kong, ville familière qui sonne déjà l’heure du retour. Mais l’errance peut-elle n’être qu’une parenthèse, un abandon qu’on s’autorise entre deux séjours chez les vivants, entre deux concessions à ces occupations que l’on dit professionnelles ? Les voyageurs sont comme ces herboristes des siècles passés qui se rendaient dans les contrées lointaines pour ramener les tubercules inconnus : ils se cherchent des racines, s’inventent des paradis perdus et puis reviennent, les mains chargées de graines qu’ils planteront, espérant que la sève dont elles se chargeront les aidera à mieux respirer. Et puis d’ailleurs, l’errance se confond-elle nécessairement avec le voyage ? N’est-elle pas un état d’esprit, une manière d’être, une tare, une prison, une liberté, un horizon que l’on souhaite toujours vide pour mieux le remplir. Elle est tout cela à la fois, l’errance. Ceux qui la subissent ou croient la dominer prennent des avions, parfois des trains, feignant ainsi de lui donner un but ou de lui fournir une dérivation. Sénèque avait raison, « voyager n’est pas guérir son âme », mais dans le combat singulier que chacun mène avec soi, le voyage offre au moins de savoir un peu mieux à qui l’on a affaire. « On fit comme toujours un voyage au loin de ce qui n’était au fond qu’un voyage au fond de soi », écrivait Segalen.

 

Ce voyage dans le présent du monde avait pris, bien souvent, la tournure d’une errance dans le passé que je n’avait nullement préméditée. A Berlin, à Varsovie, en Sibérie, en Chine, elle s’était imposée à moi, sans aucun doute induite par l’éclaireur clandestin qui m’accompagnait. Mais le récit de Jules, je l’avais transporté avec moi un peu à la manière dont Stendhal concevait le roman, comme un miroir qu'on promène le long d'un chemin. Les reflets qu’il m’avait alors renvoyés mêlaient inextricablement le monde d’hier à celui d’aujourd’hui. Peut-être même avait-il permis à l’un et l’autre de s’éclairer mutuellement, m’offrant d’attraper au vol ces moments qui disent, un peu, ce qu’est le monde actuel. « Voyager, c’est saisir l’instant. C’est une expérience personnelle », écrivait justement Théroux. Jules m’avait accompagné durant une grande partie du chemin. Malgré moi, parfois, cet homme du début du XXe siècle m’avait suivi sur mes pas autant que je m’étais inscrit dans les siens. Nous avions, en somme, réalisé un échange de bons procédés. Jules avait repris un peu vie et j’avais trouvé quelques bonnes raisons de ne pas succomber à la mort : des levers de soleil, quelques arbres, des regards, les hanches d’une femme, des rires d’enfants.

 

Avant de prendre l’avion qui en douze heures me catapultera, ce soir, vers Paris, je profite de la dernière journée de ce voyage en arpentant les rues de Hong Kong. A quelques pas de Cameron Road, à la sortie d’une exposition traitant de la rencontre de l’Est et de l’Ouest, je tombe en arrêt devant un pilier. Sur l’un de ses flancs recouverts de carreaux blancs, au-dessus de l’inscription habituelle qui rappelle les sanctions pécuniaires encourues en cas de graffiti, s’affiche un visage : l’homme à l’étoile sur le front ! Je suis littéralement transpercé par ce regard qui semble m’avoir suivi depuis Paris. 97HK.jpgLa peinture rouge, violente comme pour attirer mon attention qui n’avait que bien peu de chances de se porter sur ce pilier perdu dans la ville, s’est substituée à la peinture noire. Mais il s’agit, sans l’ombre d’un doute, du même visage que celui que j’avais aperçu, le jour de mon départ, au-dessus d’un bar-tabac de la place Stalingrad. Est-ce le fait de taggeurs parisiens ayant sévi dans les rues de Hong Kong à la manière de cet artiste contemporain français ayant reproduit l’un de ses personnages récurrents sur la Muraille de Chine ? Est-ce le sigle de ralliement de quelque obscur groupe politique, comme pourrait le laisser supposer la croix ornant le front du personnage ? N’étant pas porté sur le paranormal, je me refuse à envisager d’autres hypothèses, mais quelle peut bien être l’explication rationnelle de cette conjonction de signes ? Le choc de cette apparition inattendue est tellement violent que j’ai descendu, sans y prendre garde, Nathan Road, l’une des plus grandes artères de la péninsule de Kowloon qui déroule son interminable tapis d’asphalte jusqu’au pied de la baie. Réagissant à la couleur du ciel qui s’est chargé de nuages aux multiples nuances de gris derrière lesquels le soleil darde ses rayons, l’étendue d’eau a pris des teintes vert émeraude. Les buildings du quartier des affaires de Central, en face, se sont parés d’une couleur argentée semblable à l’éclat du mercure. La scène, d’une beauté fabuleuse, ne dure que quelques minutes jusqu’à ce que les premiers rayons du soleil parviennent à briser la couche nuageuse, rompant du même coup ce moment de grâce. Selon toute évidence, l’automne qui s’annonce ne commencera pas sous les foudres d’un typhon.

 

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Texte et photos © Boris Martin