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Cameron road, terminus (Episode 7)

Boris Martin

 Cameron Road, terminus

De Paris à Hong Kong, en train

En octobre 2002, je faisais la rencontre de Marie Leurquin, née en 1921 en Chine, là où son père, Jules, était arrivé douze ans plus tôt pour y faire une carrière de consul avant d’y mourir en 1945. Gardienne nostalgique du souvenir de sa famille, Marie se demandait si les correspondances en petites rondes et les photographies couleur sépia qu’elle prenait tant de plaisir à parcourir pouvaient faire l’objet d’un livre. L’histoire de ce jeune homme de 24 ans qui avait fait « le grand voyage vers l’Extrême-Orient » ‑ un périple de 53 jours en train, en jonque et en chaise à porteurs ‑, pour rejoindre son poste à Chengdu, dans le Sud-Ouest de la Chine ; les trente-six années qu’il passa dans ce pays qui traversait les heures les plus fortes de son histoire récente ; sa carrière d’« honnête homme », les lettres qu’il écrivit sans relâche à sa mère Maria et les photos qu’il prit, tout cela me fascina. Je l’écrivis ce livre, passant alors des mois en compagnie de ce consul, parfois pris de vertige face à cette vie qui se déroulait sous mes yeux. L’idée de refaire ce voyage était née à ce moment-là, en parcourant les premières lettres que Jules écrivait à sa mère depuis Berlin, Moscou, le Transsibérien, Pékin, Chengdu. Une fois le livre paru (C’est de Chine que je t’écris…, Jules Leurquin, consul de France dans l’Empire du Milieu au « temps des troubles », Seuil, 2004. Traduit et paru en chinois aux éditions Hunan publishing group en mai 2005. Présenté lors du Salon international du livre de Pékin en septembre 2005 dans le cadre des Années croisées France-Chine), je ne tardai pas à mettre mes pas dans les siens.

Cameron Road, terminus est le récit du voyage que j’effectuai durant 45 jours entre août et octobre 2005, 96 ans après Jules. Parti de la gare de l’Est, à Paris, je prenais la direction de Hong Kong et traversai l’Allemagne, la Pologne, la Biélorussie, la Russie avant de parvenir en Chine. Ce voyage dans le présent du monde a pris, bien souvent, la tournure d’une errance dans le passé, sans doute induite par l’éclaireur clandestin qui m’accompagnait. Mais le récit de Jules, je l’ai transporté avec moi un peu à la manière dont Stendhal concevait le roman, comme un miroir qu'on promène le long d'un chemin. Les reflets qu’il m’a alors renvoyés mêlent inextricablement le monde d’hier à celui d’aujourd’hui. Peut-être même a-t-il permis à l’un et l’autre de s’éclairer mutuellement, m’offrant d’attraper au vol ces moments qui disent, un peu, ce qu’est le monde actuel. Cet homme du début du XXe siècle m’avait suivi sur mes pas autant que je m’étais inscrit dans les siens.

Pourquoi publier maintenant un manuscrit que j’ai sous le coude depuis 13 ans ? La recherche en dilettante d’un éditeur, ponctuée de quelques refus et pour le reste de non-réponses, a presque eu raison de mon désir de le voir devenir livre. De temps en temps, à la faveur d’un contact intéressé, je l’exhume. Avant de l’enterrer à nouveau. Alors autant en faire profiter ceux qui veulent (re)faire ce voyage avec moi.

Yang Tsé,

un rêve qui se jette dans la mer

(Episode 7)

© Texte et photos (argentique) : Boris Martin

Le fleuve bleu est en réalité jaune sale,

sauf peut-être le soir lorsque le soleil étant couché la lune commence à s’y mirer.

D’ailleurs, jaune ou bleu, cela ne l’empêche pas d’être magnifiquement large et profond

Jules Leurquin, 26 mai 1909

Tchongking s’illumine au rythme de la nuit qui, peu à peu, s’installe sur la ville. Le soleil rougissant de la fin de journée s’enfonce dans les terres, là-bas, à l’Ouest, mais refuse d’abdiquer. Pour quelques minutes encore, il embrase l’horizon, se reflétant dans la rivière Jialing dont les eaux calmes caressent les flancs du Fu Ling. Entre chien et loup, le pont supérieur du bateau se remplit des voyageurs désireux de goûter le moment du départ à l’air libre et d’admirer la ville qui marque le début de cette descente du Yang Tsé. À quelques centaines de mètres, les flots boueux du « fleuve bleu » refusent de se mêler à la paisible Jialing. Le Yang affirme sa présence muette par sa seule couleur.

Le soleil finit par céder la place à la lune et Tchongking offre alors le spectacle de sa réussite. Les buildings modernes, bardés d’enseignes rouge, verte ou bleu vantant des marques de bière ou de cigarettes et les écrans géants sur lesquels se succèdent les téléphones portables dernier cri donnent le sentiment de contempler Hong Kong depuis sa baie. Cathédrale de lumière, Tchongking brille de mille feux, emplissant les yeux des voyageurs qui, à coup de flashs sortis de leurs appareils photos, semblent vouloir entrer avec elle dans un mano a mano. Peine perdue, la cathédrale absorbe les ridicules éclairs.

Cet après-midi, j’arpentais encore les rues de cette « ville grande et propre », comme Jules l’avait qualifiée en y passant en 1909 sur le chemin de son premier poste. Onze ans plus tard, il serait affecté à son consulat en remplacement du bouillonnant Albert Bodard. Et en 1921, Marie verrait le jour « dans le même lit » que Lucien Bodard, le futur journaliste et écrivain. Pour lui, la Tchongking de son enfance est tout sauf grande et propre : « La cité est une croûte, une gale escaladant la montagne. Palais en haut, en dessous les masures accrochées au précipice. Sur le versant abrupt, des escaliers gigantesques, degrés de pierre usés par le déferlement des hommes, par la mouvance incessante des êtres à la recherche d’une bouchée ou d’un plaisir. Ville-échelle. […] C’est alors que j’ai incrusté en moi les premières images de la Chine : la merde et le cadavre. Sur les gradins les plus bas se tient quotidiennement le plus grand marché du monde d’engrais humain. J’erre parmi les baquets fétides, les bocaux des matières que l’on vend, que l’on achète, que l’on trie pour arriver aux consistances voulues, aux qualités parfaites. » Entre la plume laconique de Jules et celle exubérante de Bodard, difficile de cerner la réalité de la Tchongking d’hier.

La ville d’aujourd’hui semble de toute façon bien décidée à oublier son passé, quel qu’il fût. Partout, des immeubles s’élèvent, hissés de terre par des dizaines de grues dont la forme évoque à juste titre l’oiseau du même nom qui parsème les champs de Chine. Ce symbole chinois de longévité s’acharne ici à détruire à coup de billes d’aciers les anciennes « masures accrochées au précipice » et à élever les sempiternelles tours à l’allure de salles de bains. Tchongking n’est qu’un gigantesque chantier, d’autant plus impressionnant que la ville, construite sur les flancs d’une colline, dévoile, impudique, ses différentes strates : les bâtisses présentes, passées et à venir, comme autant de couches géologiques, se superposent, s’écrasent, chacune éliminant les moins vaillantes.

Avec sa chaleur légendaire qui lui vaut, avec Wuhan et Nanjing, d’être considérée comme l’une des « trois fournaises » de la Chine, avec ses ruelles escarpées, on comprend pourquoi Tchongking compte parmi les rares villes du pays où les vélos sont inexistants. Avant de rejoindre le ferry pour l’embarquement, je tentais de localiser l’ancien bâtiment du consulat, celui où était née Marie, celui qu’elle avait retrouvé, par miracle, près de quatre-vingt ans plus tard. En vain. À croire que Jules a bel et bien décidé de rester à Chengdu, renonçant à éclairer la suite de mes pas. Peut-être est-il temps de voyager sans lui, après tout.

La force d’un rêve

Quittant l’oasis de lumière, le Fu Ling s’enfonce déjà dans la nuit noire. Le spectacle de la ville désormais terminé, quelques personnes s’attardent sur le pont supérieur, profitant du calme, respirant la brise légère, songeant au voyage de trois jours qui commence. L’obscurité alentours renforce le sentiment de plonger dans l’inconnu. À la manière d’une dentelle noire, les crêtes des collines se détachent sur le ciel étoilé. Les arbres qui les parsèment semblent comme les poils hérissés sur le dos d’un monstre somnolent, peut-être le dragon que les Chinois ont longtemps considéré comme le « seigneur du sol ». À moins qu’il ne s’agisse d’armées prêtes à dévaler les pentes pour prendre d’assaut les bateaux s’aventurant en contrebas de leur royaume. Le Yang Tsé ne tarde pas à inspirer les images les plus délirantes aux esprits imaginatifs.

Par quel mystère les eaux de ce fleuve si lointain ont-elles pu envahir à ce point nos esprits occidentaux, mélange de frayeur et d’attirance morbide, sur fond d’aventures exotiques, au point qu’on l’évoque à tour de bras dans l’imaginaire populaire ? Mon Yang Tsé, c’est celui des canonnières et de Steve Mac Queen, celui de Tintin sauvant son ami Tchang de l’une de ses crues légendaires, celui de Segalen imaginant « l’Esprit du fleuve » tapi sous ses flots ou encore celui d’Audiard qui, dans un bordel de Normandie décoré à la chinoise, faisait remonter chez un Gabin ivre les souvenirs d’un improbable séjour « dans ce pays de merde » : « Le Yang Tsé Kiang n’est pas un fleuve, camarade, c’est une avenue. Une avenue de 5 000 kilomètres qui dégringole du Tibet et qui s’arrête à la mer Jaune. À gauche et à droite, des jonques, des sampans. Au milieu, en plein courant, des tourbillons d’îles flottantes, des orchidées hautes comme des arbres et des troupeaux de buffles. Des millions de mètres en cubes d’or, de fleurs et de limon qui descendent vers Nankin, au milieu des pagodes et des villes en bois. Des villes-pontons où tout est à vendre : l’alcool, le poisson cru, les putains, l’opium »[1]. Dans la bouche de Gabin, Audiard distillait la force d’un rêve, le badigeonnait de l’esprit de « mission civilisatrice » qui prévalait à l’époque. La Chine représentait alors archétype de l’aventure pure, de l’exotisme et de l’étrangeté.

Mais j’ai aussi à l’esprit le Yang Tsé de Jules, celui qu’il avait remonté depuis Hankéou durant quinze jours alors que j’en mettrai trois pour faire sensiblement le même trajet en sens inverse. Le Yang Tsé m’offre de croiser Jules une dernière fois peut-être et, ses lettres sous les yeux, de l’imaginer affrontant les « flots tumultueux » de nos rêves.

Du regard ethnocentré d’un Occidental sur la Chine et les Chinois

La plupart des voyageurs ont déjà rejoint les chambres étalées sur trois niveaux comme autant de classes. Assez ancien, le bateau compte parmi les moins chers pour s’offrir une croisière sur le Yang Tsé. À son bord ont embarqué des gens modestes venus réaliser le rêve de millions de Chinois – naviguer sur le Chang Jiang, le « Long fleuve » mythique – et une dizaine d’Occidentaux. Les touristes chinois ont déjà mis le ferry en coupe réglée, déclinant ici la pratique de la « prise de pouvoir » que j’ai eu tout le loisir d’observer dans les trains. Jamais seuls, mais en famille ou en groupes, ils ont investi les lieux avec un naturel déconcertant, instaurant rapidement un joyeux bordel. Les cartons, les sacs de toiles se sont empilés dans les cabines se distribuant de chaque côté des coursives. Laissant les portes ouvertes, s’interpellant à tue-tête d’une cabine à l’autre, les familles ont alors pris possession des lieux, déballant avant tout les provisions de nourriture, enfilant shorts et sandales, les hommes sortant les cartes ou les pions de Ma-jong, les femmes parcourant les travées à la recherche de l’eau chaude pour préparer les soupes toute faites dont les barquettes, presque aussitôt vidées, formeront rapidement des pyramides au-dessous des poubelles bien vite saturées. Tout au long du voyage, il faudra se faire à l’idée de zigzaguer entre les bouteilles de bière, les pelures de mandarines ou les couches usagées qui jonchent le sol, évadées d’une poubelle débordante.

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Mais pourquoi me faut-il caricaturer ce qui, dans cette vie chinoise, me paraît parfois comme excessif, risible, insolite ? Dans La Chine à petite vapeur, Paul Théroux n’y allait pas de mainmorte. Sous couvert de voyager plus intelligemment que les autres, de se faire l’observateur de la société chinoise, il traçait finalement une ligne de partage entre ce qu’il admirait – en général ce qui relevait de l’histoire et de la culture chinoise – et ce qu’il raillait – ces « mauvaises habitudes » des Chinois, aurait-dit Yong. En réalité, Théroux faisait son marché dans la société chinoise, retenant ce qui correspondait à l’imaginaire qu’il s’était façonné et ironisant sur ce qui lui apparaissait comme des aberrations comportementales. Je fais d’autant moins son procès que je cède aussi à la même tentation. Il suffit d’ailleurs d’échanger avec d’autres étrangers pour se rendre compte que nous partageons tous cette lecture ambivalente d’un pays dont nous ne cessons, par ailleurs, de vanter les beautés, la culture et le dynamisme. Quelle peut bien être la raison d’une telle schizophrénie dans notre appréhension de la Chine et des Chinois ? Peut-être une déclinaison sournoise de l’esprit de supériorité occidentale et une forme d’égoïsme : nous prenons ce qui nous intéresse dans une culture en le parant d’une certaine noblesse et nous laissons ce qui nous dérange, le rabaissant au rang d’ineptie.

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Villes fantômes

Le lendemain matin, sur les coups de 5h, une vive agitation s’empare du bateau. Les haut-parleurs lancent une annonce en chinois avant de diffuser de la musique censée nous réveiller en douceur : les premières notes de la bande originale de Titanic retentissent. Douteux. L’une des jeunes hôtesses frappe à la porte, annonçant que nous allons accoster pour une première visite. Rien d’obligatoire, mais le mal est fait, la discipline de groupe chinoise est en marche, alors autant visiter la « ville des fantômes » de Fengdu.

L’objet de cet arrêt est en effet la colline Mingshan sur laquelle a été bâti une sorte de parc d’attraction sur le thème des Enfers. Un décor de carton-pâte est venu enrober les derniers temples consacrés aux démons que ces lieux abriteraient. Difficile de savoir ici ce qui relève de la supercherie ou du recyclage d’une légende farouche. On dit que Fengdu a acquis ce statut de ville des fantômes sous la dynastie des Hans orientaux, au tout début de notre ère. Deux fonctionnaires qui s’ennuyaient ferme à la cour impériale décidèrent de venir sur cette colline pour s’adonner aux enseignements taoïstes. Devenus immortels, ils auraient alors fait office d’intermédiaires entre deux mondes qui vivent en parallèle : le monde du dessus dont la capitale est Pékin, et le monde du dessous dont la capitale est la « ville des fantômes ». Pour attirante qu’elle soit, cette légende à la Matrix a trop le goût des reconstructions à visée commerciale dont la Chine a le secret. Pour être déjà venu ici en 2005, je sais que s’il est un vrai fantôme ayant élu dans le monde du dessous, c’est l’ancienne ville de Fengdu elle-même : installée en contrebas de la colline actuelle, elle a depuis été noyée sous les eaux du Yang-Tsé.

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En 2005, elle n’attendait plus que d’être submergée par le fleuve que l’édification du barrage des Trois Gorges allait élever encore de quelques dizaines de mètres. À l’époque, le débarquement se faisait donc beaucoup plus bas. Là, on était accueilli par des ruelles insalubres remplies de quelques marchands de souvenirs, de pellicules photo, de légumes et de fruits à destination des vagues de touristes fraîchement descendus des ferries. Pour le reste, Fengdu n’était déjà plus qu’un vaste champ de ruines au milieu duquel ne subsistaient que quelques immeubles dévastés, parsemé de poteaux télégraphiques orphelins, gagné par les herbes. Tout cela est désormais enseveli sous les limons que le fleuve bleu charrie. De l’autre côté du fleuve, la ville nouvelle de Fengdu, cité-dortoir érigée plusieurs mètres au-dessus des eaux, a pris le relais. En parcourant les vrais et faux vestiges d’un improbable « palais du Roi de l’Enfer » situé à flanc de colline, les visiteurs ignorent que l’âme de la ville de Fengdu, en contrebas, a déjà migré vers les multiples cieux bouddhistes.

L’histoire submergée

Où est ce petit gamin que j’avais photographié au milieu de la boutique Kodak de ses parents, posée pour quelque temps encore sur un morceau de trottoir de Fengdu la sursitaire ? À quoi peuvent bien ressembler les vestiges de cette ville aujourd’hui submergée, cadavre urbain gisant sous 20 ou 30 mètres d’eau sablonneuse ? Installé sur le pont supérieur du Fu Ling, je peine à m’enlever de la tête ces visions d’un autre temps, d’il y a 10 ans… Il y en a 100, Jules s’apprêtait à vivre sa première journée de navigation sur le Yang Tsé. « Je ne sais rien de plus délicieux que la navigation sur un fleuve. Je t’écris sur le pont, mollement allongé sur une chaise longue dont le bras me sert de table. On avance sans la moindre trépidation bien que le fleuve ait un courant très rapide. Il me semble que je passerais ma vie allongé de telle sorte en regardant le paysage, en rêvant au futur et au passé ». Le passé et le futur, justement, se confondent, tandis que les lettres de Jules relatent les impressions du voyage qu’il venait alors d’entamer en aval. Les premiers jours de sa navigation, il avait pris place à bord d’un bateau qui devait ressembler au Fu Ling. Paressant sur sa chaise longue, Jules observait l’important trafic qui se faisait déjà sur le fleuve, entre les steamers transportant les passagers, les canonnières étrangères chargées de « protéger les intérêts des puissances occidentales » ou les radeaux-villages sur lesquels « les convoyeurs se bâtissent des huttes et installent une basse-cour » afin de transporter leurs chargements d’arbres vers Shanghai ou le Sichuan. Aujourd’hui, le trafic est bien loin d’avoir faibli, composé principalement de bateaux de voyageurs et d’immenses péniches transportant du sable ou des matériaux de construction.

Le fleuve est d’une largeur impressionnante, peut-être 400 ou 500 mètres par endroit, déroulant ses eaux limoneuses qui oscillent entre le marron et le rouge et forment un contraste saisissant avec les collines qui bordent chaque rive, striées de cultures en terrasse, couvertes d’une végétation de conifères au vert intense. Comme durant les premiers kilomètres du voyage de Jules, le Yang Tsé est encore calme, malgré de puissants courants qui forment des tourbillons dans lesquels un réfrigérateur, qui flottait jusqu’alors paisiblement, disparaît en quelques secondes.

En fin de journée, le bateau accoste dans la ville de Zhang Fei pour y passer la nuit avant de repartir aux aurores et permettre d’entrer dans la première des Trois gorges au petit matin. Là encore, notre embarcation ne fait que surplomber un cimetière : de Zhang Fei l’ancienne, il ne reste rien, ou presque, sinon quelques stèles descellées puis remontées pour satisfaire les opposants au projet de barrage. C’est que, peut-être plus que pour Fengdu, l’affaire était délicate : Zhang Fei devait son nom au temple dédié à un général ayant vécu à l’époque des Trois royaumes combattants, à l’issue de laquelle l’empire du Milieu serait réunifié. Un symbole très fort pour la Chine actuelle, traversée par des contestations régionales, comme ce fut le cas tout au long de son histoire. Construit à cet emplacement au IIIe siècle, détruit puis reconstruit au fil des siècles, le temple avait même été classé, en 2000, au patrimoine national : gênant pour les autorités qui avaient déjà décidé de noyer une bonne partie des villes bordant le Yang-Tsé, dont Zhang Fei… Alors elles consentirent à déplacer, pièce par pièce, le temple pour le réinstaller à 30 kilomètres de là. Une opération qui leur coûta 45 millions de dollars.

Le lendemain, à 6h du matin, après une nuit passée dans le bruit des moteurs tournant sans discontinuer tandis que la climatisation a rendu l’âme, nouveau branle-bas de combat. Comme la veille, difficile d’échapper à l’ordre de réquisition générale que l’hôtesse vient hurler dans toutes les cabines. Du moins nous a-t-on épargné la musique de Titanic, attention sans doute involontaire mais largement appréciée. Sur le pont supérieur, les passagers hagards regardent en silence les falaises abruptes qui surgissent de l’eau, donnant l’impression de naviguer entre des montagnes qu’un déluge aurait noyées, ne laissant émerger que les sommets. Ce qui n’est pas loin de la vérité puisque, comme l’expliquait Jules, nous traversons les restes d’une « chaîne montagneuse dans laquelle le fleuve s’est creusé un lit à la force des eaux ». À l’image des monts Qin Ling que le train avait traversés avant d’arriver à Chengdu, ces sommets forment des cônes se perdant dans les brumes matinales. Le lit du fleuve a réduit, mais conserve une largeur raisonnable de 200 ou 300 mètres : une avenue bordée de pyramides. Le soleil rouge orangé se lève entre les montagnes et irise la surface des eaux, tandis que le bruit court que la gorge de Qutang dont nous achevons déjà la traversée – avec ses 8 kilomètres, elle est la plus courte des Trois Gorges – n’était qu’une mise en bouche. Nous allons bientôt entrer dans la deuxième des Trois gorges, celle de Wu.

Celle-ci se montre beaucoup plus impressionnante, sa largeur se réduisant souvent à une centaine de mètres tandis que ses falaises se font plus hautes et plus abruptes. L’effet d’enfermement se fait plus fort. Les pyramides de la précédente gorge laissent rapidement place à des masses énormes de rochers qui témoignent de la violence avec laquelle ils sont sortis de terre des millions d’années plus tôt. Jules n’en revenait pas : « Les grès ont l’air de cahiers d’un gigantesque livre ou d’une pile de journaux de pierre qui paraîtraient aux sept jours de la création ; parfois ils ondulent comme les flots d’un torrent pétrifié, tantôt ils semblent être des gerbes rougeâtres jetées au hasard par un divin moissonneur. Au contraire, les brèches d’un noir bleuté présentent souvent des ornements de forme effilée qui semblent tantôt les flammes d’un punch infernal, et tantôt les effilés d’une jupe de ballerine. Au-dessus de tout cela, la couche de terre accoutumée qui a toutes les teintes, du jaune au bistre, avec des touffes de verdures et des arbres qui détachent leurs rameaux sombres sur le ciel idéalement bleu. » Troublant, à près d’un siècle de distance, de porter le regard vers les mêmes pierres, le même ciel, la même végétation éparse et courageuse se frayant un chemin entre ces dalles de géant. Mais le carambolage du temps s’arrête là. Jules prévenait alors de ce qui se préparait plusieurs centaines de mètres en contrebas de cette vision d’éternité : « Attention alors, tournant dangereux ! Les rapides vont commencer. Ici un courant rapide, là un courant tourbillonnant, là encore un courant plus doux. Quand on veut être très prudent, on continue à suivre le bord, tiré (et non sans peine) par les coolies. Quand on a du vent, et qu’on est brave, on va au milieu du fleuve et là, on file moins vite qu’une flèche, malgré la violence du flot qui écume tout autour de la barque. Le sort du bateau est alors entre les mains du barreur et des mariniers chargés de veiller à la voile et au vent et qui, du reste, manient cette voile comme une coquette fait de son éventail : on la hisse, on la laisse tomber, on la plie, on la tourne ». Bien avant l’entrée des Trois Gorges, Jules avait troqué le confortable steamer contre une jonque spartiate, coquille de noix chahutée par les flots tumultueux du fleuve imprévisible, seul esquif capable de franchir les rapides. Son équipage était composé de six rameurs et du barreur usant alternativement de la rame, du vent ou de la corde pour permettre à la jonque de remonter le fleuve « qui semble s’irriter que nous brisions ses flots pour remonter son cours ». à l’époque, le Yang-Tsé se méritait, et pour tout prix de sa conquête il exigeait les pires efforts des journaliers chinois qui, à bord des embarcations ou sur les berges du fleuve, louaient leurs services pour permettre aux embarcations de franchir les rapides : « On attache le bateau, suivant ses dimensions, avec une ou deux grosses cordes (des cordes qui sont en réalité des tresses de paille à huit brins large chacune d’un doigt), puis les coolies s’attellent. Ils tirent, ils se penchent en avant, ils vont presque à quatre pattes, en chantant sans interruption. On hisse la voile, on rame, on agrippe des gaffes… et on n’avance point ou presque point. On reste une demi-heure pour franchir vingt mètres et, quand enfin on est sorti de la région bouillonnante, si le navire est rendu à lui-même, il redescend en un instant tout le chemin qu’il avait parcouru. Quand une jonque est enfin hors de descente, les coolies recommencent avec une autre, car il y en a cinq, dix, qui attendent leur tour ! Et alors, comme pour vous faire rattraper le temps perdu, la brise souffle, et nous filons, légers et joyeux ». Passés ces dizaines de pièges naturels, un échouage sans gravité et des peurs contenues, le convoi de Jules atteignait le terme de son voyage de 15 jours sur le Yang Tsé : « Le fleuve coule de nouveau au fond d’un entonnoir de brèches et de verdure. Quelquefois pourtant, des roches plus tendres ont tellement subi l’érosion des eaux qu’on croirait devant soi moins de la pierre que des éponges. Très gentil de voir les petits nuages blancs flotter au-dessus du fleuve, en faisant comme une écharpe aux pyramides rocheuses qui passent au-dessus de ces nuages leur tête effilée. En bas, le Yang bouillonne quelque peu. C’est tout, c’est beaucoup »

Ce que Jules a vu en levant les yeux vers ces falaises, je le contemple. Mais définitivement, ce qu’il a vécu dans les entrailles de ce fleuve ne subsiste plus que dans ces lettres écrites à sa mère, témoignage haletant d’une navigation d’un autre temps. S’en détachant, mes yeux reviennent balayer le pont supérieur du Fu Ling qui, avec sa motorisation conséquente, contrôle tranquillement sa descente, porté par des flots domestiqués. « L’Esprit du fleuve » a bel et bien été dompté.

À la sortie de la Gorge de Wu, avant que ne commence la troisième et dernière gorge de Xiling, la plus longue aussi, les villes modernes érigées à hauteur raisonnable au-dessus du Yang-Tsé font leur apparition. Elles témoignent par leur présence récente de toutes celles qui ont été noyées et, avec elles, leur histoire, les vestiges, des vies. Les initiateurs du barrage des Trois Gorges disaient vouloir empêcher que ne se reproduisent les crues meurtrières du Yang-Tsé dont les hauteurs atteintes sont régulièrement rappelées le long du parcours, comme autant de records ou de commémorations. Les opposants à ce projet pharaonique les accusaient de détruire un patrimoine humain et écologique considérable. À parcourir ce fleuve mythique, la « ligne de vie » de la Chine dit-on parfois, devenue un lac gigantesque, je ressens comme une gêne, une indécence, comme lorsque l’on se promène dans les travées d’un cimetière. Vivant parmi les morts.

L’histoire du Yang-Tsé, c’est aussi l’histoire de Jules, engloutie depuis la mort de Marie, vestige d’une époque où le Fleuve bleu était un géant indompté, dangereux, mystérieux. Quelle trace gardera-t-on de lui ? Plus tard, quelle valeur aura le récit de Jules ? Imaginera-t-on que sous ce lac, avant, bouillonnait un fleuve dont des hommes comme Jules avaient, à leur manière, entretenu le rêve ?

L’histoire éternelle

Le barrage des Trois Gorges se dresse, monumental, presque effrayant, sous les projecteurs géants qui éclairent ses piles gigantesques. Ses écluses semblent d’énormes gueules prêtes à avaler, par groupes de trois ou quatre, les bateaux qui en imposaient encore quelques heures plus tôt lorsqu’ils naviguaient au milieu du fleuve, mais qui, ici, font figure de frêles esquifs.

Le voyage se termine là où il avait commencé, sur le pont supérieur du Fu Ling. Entre les murs de béton qui nous dominent, notre ferry se retrouve bord à bord avec un paquebot de luxe, affrété à l’usage exclusif de quelques dizaines de riches touristes américains. Les femmes en robe de soirée, parées de bijoux et les hommes en smoking terminent leur repas et regardent, accoudés au bastingage, la foule des Chinois qui, plus bas, s’est massée sur la modeste passerelle. Les hommes en shorts, en sandales et en chaussettes, les tee-shirts remontés sur leurs ventres rebondis, éructant et crachant, les femmes en pyjamas, tous lèvent la tête, ébahis, vers ces spécimens caricaturaux d’une société opulente. Perdu au milieu de l’assistance chinoise, seul représentant de l’une au milieu de l’autre, je ressens un sentiment proche de la honte face à cette juxtaposition caricaturale de deux mondes, avatar de temps révolus où les uns et les autres ne se mélangeaient pas. Histoire éternelle. La lente montée des eaux n’y fait rien. Le paquebot, deux fois plus haut que le pauvre Fu Ling, domine immanquablement le ferry. Ce sont les Chinois qui, les premiers, rompent le face à face silencieux et gêné qui dure depuis de longues minutes. Quelques-uns d’entre eux lancent des « hello » aux touristes américains qui répondent par de timides signes de la main. Avant de rejoindre, un à un, les somptueux salons de leur navire.

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Il est à peine 5h du matin lorsque le Fu Ling arrive à Yichang, après trois jours de navigation. Avant de prendre l’autocar qui me mènera à Wuhan où m’attend le train pour Shanghai, je pense aux eaux limoneuses du Fleuve bleu qui, comme l’écrivait Segalen, « prolonge sa course très au large dans la mer où il lave sa couleur et dépose ses troubles avec calme », imprimant sa trace sur les milliers de kilomètres des côtes de la mer de Chine. Me revient alors cette phrase que lâchait Gabin, rattrapé par la lucidité amère qui, parfois, ponctue les longues descentes : « Au fond, le Yang-Tse-kiang, c’est p’t’être juste un rêve qui se jette dans la mer. »

 

[1] Un singe en hiver, film d’Henri Verneuil, avec Jean Gabin, Jean-Paul Belmondo et Suzanne Flon. Dialogues de Michel Audiard. 1962.

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