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Cameron road, terminus (Episode 6)

Boris Martin

 Cameron Road, terminus

De Paris à Hong Kong, en train

En octobre 2002, je faisais la rencontre de Marie Leurquin, née en 1921 en Chine, là où son père, Jules, était arrivé douze ans plus tôt pour y faire une carrière de consul avant d’y mourir en 1945. Gardienne nostalgique du souvenir de sa famille, Marie se demandait si les correspondances en petites rondes et les photographies couleur sépia qu’elle prenait tant de plaisir à parcourir pouvaient faire l’objet d’un livre. L’histoire de ce jeune homme de 24 ans qui avait fait « le grand voyage vers l’Extrême-Orient » ‑ un périple de 53 jours en train, en jonque et en chaise à porteurs ‑, pour rejoindre son poste à Chengdu, dans le Sud-Ouest de la Chine ; les trente-six années qu’il passa dans ce pays qui traversait les heures les plus fortes de son histoire récente ; sa carrière d’« honnête homme », les lettres qu’il écrivit sans relâche à sa mère Maria et les photos qu’il prit, tout cela me fascina. Je l’écrivis ce livre, passant alors des mois en compagnie de ce consul, parfois pris de vertige face à cette vie qui se déroulait sous mes yeux. L’idée de refaire ce voyage était née à ce moment-là, en parcourant les premières lettres que Jules écrivait à sa mère depuis Berlin, Moscou, le Transsibérien, Pékin, Chengdu. Une fois le livre paru (C’est de Chine que je t’écris…, Jules Leurquin, consul de France dans l’Empire du Milieu au « temps des troubles », Seuil, 2004. Traduit et paru en chinois aux éditions Hunan publishing group en mai 2005. Présenté lors du Salon international du livre de Pékin en septembre 2005 dans le cadre des Années croisées France-Chine), je ne tardai pas à mettre mes pas dans les siens.

Cameron Road, terminus est le récit du voyage que j’effectuai durant 45 jours entre août et octobre 2005, 96 ans après Jules. Parti de la gare de l’Est, à Paris, je prenais la direction de Hong Kong et traversai l’Allemagne, la Pologne, la Biélorussie, la Russie avant de parvenir en Chine. Ce voyage dans le présent du monde a pris, bien souvent, la tournure d’une errance dans le passé, sans doute induite par l’éclaireur clandestin qui m’accompagnait. Mais le récit de Jules, je l’ai transporté avec moi un peu à la manière dont Stendhal concevait le roman, comme un miroir qu'on promène le long d'un chemin. Les reflets qu’il m’a alors renvoyés mêlent inextricablement le monde d’hier à celui d’aujourd’hui. Peut-être même a-t-il permis à l’un et l’autre de s’éclairer mutuellement, m’offrant d’attraper au vol ces moments qui disent, un peu, ce qu’est le monde actuel. Cet homme du début du XXe siècle m’avait suivi sur mes pas autant que je m’étais inscrit dans les siens.

Pourquoi publier maintenant un manuscrit que j’ai sous le coude depuis 13 ans ? La recherche en dilettante d’un éditeur, ponctuée de quelques refus et pour le reste de non-réponses, a presque eu raison de mon désir de le voir devenir livre. De temps en temps, à la faveur d’un contact intéressé, je l’exhume. Avant de l’enterrer à nouveau. Alors autant en faire profiter ceux qui veulent (re)faire ce voyage avec moi.

Chengdu, la grande ville

au bout du monde

(Episode 6)

© Texte et photos (argentique) : Boris Martin

 

Je suis vraiment un peu étourdi de ce cinématographe

en cinquante-trois tableaux, mais je ne peux pourtant pas dire

que je suis fâché du spectacle.

Jules Leurquin, 22 juin 1909

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Monumentale. La gare de l’Ouest de Pékin a des allures d’aéroport. Le bâtiment s’élève sur plusieurs étages, chapeauté de toits à la chinoise, dérisoires sur cet immeuble typique des constructions contemporaines dont les façades recouvertes de carreaux de faïence donnent l’impression de contempler les murs d’une salle de bain. Une fois franchis les tapis roulants dans lesquels on enfourne les bagages scrutés aux rayons X, le volume intérieur de la gare n’est pas moins impressionnant, rappelant le chœur des églises. Comme dans cette phrase de Théophile Gautier, lue trois semaines plus tôt à la gare de l’Est, par laquelle il saluait ces « cathédrales de l’humanité nouvelle » érigées dans cette Europe du xixe siècle qui vit naître Jules. La gare de l’Ouest se rapprocherait plutôt d’un centre commercial. Des étals de fruits, de légumes et les rangées d’un supermarché délivrent les gourmandises dont les voyageurs chinois – à l’image des Russes – font provision avant d’entamer n’importe quel périple ferroviaire. Dans ce pays, les trajets prennent vite l’allure d’une épopée. Le train pour Chengdu mettra près de 24 heures pour rejoindre la capitale du Sichuan, à 1 500 kilomètres de Pékin. Avant d’embarquer à son bord, il faut d’abord passer par l’une des salles immenses où patientent des centaines de personnes. Quand retentit la sonnerie signalant l’embarquement, se déroule le même cérémonial qu’à Moscou : tous les voyageurs se lèvent comme un seul homme pour rejoindre la file qui s’étrangle aux tourniquets où des contrôleurs visent les billets. Le convoi humain s’écoule calmement, à peine perturbé par les personnes se livrant au sport national : grappiller des places, franchement, sereinement, sans que cela provoque la moindre protestation. À ce rythme-là, le gweilo – « blanc » – débonnaire a tôt fait de se retrouver relégué parmi les derniers à faire poinçonner son billet. Au bas des marches qui conduisent au quai, l’Express de Chengdu est là. Des agents en uniforme, plantés en rang d’oignons devant chacune des voitures, accueillent les voyageurs. Il y a quelques années encore, chaque embarquement ressemblait au départ du marathon de New York : des heures avant le départ du train, des milliers de voyageurs se massaient contre les grilles fermées. Leur ouverture donnait le signal d’une véritable course pour prendre d’assaut le train dans lequel les voyageurs hystériques entraient par les portes et les fenêtres, entassant des sacs énormes dans les voitures qui ressemblaient vite à des fourgons à bagages et où il devenait difficile, par la suite, de trouver une place assise. Depuis Harbin, les gares et les trains constituent un excellent baromètre du développement de cette Chine dans l’histoire de laquelle ils ont joué un rôle inattendu. Jules en a été le témoin direct, lui qui affronta la crise ferroviaire annonçant la révolution qui ferait chuter l’Empire. C’était à Chengdu, en 1911.

Yong ou le regard d’un Chinois sur son pays

Dans la voiture « couchettes molles »[1], l’ambiance tranche avec celle du dortoir « couchettes dures » du voyage entre Harbin à Pékin. Des moquettes confortables, des banquettes rembourrées et recouvertes de couettes suffisamment épaisses pour combattre la climatisation excessivement rafraîchissante, rappellent davantage le confort des avions que celui des trains. Dans le compartiment où je m’installe, la famille Cheng a déjà posé ses bagages. Yong, accompagné de sa femme Qingmeng et de Zi Mou, leur petit garçon de 10 ans, entame aussitôt la discussion, ravi de pouvoir converser en anglais.

Nous avons quitté Pékin en fin d’après-midi et déjà la lumière du jour décline sur les immenses plaines formant un relief monotone. L’espace d’un instant, je me figure traversant les champs de la Beauce, jusqu’à ce que Yong me montre au loin les masures faites de briques qui, à intervalles irréguliers, forment de minuscules hameaux. En Chine, m’explique-t-il, chaque fermier possède un lopin de terre dont la surface est bien trop réduite pour être cultivée avec des machines. Alors les paysans se tuent à la tâche pour sortir quelque chose des terrains que l’État leur a cédés, tandis que ce dernier conserve pour son bénéfice les grandes exploitations sur lesquelles il déploie toute la mécanisation requise. Yong me parle de tout cela avec une ardeur surprenante, lui qui fait manifestement partie de la classe moyenne montante. Il travaille « dans le business », tandis que sa femme est employée dans une usine. Et puis il m’explique que si la Chine connaît un « vrai progrès », il faudra encore 100 ans peut-être avant que le pays ne soit réellement « développé ». Certes, dit-il, nous construisons des buildings, des autoroutes, nous avons de plus en plus de voitures, des téléphones portables. Bien sûr, les gens vivent un peu mieux qu’avant, mais nous laissons beaucoup de gens dans la pauvreté extrême et le manque de soins. Comme les paysans qui vivent dans ces hameaux au milieu de nulle part.

Yong sait de quoi il parle. S’il se rend à Chengdu, c’est pour y voir son père malade, un ancien paysan. Yong a longtemps vécu à la campagne, voué à reprendre les rênes de la maigre exploitation familiale. Et puis il a rencontré Qingmeng, elle aussi fille de paysans. Avec l’assentiment de leurs parents, ils décidèrent de tenter leur chance « à la ville ». Pendant des années, ils ont galéré, enfants de la campagne auxquels les citadins n’accordaient que bien peu de considération. Ils ont fini par s’en sortir, se faisant au fil des ans et de la croissance chinoise, une situation. Ils purent aider leurs parents, même si cela n’a pas suffi à enrayer la tuberculose qui emporta la belle-mère de Yong ni la maladie qui est, peut-être, en train de tuer son père. Je comprends mieux le regard que Yong porte sur la Chine d’aujourd’hui.

Le lendemain matin, nous abordons Xi’an dont les remparts, visibles depuis le train, abritèrent longtemps la capitale de l’Empire du Milieu. C’est à proximité de cette ville que furent découverts les vestiges de l’Armée enterrée de l’Empereur Qin Shihuangdi, reproduction en terre cuite et grandeur nature des 6 000 guerriers et chevaux qu’il voulut emporter avec lui, il y a plus de 2 000 ans. En formation de combat, l’armée est orientée vers l’Est.

Accoudés l’un et l’autre contre la vitre, Yong et moi reprenons la discussion où nous l’avons laissée la veille. Il n’en a pas fini avec son analyse du « développement lent » de son pays. D’après lui, il existe deux grandes raisons à cela : le non-respect des lois par les Chinois et leurs « mauvaises habitudes ». Il déplore leur tendance à contourner les règles pour, finalement, refuser de s’y soumettre. Comme le jour où, ayant grillé un feu rouge, il a graissé la patte des policiers pour ne pas finir au poste : un « succès pitoyable » selon lui, pour ce qu’il révèle de l’état de sa société. Quant aux « mauvaises habitudes » – parler fort, cracher, éructer à la fin d’un bon repas ou rejeter les os de poulet sur le coin de la table –, c’est selon lui la marque d’un « retard des esprits » derrière l’apparent « progrès » chinois. En plus, me glisse-t-il, je sais que cela dérange beaucoup les Occidentaux… Difficile de nier : ce sont les faits les plus marquants que notent les étrangers arrivant en Chine.

Si Yong est surprenant, c’est moins pour le regard sans concession qu’il porte sur sa propre société que parce qu’il en parle aussi ouvertement à un interlocuteur étranger. Car Yong n’est pas seul, en Chine, à porter cette autocritique. C’est même une des caractéristiques étonnantes de cette société : sa capacité à se regarder en face, à admettre ses retards – avérés ou non – , ses travers et à assumer le désir de se hisser – à tort ou à raison – au rang des pays occidentaux. En somme, à rebours de l’image d’un pays conquérant, hautain et content de lui que trimballe la Chine. De fait, les autorités sont engagées dans une sorte de mise au pas de la société toute entière pour la rendre conforme à des standards d’hygiène et de respectabilité. Dans tout le pays, les bâtiments publics ou les transports en commun sont parsemés de panneaux rappellent l’interdiction de cracher. Il ne s’agit pas seulement de réduire l’expansion de la tuberculose qui sévit toujours dans le pays, mais de « nettoyer » ce dernier de ces « mauvaises habitudes » qui font tâche. C’est tout à la fois fascinant et effrayant d’observer ce mouvement de redressement des mœurs, comme s’il s’agissait de faire de l’Homme chinois un objet de « rectification ». Ces campagnes de masse décrétées depuis Pékin ont toujours ponctué l’histoire de Chine, en particulier durant la période maoïste. En 1958, Mao avait proclamé le Grand bond en avant afin d’abolir les « contradictions au sein du peuple », les oppositions entre les villes et les campagnes, l'industrie et l'agriculture, les intellectuels et les travailleurs manuels, tout cela dans l'objectif de « rattraper la Grande-Bretagne en quinze ans ». Il avait alors lancé un invraisemblable processus de collectivisation combinant industrialisation forcenée, suppression des lopins et du bétail privés et multiplication des équipements collectifs afin de briser la cellule familiale. Des millions de morts en avaient payé le prix. Plus tard, lors de la Révolution culturelle, il avait décidé d’abattre ce qu’il appelait les « Quatre Vieilleries » – les idées, la culture, les coutumes et les habitudes des temps passés – et de « créer l'homme nouveau ». Certes, les campagnes visant à inculquer un certain « civisme » aux habitants de ce pays sont sans commune mesure avec les délires d’un Mao affaibli qui tentait ainsi de reconquérir sur le dos des masses le pouvoir qui lui échappait. Mais, de manière rampante, ce mouvement ne vise-t-il pas à créer le « Chinois nouveau », dont Yong semble l’archétype. En tout cas, celui-ci n’en démord pas. Il enseigne à Zi Mou à ne pas cracher, à ne pas parler fort. Et s’il apprécie autant Shenzhen, cette ville dédiée à l’économie et aux classes montantes, née du néant dans les années 1980 pour faire pendant à Hong Kong, c’est notamment parce que les gens n’y crachent pas !

Durant cette conversation, les grandes plaines du Shaanxi ont progressivement cédé la place aux montagnes annonciatrices du Sichuan. Le train sinue désormais entre des pics coniques au milieu desquels sillonne une rivière transparente aux tons vert et bleu. Sur ses rives formées d’épais dépôts de limons millénaires, on aperçoit parfois des habitations troglodytes dont certaines paraissent encore occupées. La Chine des confins se déroule au rythme des tunnels qui, à intervalles rapprochés, nous plongent dans l’obscurité avant de nous laisser admirer à nouveau le spectacle : l’alternance donne l’étrange impression d’assister à une séance de diaporama en pleine nature. À voir le chemin que le train parcoure à faible allure, au bord de précipices de plus en plus abrupts remplis d’une végétation de plus en plus dense, on réalise l’exploit qu’a représenté le percement de ces tunnels et la pose de ces rails pour former les voies en « Z » qui cisaillent la montagne. Une fois passée cette barrière, le train marque une halte dans une petite gare dont on aperçoit, sur les murs blancs reflétant la luminosité intense, le nom inscrit en lettres noires, Qin Ling. Nous venons de traverser la chaîne montagneuse du même nom qui court sur près de 2 000 km d’Est en Ouest et forme la séparation naturelle entre le Nord et le Sud de la Chine. Sans doute a-t-elle inspiré cette maxime de prudence que se répétaient à l’envi les habitants de ces régions escarpées, situées à des milliers de li du pouvoir central : « Les montagnes sont hautes et l’Empereur est loin. »

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« Do you like xiangqi ? », me demande Zi Mou. Un jeu d’échecs de voyage dans les mains, il me propose une partie de ce « jeu de l’éléphant » très populaire. Une fois assimilés les idéogrammes qui recouvrent les palets, on retrouve la même logique que dans notre jeu d’échecs, sauf qu’il s’agit ici de mettre un général « échec et mat ». Sur les conseils de son père, Zi Mou me laisse gagner la partie. Yong m’explique qu’il rêve de le voir devenir, un jour, un grand pianiste. Et ce ne sont pas des paroles en l’air. Zi Mou, qui ne va pas à l’école, travaille le piano huit heures par jour. C’est son père qui lui enseigne les matières scolaires, son but étant que, dans quelques années, Zi Mou puisse aller en Europe poursuivre ses études. Comme beaucoup de jeunes chinois, Zi Mou a déjà choisi l’équivalent occidental de son prénom : Jimmy.

Parce que nous approchons du terme de notre voyage, Zi Mou veut me faire un cadeau. Les deux mains tendues, il m’offre un jeu de cartes postales qu’il avait sans doute apporté de Pékin pour sa famille. Elles représentent toutes des vues différentes de la Muraille de Chine, cet édifice que ses ancêtres avaient érigé pour parer les attaques de ces « diables étrangers ». Au dos de l’une d’elles, il nous a dessinés, ses parents, lui et moi, échangeant des poignées de mains, affichant de larges sourires, entourés de petits cœurs. Il a aussi écrit quelques phrases à mon attention : « Cette fois-là, on va à Chengdu ensemble dans le même train. Là vous êtes mon meilleur prof d'anglais et aussi le meilleur ami de ma famille. C'est la première fois que je parle avec un étranger. Merci à vous ! »

Les monts de Qin Ling ont laissé la place à un relief moins escarpé. Nous sommes désormais au Sichuan, le « royaume céleste », la province qui formait le but ultime du voyage de Jules. Lorsqu’il arriva à Chengdu, le pays se trouvait aussi entre deux mondes, sur la ligne de fracture qui le verrait basculer de l’Empire vers la République, de la féodalité à la modernité. À l’époque, Jules n’avait pas rejoint directement le Sichuan depuis Pékin, la ligne de chemin de fer n’existant pas encore. Il avait d’abord pris un train pour se rendre à Wuhan, sur les berges du Yang-Tsé-Kiang afin d’y embarquer à bord du bateau qui lui ferait remonter le « fleuve bleu » jusqu’à Wanxian, en aval de Tchongking. Là, il ferait une halte avant de rallier Chengdu en chaise à porteurs. Installé dans ce qu’il appelait sa « boîte », Jules découvrait alors les paysages du royaume céleste : « On ne peut rien rêver de mieux. Pays très accidenté, comme presque tout le Sseutchouan, où les hauts sommets atteignent de cinq à six cent mètres, ce qui est raisonnable pour mes débuts dans l’alpinisme. Et alors, à pied ou en chaise, on monte, on descend, on gravit un immense escalier, on redescend une pente, on s’accroche à la montagne par une corniche bordée d’une rampe de pierre, on circule sur une chaussée qui passe au milieu des rizières, car pas un endroit accessible ne reste improductif. Les Chinois ont fait de ces pentes une série de bassins qui, vus d’en haut, font penser à ceux de Saint-Cloud, aux dimensions près. L’avantage étant pour la Chine ! Captant l’eau partout où elle paraît, ils font ainsi de véritables châteaux d’eau, chaque bassin déversant par une petite rigole son eau dans un bassin inférieur, tandis que sur le bord de chacune de ces immenses marches est plantée une ligne de haricots ou de quelque autre légume. Quand le terrain est vraiment inutilisable, c’est alors la nature dans toute sa grâce : petits bosquets de bambous, noyers spéciaux du pays, pins ou sapins avec nos boutons d’or et nos pâquerettes. » Cinquante-trois jours après son départ de Paris, Jules atteignait enfin sa destination, cette « grande ville au bout du monde » que Segalen avait en tête lorsqu’il fit son premier voyage en Chine, la même année.

M’en approchant, j’ai moi aussi l’impression de la connaître. Si je ne m’attends plus à admirer l’ancienne « cité des hibiscus » ou la « ville du magistrat des brocarts », j’espère au moins repérer, dans les interstices laissés vacants par la modernité chinoise, quelques traces de ce passé dans lequel Jules m’a fait plonger. Je ne serai pas déçu. Au fur et à mesure que nous approchons de Chengdu, la présence de Jules se fait plus forte, son ombre plane un peu plus encore. Comme si l’imminence de l’arrivée dans la ville qui avait tant compté lui donnait une certaine épaisseur, rendant son spectre davantage visible.

Entre deux

« Il me semble que ce sera seulement lorsque je serai arrivé à Chengdu que j’aurai vraiment l’impression de n’être plus du tout dans mon milieu ordinaire ». Jules n’avait pas été démenti. C’est moins évident pour moi à cette table de l’Anchor Bar, en face du Traffic Hotel où j’ai posé mon sac hier. À dominante cambodgienne, la déco « world culture », à base de tissus ethniques, de bibelots hétéroclites et de fauteuils cosy a été conçue pour la clientèle internationale. Un Américain dialogue sur internet avec sa famille, un couple de Suédois organise une randonnée à l’Emeishan, une des montagnes sacrées du bouddhisme, tandis que quatre Japonais se préparent à prendre la périlleuse Route du Tibet. Moins aventureux, je m’apprête à déguster un « swiss breakfast » choisi dans la longue carte des petits déjeuners occidentaux. Et puis, l’espace d’une seconde, je crois rêver. Jetant un œil incrédule à l’assistance indifférente, je réprime un sursaut en entendant les quelques notes de musique puis les paroles qui emplissent la salle. Comment ne pas perdre la tête/Serrée par des bras audacieux/Car l’on croit toujours/Aux doux mots d’amour/Quand ils sont dits avec les yeux… Oui, Mon amant de Saint-Jean résonne à Chengdu ! Et d’autres viennent et s’enchaînent dans l’ordre d’une compilation de chansons de l’entre-deux guerres. Nouveau carambolage du temps : je suis entre deux mondes. Ces chansons des années 1930 que Jules a entendues, que mon père fredonnait, déroulent leurs mélodies légères et leurs refrains gouailleurs, ici, dans cette Chengdu du bout du monde. C’est ridicule, c’est bohème…, mais comment ne pas ressentir l’exiguïté du monde et les mystérieuses connexions qui s’y créent ?

Elle était jeune et belle/Comme de bien entendu… La jeune serveuse apprécie ces airs qu’elle ne comprend pas. Je ne saisis pas davantage l’anglais qu’elle utilise, mais elle y met un tel entrain que j’acquiesce à tout. Lorsqu’elle ne sert pas les clients, elle s’assoit à une table, plie machinalement de petites serviettes de papier qu’elle dispose ensuite en éventails puis reprend la lecture d’un livre. À tour de rôle, elle rit puis se renfrogne en parcourant les pages couvertes d’idéogrammes. Sur un air de guinguette, une douce nostalgie m’envahit, les filles de ma caboche se succèdent dans les ruelles de Paris, si proches, si lointaines, qui se dessinent avec une précision inquiétante. En haut de la rue Saint Vincent/Un poète et une inconnue/S’aimèrent l’espace d’un instant/Mais il ne l’a jamais revue… Les dernières chansons déplorent déjà les « braises et les prières », « les bobards et les serments ». Il est temps de plonger dans les rues bondées de Chengdu. C’est la java de celui qui s’en va/Sans r’garder en arrière…

Le centre du monde

La « métropole parfaite », c’est ce que signifie le nom de Chengdu, ancienne place forte construite sur le modèle de la Cité interdite de Pékin, autrefois ceinte de portes à ses quatre points cardinaux. Segalen, auquel Jules céda son lit le temps du séjour qu’il effectua en décembre 1909, découvrait celle qu’il avait rêvée : « Une ville populeuse, peuplée mais non populacière. Ni trop ordonnée, ni trop compliquée. Les rues, dallées de ce large grès velouté, gris-violet, doux au fer des sabots et aux semelles ; des rues que l’échange des pas remplit, et pourtant où l’on peut trotter à l’aise à grande allure ; où les riches maisons de vente dégorgent incessamment les soies et les couleurs et les odeurs… » Lucien Bodard, de son côté, exaltait cette ville de contrastes où son père avait tenu le consulat de France quelques années après Jules. Petite pensée pour Marie née, comme elle aimait à le dire, dans le même lit que le fils d’Albert Bodard… Lucien mythifiait cette région longtemps rebelle à la volonté unificatrice de l’Empire : « La province la plus merveilleuse, la plus arriérée aussi de la Chine, séparée du monde par un anneau de montagnes gigantesques. À l’intérieur, comme dans une cage naturelle, soixante millions d’hommes et de femmes vivent au temps de Confucius. Seules traces du modernisme : quelques ustensiles et des fusils. C’est la Chine interdite aux étrangers. Plus de concessions, plus d’extraterritorialité, plus de banques, plus de buildings. La beauté et l’aventure »[2].

Enfourchant un vélo que j’avais renoncé à louer à Pékin encombrée par les voitures, je m’imagine déjà errer lascivement dans une ville à taille humaine qui aurait su conserver une part de cet esprit rebelle. Mais avec ses plus de trois millions d’habitants, sans compter les sept autres qui résident dans sa périphérie, Chengdu n’a pu faire autrement que de céder à l’unification architecturale qui emporte toute la Chine. En fait de métropole parfaite, la cité des hibiscus a troqué le modèle de cité antique pour celle de mégalopole traversée par d’immenses avenues, hérissée de gigantesques buildings, submergée par le flot incessant des voitures. Au milieu, quelques pousse-pousse et des cyclistes semblent indifférents au chaos qui les menace. Seul, sans doute, à craindre pour ma vie, je reste étonné par la capacité des habitants de Chengdu – des Chinois en général – à imposer leur calme à l’accélération de la société qui les entoure. Jamais un cycliste ne s’arc-boute sur ses pédales pour accélérer le rythme, jamais un piéton ne se met à courir comme un dératé pour attraper son bus. Yong avait évoqué ce rythme lent et débonnaire que, dans toute la Chine, on prête aux gens de Chengdu. Cela tiendrait au fait que la région a toujours bénéficié de ressources naturelles abondantes dans lesquelles la population de Chengdu n’a eu, en quelque sorte, qu’à puiser. Ce n’est donc pas pour rien si on l’appelle le royaume céleste. Un peu plus bas dans la province, les gens de Tchongking n’eurent pas cette chance. L’ingéniosité dont ils durent alors faire preuve leur aurait alors forgé un caractère sensiblement plus expansif. Intéressantes pour ce qu’elles révélaient du caractère des uns et des autres, les informations de Yong en disaient davantage sur la manière dont les Chinois apprécient les particularismes des populations du pays. Il n’est pas rare de les entendre vanter – sans filtre, toujours ! – le courage, le caractère tempéré, la bonhomie des uns, la lâcheté ou le tempérament mollasson des autres. Théroux l’avait déjà remarqué : « Grands faiseurs de distinctions ethniques, les Chinois sont capables de repérer une différence culturelle à un kilomètre à la ronde[3] ».

De manière assez consensuelle, ils apprécient généralement beaucoup Chengdu, dont la cuisine épicée satisfait leurs estomacs de gastronomes. Un Occidental, en revanche, peinera à la distinguer de toutes les métropoles chinoises actuelles : les traces du passé commencent à y faire sérieusement long feu. Au bord de la Jin, la rivière qui la traverse, les traditionnelles maisons de thé ont presque toutes disparu. Certaines subsistent, néanmoins, au pied des immeubles qui se hérissent autour d’elles. À proximité d’un marché de brocanteurs et d’antiquaires, l’une d’elles, à l’ombre des arbres, abrite des groupes de vieux affairés à jouer aux échecs ou à deviser sur la qualité d’une peinture dont l’un des leurs vient de faire l’acquisition. Ailleurs dans la ville, j’aperçois les dernières maisons à l’équilibre précaire, mélanges de briques et de bois, condamnées à disparaître ou à être restaurées, ce qui revient ici bien souvent au même. Elles laisseront alors la place à des centres commerciaux dont la ville regorge, à moins qu’elles n’offrent un dernier refuge aux enfilades de magasins dévolus à la vente de produits identiques – portes fenêtres, coffres forts, tuyaux ou clés à molettes –, témoignage de ce temps où les professions étaient organisées en guildes. Je finis par me perdre dans ces artères qui se confondent toutes, ne devant mon salut qu’aux nombreux conducteurs de pousse-pousse qui, l’un après l’autre, me remettent sur la bonne voie. L’un d’eux décline cependant. Gêné de ne pouvoir m’aider, il m’explique par gestes qu’une mauvaise vue l’empêche de jeter un œil sur le plan bilingue que je lui présente. Un passant venu me proposer son aide me permet de comprendre le trouble de ce conducteur : il ne sait pas lire.

Quand je rends le vélo au loueur, la journée touche à sa fin. Épuisé par cette errance sans fin dans les rues polluées, je décide d’aller dans le renmin gongyuan, le « parc du peuple ». Entrer dans un jardin public en Chine, c’est accéder à une autre facette de ce pays, c’est rompre avec l’agitation du dehors, adopter un rythme qui n’a plus rien à voir avec le brouhaha des rues. Tout à coup, c’est comme si l’on touchait du doigt une partie de l’âme chinoise. De nombreux promeneurs arpentent les allées, marchant du pas lent de qui aime ressentir la terre sous ses pieds. Ici, un fils d’une cinquantaine d’années tient la main de son père courbé sous le poids des ans. Là, un groupe de femmes pratique le tai chi chuan au sabre, tandis qu’un peu plus loin des hommes et des femmes âgés pétrissent leurs articulations douloureuses, étirent leurs membres engourdis ou entament une surprenante marche en arrière, sorte de moonwalk au pays de Chang’e, déesse de la lune…

C’est toujours un étrange paradoxe de voir cette mini société des jardins rassemblée autour d’exercices où le corps et l’esprit constituent l’unique préoccupation. Dans la vie de tous les jours, les Chinois se montrent particulièrement rudes, semblant faire peu de cas des gens qui les entourent, se bousculant allègrement, s’excusant rarement. Mais une fois dans les parcs, tôt le matin et en fin de journée, c’est comme si cette brutalité des rapports sociaux disparaissait, comme si le contact de la nature les rassérénait. Comme s’ils trouvaient là une sorte de respiration dans une vie pensée en fonction du groupe, une parenthèse leur permettant de reprendre leurs aises, un lieu où ils viennent se ressourcer.

Retourner à la source, c’est tout à fait ce qui nous attend, Jules. Au détour d’une allée, je tombe en arrêt devant un gigantesque obélisque portant sur ses flancs des bas-reliefs reproduisant des rails et des locomotives. Érigée en 1913, la stèle commémore « les morts dans le mouvement de protection des droits de construction de la voie de chemin de fer en automne de l’année de Xinhai », c’est-à-dire en 1911. En réalité, mes pas viennent de me conduire au pied du monument rappelant les événements auxquels, alors simple élève-interprète au consulat de Chengdu, tu as fait face !

Les prémices remontaient à 1905 lorsque des notables, soucieux de désenclaver le Sichuan, avaient décidé de construire avec leur propres fonds des voies de chemin de fer, notamment une ligne reliant le « Royaume céleste » à Hankéou, en aval du Yang Tsé. Deux ans après ton arrivée, en mai 1911, les autorités impériales décrétèrent la nationalisation des voies de chemin de fer, en empruntant l’argent aux puissances étrangères : cela revenait, de fait, à en concéder la propriété à ces dernières. Exacerbant le sentiment anti-étrangers, très virulent à l’époque, cette décision provoqua la création d’une ligue pour la protection des chemins de fer. Ses dirigeants arrêtés, des manifestations furent alors organisées qui aboutirent à d’autres arrestations et causèrent même plusieurs morts dans les rangs des manifestants. À la fin du mois d’août, des bandes de paysans se soulevèrent et marchèrent sur Chengdu où des combats les opposèrent à l’armée. « Nous savons maintenant que l’Europe et l’Amérique ont été informées que les communications avec Tchentou étaient interrompues et que cent mille rebelles assiégeaient la ville », écrivais-tu alors à Maria. Isolé dans ton consulat – ton chef de poste ayant eu la bonne idée de partir en randonnée quelques semaines plus tôt –, tu lui assurais, flegmatique et un brin fanfaron, que « cette nouvelle a été la seule vraiment désagréable de toute cette période ». En réalité, ces événements étaient le point de départ d’une révolution inattendue qui, en quelques mois, allait emporter l’Empire millénaire au profit d’une République fragile. Deux ans après ton arrivée, Jules, tu venais de vivre ton premier fait d’armes avec un calme qui te ferait remarquer par ta hiérarchie. Chengdu aussi avait gagné ses lettres de noblesse : « La première province de l’Empire à se rebeller, la dernière à se laisser pacifier », disait-on alors.

La nuit tombe sur le « parc du peuple ». À quelques pas de l’obélisque, une place rend hommage à cette « bataille du rail ». Des stèles en pierre, disposées en cercle, exaltent des scènes de combat tandis qu’au centre de l’agora, une sorte de planisphère gravé à même le sol sur une dalle de marbre reproduit les villes actrices de cette insurrection. Des promeneurs foulent du pied cette page d’histoire qui, d’une certaine manière, nous unit silencieusement. Un jeune papa qui explique à son petit garçon le sens de ces gravures me jette quelques œillades, ne comprenant sans doute pas l’intérêt excessif que je leur porte. Comment lui expliquer mon vertige face à cette découverte inattendue dans un parc où je suis entré par hasard, alors que je m’apprêtais à quitter, déçu, cette ville qui m’avait jusqu’ici révélé bien peu de choses. Je songe à Marie ayant retrouvé il y a quelques années, en pleine nuit, le consulat de Tchongking qui l’avait vu naître, après avoir reconnu les marches que sa mémoire avait imprimées quatre-vingts ans plus tôt.

Seul dans ce parc de Chengdu que l’obscurité envahit, incapable de transmettre à quiconque cette émotion qui m’étreint, j’éprouve cet étrange sentiment d’avoir répondu à un rendez-vous pris il y a bien longtemps, conduit jusqu’ici par mon guide clandestin me faisant toucher du doigt les dernières traces d’un passé enfoui au milieu de Chengdu la moderne. En 1909, Jules, tu faisais un rêve : qu’une voie de chemin de fer relie un jour Paris et cette ville du bout du monde. Cent ans plus tard, les multiples trains que nous avons empruntés nous ont conduits dans ce sanctuaire dédié à cette crise ferroviaire qui avait changé la face de l’Empire du Milieu. Levant la tête vers ce ciel sacré de Chine qui s’étale au-dessus de moi, je crois ressentir ce que Dali, saisi par l’une de ses « extases cosmogoniques », avait éprouvé en entrant dans la gare de Perpignan : je suis au « centre du monde » !

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Lorsque je quitte Chengdu, le lendemain, à bord du bus qui m’emporte vers Tchongking, je ressasse ce sentiment étrange que l’on éprouve lorsqu’on laisse derrière soi une personne à qui l’on n’a pas dit tout ce que l’on aurait souhaité. Je me console en songeant que mon voyage avec Jules jouera, un peu, les prolongations. Je m’apprête à descendre le Yang Tsé qu’il avait lui-même remonté pour rejoindre Chengdu. Mais je sais que notre tandem silencieux vient bel et bien de se séparer, quelque part dans un parc de cette ville qui, d’une certaine manière, le retient au pied des stèles commémorant les événements ayant marqué les premières des trente-six années qu’il passerait en Chine. Depuis Paris, Jules n’avait pas cessé de m’accompagner, « éclaireur clandestin de mon voyage sur ses propres traces », comme je l’écrivais avant même d’avoir dépassé les limites de la gare de l’Est. Cette dernière nous a ouvert les portes de l’Extrême-Orient. À Harbin, j’enlevais Jules au destin qui l’y avait emporté en 1945 pour reprendre la route qu’il avait suivie en 1909. Quelque chose me dit qu’il sera bien mieux ici, dans cette Chine où il a vécu ses jeunes années et fondé sa famille, plutôt que dans cette ville de Harbin où il avait fini sa vie, seul, et où jamais on ne retrouva son corps. Les forces de l’esprit sont bien capables de réaliser cette illusion.

 

[1] Les trains chinois ne sont pas à proprement parler rangés par « classes » mais en fonction du confort : les « sièges durs » en skaï ou en bois, les « sièges mous » un peu plus confortables, les « couchettes dures » en skaï, en compartiments ouverts de 6 places et les « couchettes molles » en compartiments fermés de 4 places.

[2] Lucien Bodard, Monsieur le consul, Grasset, 1999 (édition comprenant également Le fils du consul et Anne Marie), p. 17.

[3] Paul Théroux, La Chine…, op. cit., p. 383.

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