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Cameron road, terminus (Episode 4)

Boris Martin

 Cameron Road, terminus

De Paris à Hong Kong, en train

En octobre 2002, je faisais la rencontre de Marie Leurquin, née en 1921 en Chine, là où son père, Jules, était arrivé douze ans plus tôt pour y faire une carrière de consul avant d’y mourir en 1945. Gardienne nostalgique du souvenir de sa famille, Marie se demandait si les correspondances en petites rondes et les photographies couleur sépia qu’elle prenait tant de plaisir à parcourir pouvaient faire l’objet d’un livre. L’histoire de ce jeune homme de 24 ans qui avait fait « le grand voyage vers l’Extrême-Orient » ‑ un périple de 53 jours en train, en jonque et en chaise à porteurs ‑, pour rejoindre son poste à Chengdu, dans le Sud-Ouest de la Chine ; les trente-six années qu’il passa dans ce pays qui traversait les heures les plus fortes de son histoire récente ; sa carrière d’« honnête homme », les lettres qu’il écrivit sans relâche à sa mère Maria et les photos qu’il prit, tout cela me fascina. Je l’écrivis ce livre, passant alors des mois en compagnie de ce consul, parfois pris de vertige face à cette vie qui se déroulait sous mes yeux. L’idée de refaire ce voyage était née à ce moment-là, en parcourant les premières lettres que Jules écrivait à sa mère depuis Berlin, Moscou, le Transsibérien, Pékin, Chengdu. Une fois le livre paru (C’est de Chine que je t’écris…, Jules Leurquin, consul de France dans l’Empire du Milieu au « temps des troubles », Seuil, 2004. Traduit et paru en chinois aux éditions Hunan publishing group en mai 2005. Présenté lors du Salon international du livre de Pékin en septembre 2005 dans le cadre des Années croisées France-Chine), je ne tardai pas à mettre mes pas dans les siens.

Cameron Road, terminus est le récit du voyage que j’effectuai durant 45 jours entre août et octobre 2005, 96 ans après Jules. Parti de la gare de l’Est, à Paris, je prenais la direction de Hong Kong et traversai l’Allemagne, la Pologne, la Biélorussie, la Russie avant de parvenir en Chine. Ce voyage dans le présent du monde a pris, bien souvent, la tournure d’une errance dans le passé, sans doute induite par l’éclaireur clandestin qui m’accompagnait. Mais le récit de Jules, je l’ai transporté avec moi un peu à la manière dont Stendhal concevait le roman, comme un miroir qu'on promène le long d'un chemin. Les reflets qu’il m’a alors renvoyés mêlent inextricablement le monde d’hier à celui d’aujourd’hui. Peut-être même a-t-il permis à l’un et l’autre de s’éclairer mutuellement, m’offrant d’attraper au vol ces moments qui disent, un peu, ce qu’est le monde actuel. Cet homme du début du XXe siècle m’avait suivi sur mes pas autant que je m’étais inscrit dans les siens.

Pourquoi publier maintenant un manuscrit que j’ai sous le coude depuis 13 ans ? La recherche en dilettante d’un éditeur, ponctuée de quelques refus et pour le reste de non-réponses, a presque eu raison de mon désir de le voir devenir livre. De temps en temps, à la faveur d’un contact intéressé, je l’exhume. Avant de l’enterrer à nouveau. Alors autant en faire profiter ceux qui veulent (re)faire ce voyage avec moi.

Le rendez-vous de Harbin (Episode 4)

© Texte et photos (argentique) : Boris Martin

 

J’ai deux billets de libre pour vous pour le Moderne

Rapport Chaleil sur la mort de Jules Leurqin, 1955

 

 

J’avais rendez-vous à Harbin. Personne à y voir, nulle visite à rendre, aucune connaissance n’ayant été encore assez barge pour s’exiler dans cette ville du nord de la Chine de 9 millions d’habitants, surindustrialisée, surpolluée et où, certains hivers, les températures peuvent descendre jusqu’à - 40°C. J’avais rendez-vous avec une sensation, avec les réminiscences d’une histoire que je n’avais pas vécue, dans un endroit minuscule, un îlot du passé qui tente de survivre au milieu de la mégapole moderne dont les mâchoires se referment peu à peu sur lui, comme les mâchoires de la mort et du froid s’étaient refermées sur Jules, ici, en 1945.

Je n’avais décidé de transiter par Harbin que parce que lui-même était passé en 1909 dans cette ville où il vivrait, bien plus tard, ses dernières années. J’avais été frappé par la douloureuse ironie voulant que la première cité chinoise qu’il traversât fût celle où il disparaîtrait 36 ans plus tard. Comme si la mort avait déjà pris rendez-vous, décidant sournoisement du lieu de son agonie, lui jouant le méchant tour de l’attirer là bien avant l’heure, comme pour lui montrer l’endroit de son trépas. Si j’étais venu à Harbin, donc, c’était par désir de parcourir celle sur laquelle planait le mystère de ce carambolage du temps. J’avais néanmoins renoncé par avance à retrouver des lieux qui en auraient été les témoins, persuadé qu’ils avaient disparu depuis longtemps. Et puis le passé s’était manifestement chargé de m’attirer à lui, et de contredire ce fatalisme.

Tout avait commencé dans le Transsibérien, quelques jours plus tôt, alors que le Vostok approchait de Tchita où allaient monter mes trois businesswomen russes. Je venais de décider, en parcourant mon guide de voyage, de l’établissement dans lequel je descendrais lors de ma prochaine étape à Harbin. Je l’avais choisi sans grande conviction, pour la seule raison qu’il se situait dans le quartier ancien de la ville. Ce choix effectué, des bribes d’information me revinrent en mémoire. Cet Hôtel Moderne n’était-il pas celui dont j’avais aperçu le nom en travaillant sur l’histoire de Jules ? Il m’était apparu pour la première fois sous la plume du père Chaleil, un prêtre catholique envoyé comme missionnaire auprès de l’immigration russe de la ville. Jules s’était lié d’amitié avec lui dès son arrivée en 1939. En 1948, trois ans après la mort de Jules, le père Chaleil serait kidnappé par les Russes avant d’être envoyé dans un camp de Sibérie d’où il ne reviendrait qu’en 1955. À peine rentré en France, il rédigerait un rapport dans lequel il évoquerait incidemment la phrase codée dont Jules et lui-même avaient convenu pour se prévenir mutuellement du débarquement des alliés en France : « J’ai deux billets de libre pour vous pour le Moderne. » Dans le silence du compartiment qui traversait la nuit sibérienne, cette phrase m’était brutalement revenue à l’esprit. Je revoyais également de manière très précise une carte postale colorisée représentant une rue de Harbin que Jules avait envoyée à sa fille Marie et sur laquelle, d’une flèche tracée de sa main, il avait indiqué ce fameux Hôtel Moderne. À plusieurs reprises, je parcourais la présentation qui en était faite dans le guide de voyage. Et s’il s’agissait du même hôtel ?

 

Le bruit et les odeurs

Cette question, comme une psalmodie, ne cesse de me trotter dans la tête au moment de poser le pied sur le quai de la gare de Harbin. Je finirais presque par en oublier que je foule enfin véritablement la terre de Chine. Car à Manzhouli, cette nuit, le pays n’était encore qu’une abstraction, une rumeur par-delà les murs de carton-pâte de la gare témoin. Et les paysages que j’apercevais ce matin à travers les vitres du Vostok ne représentaient encore qu’un panorama, une mise en bouche, une lente résurgence de mes précédents séjours. Mais ici, dans la capitale du Heilongjiang, l’une des trois provinces qui composent l’ancienne Mandchourie, je vais enfin pouvoir saisir l’abstraction, m’emplir de la rumeur, entrer dans l’image.

La foule à la sortie de la gare est là pour m’y aider. De l’autre côté des portiques qui limitent l’accès du public, des dizaines de personnes se pressent, se bousculent, attendent les voyageurs. L’espace d’un instant, je me figure ce péage encombré comme un sas direct entre deux mondes, entre la Sibérie quasi déserte que je parcourais hier encore et la métropole chinoise surpeuplée, entre le calme impassible des Russes et l’expressivité bruyante des Chinois. Les portiques ayant cédé, me voilà absorbé par la foule. Le contact rude des corps auquel la Russie m’avait déshabitué se rappelle à moi, direct et dépourvu de toute hostilité et avec lui, ce sont tous les signes extérieurs de la Chine qui m’assaillent : les interpellations incessantes des rabatteurs pour refourguer un taxi ou un hôtel, la tape sur l’épaule des porteurs de palanches se proposant d’embarquer les bagages des voyageurs, les mines de comploteurs des changeurs de yuans au noir balançant un « change money ? » Toutes ces sollicitations auxquelles le « buyao » que l’on oppose maladroitement ne change rien, quand il ne provoque pas les éclats de rire de ceux qui réalisent que l’on tente ainsi de dire en chinois que « l’on ne veut pas » ! Tout me revient d’un seul coup, les regards scrutateurs des passants, et puis le bruit et puis les odeurs. Pas ceux de Chirac, ceux de Cendrars : « Je reconnais tous les pays les yeux fermés à leur odeur ».

Dans les premières rues où je m’engage sans but, sinon celui de m’éloigner de la gare, je respire de nouveau ce pays. Pour le meilleur et pour le pire. Mille effluves se mêlent, fragrances et puanteurs, les fruits pourris et puis les fleurs, les œufs verdâtres, les poissons frits dans les woks huileux, les viandes grillées et toute la vapeur du riz qui mijote sans discontinuer dans les marmites cramoisies par des cuissons immémoriales. Et puis ces marchands des quatre saisons qui, derrière leurs étals, m’interpellent – mifan, mifan ! – en figurant, d’une main ouverte, le bol de riz dans lequel deux doigts écartés font mine de piocher.

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L’atmosphère légèrement poisseuse de l’été, rafraîchie à intervalles réguliers par les vagues d’air frais qui s’échappent des magasins, me tombe sur les épaules à l’unisson des gouttes de condensation qui se forment sur les climatiseurs et perlent le long des façades. Sur les trottoirs, véritables prolongements des appartements exigus, des familles ont installé des salons, conglomérats improbables de fauteuils, de chaises, de canapés. On s’interpelle, on s’apostrophe, les hommes en marcel blanc, les femmes en chemisettes roses et pantoufles à paillettes. Sur des tabourets minuscules, deux vieux, clope à la main, pipe au bec, ont engagé une partie de xiangqi, entourés de deux ou trois passants, connaisseurs respectueux des échecs chinois. Dans cette partie moderne de la ville qui bruisse du concert des klaxons, sur ces bouts de trottoirs noyés dans les gaz d’échappement, Harbin m’offre de retrouver en quelques instants ce qui semble voué à ne jamais mourir dans ce pays, à s’adapter à toutes les mutations. Mais une vieille carte postale de Harbin persiste à s’afficher de nouveau dans mon esprit, m’invitant à partir à la recherche d’autres vestiges.

 

Entrer dans l’image

Pour la deuxième fois depuis le début de ce voyage, un arc-en-ciel enjambe les voies de chemin de fer qui m’ont conduit jusqu’ici mais désormais, je marche dessus ! « Arc-en-ciel », c’est ce que signifie Jihong, le nom dont est affublé le pont qui, depuis sa construction en 1926, permet de rejoindre le quartier de Daoliqu, cœur historique de Harbin. Dépourvu de plan détaillé, je me déplace au jugé tandis que la fatigue finit d’entamer mes capacités d’orientation. Je me sens comme un archéologue, persuadé de m’approcher ou de m’éloigner du centre de Daoliqu en fonction de l’ancienneté des immeubles qui bordent mon parcours aléatoire. Peu à peu, il me semble ressentir davantage cette ville, comprendre sa construction qui a manifestement suivi les critères de la vieille Europe de la fin du xixe siècle. Des immeubles en pierre de trois ou quatre étages forment ainsi des petits blocs, barrés de ruelles taillées au cordeau aboutissant à une rue principale qui, dans toute sa longueur, rassemble les échoppes et concentre l’activité sociale. C’est cette rue principale que je recherche, Zhong yang Da Jie.

J’erre ainsi dans Harbin, comme un amnésique qui reviendrait là où il a vécu et se repérerait à l’instinct, empruntant des rues qu’il ne reconnaîtrait pas, mais qui lui souffleraient un itinéraire enfoui au plus profond de sa mémoire sauvegardée, à la faveur d’un stimulus mystérieux, d’une « madeleine de Proust » ignorée. Le résidu mémoriel que je me trimballe tient sur une carte postale qu’à défaut de tenir en mains je projette sur l’écran de ma caboche. Lorsque je débouche sur la place au centre de laquelle trône l’église orthodoxe russe Sainte-Sophie, je sais – je sens – que l’Hôtel Moderne n’est plus très loin. Avec fébrilité, presque comme un automate, j’emprunte encore quelques ruelles, désormais persuadé d’être sur la bonne voie, jusqu’à ce que j’arrive dans une longue rue pavée, interdite à la circulation automobile, noyée de piétons, parsemées de magasins luxueux. Voici donc Zhong Yang Da Jie, cette artère autour de laquelle la vieille ville était organisée. Comme partout en Chine, lorsqu’il s’agit de conserver le patrimoine, on l’a dépouillée de ses oripeaux pour la travestir et la recouvrir d’un vernis sous lequel on ne distingue plus l’ancien du nouveau. Mais je sais, malgré la superficialité du lieu, qu’ici sommeille un îlot du passé. Je sens qu’il me suffit de tourner la tête vers la droite pour l’apercevoir de trois-quarts. Je le fais, naturellement, et mes jambes manquent ployer sous l’émotion lorsque je vois, presque semblable en tout point à l’image que je n’ai cessé de me projeter, la façade de l’Hôtel Moderne. C’est bien celui figurant sur la carte postale. Je viens d’entrer dans l’image.

 

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Dernier repaire

Étourdi face à cette découverte dont j’ai si peu douté et qui pourtant me sidère, je fends la foule et me retrouve au pied de l’hôtel. La couleur crème que la façade arborait sur la carte postale a depuis cédé la place à une peinture mauve rappelant les maisons colorées d’Amsterdam ou du vieux Varsovie. Les balcons en fer forgé et la tourelle en forme de bulbe qui surplombent des fenêtres en ogive ont maintenant pris une teinte verte évoquant les toits cuivrés de Russie. « Immeuble préservé », indique la plaque dorée vissée sur le bâtiment de l’hôtel. Je m’amuse à l’idée qu’une main invisible a réservé cet endroit à l’occasion de ma venue, comme on retient une bonne table dans un restaurant. J’ai deux billets de libre pour vous pour le Moderne

Muni d’un tel sésame, je pénètre dans le hall d’entrée de l’hôtel dont la décoration, très contemporaine, contraste avec la façade ancienne. La réception est en effet située dans une partie récemment agrandie de l’hôtel, communiquant directement avec des magasins de souvenirs et d’articles de sport. Pas évident de sentir que l’on est dans l’un des plus vieux bâtiments de la ville ayant mérité le titre d’immeuble préservé. La façade de l’Hôtel Moderne serait-elle à Harbin ce que celle de l’Hôtel du Nord est à Paris, un élément de décor sauvegardé, une concession au passé, une miette conservée ? Mais une série de tableaux répartis sur les murs entourant le bar attire mon attention et se charge de rectifier mon jugement. Là, dans l’obscurité savamment orchestrée d’où émergent les peintures sur lesquelles pointent des éclairages tamisés, un nouvel appel du passé. La dizaine de tableaux, manifestement d’époque, retrace l’histoire de l’Hôtel Moderne et le rôle central qu’il joua dans celle de Harbin. Commandant un café, m’installant au centre du bar, je m’offre un petit voyage dans le temps. Je découvre Joseph Caspe, ce Juif russe qui fit fortune dans la bijouterie et l’horlogerie et fondit cet hôtel en 1906. Il en confia la conception à Vessian, un architecte réputé, qui transposa dans cette Chine des Mandarins le style Art Nouveau alors en vogue en Europe. À l’époque, cela faisait à peine dix ans que le village de pêcheurs des bords de la rivière Songhua avait été choisi pour permettre à la Russie de prolonger l’itinéraire de son Transsibérien jusqu’à Vladivostok et tracer une autre ligne jusqu’au sud de la péninsule, sur la mer Jaune. C’est dire si, en 1909, lorsque Jules passa à Harbin, la ville devait à peine sortir des marécages et compter bien peu d’hôtels susceptibles de recevoir des voyageurs étrangers. En parcourant les étages pour rejoindre ma chambre, j’ai le sentiment étrange de circuler entre deux époques, le début du xxe siècle et le commencement du xxie siècle, au diapason des deux parties qui composent cet hôtel. J’ai réellement la sensation d’une frontière invisible, à tel point que durant tout mon séjour je m’attendrai presque à croiser Jules dans la partie ancienne, tandis que je ne concevrai jamais de l’y rencontrer dans la partie récemment construite. Les délires ésotériques ont manifestement quelque logique.

 

As time goes by

Difficile de ne pas imaginer Jules arc-bouté sur la calèche en bronze grandeur réelle occupant la placette attenante à l’Hôtel Moderne, tant elle doit ressembler à celle qui le déposa à la réception ce soir du 15 mai 1909. De l’autre côté de Zhong Yang Da Jie, deux magnifiques cariatides gardent l’entrée d’un immeuble baroque dont la construction venait d’être achevée cette année-là, laissant deviner la rapide évolution qu’allait connaître Daoliqu, improbable agrégation en terre chinoise de styles architecturaux européens. Ces maisons sont aujourd’hui presque toutes repeintes dans des tons pastels, mauve, vert, bleu ou jaune, donnant parfois l’étrange sensation de parcourir un décor de plateau de cinéma. Dans les perpendiculaires rejoignant Zhong Yang Da Jie, d’autres statues en bronze figurent les passants, les artisans ou les musiciens qui peuplaient ces rues. Ville russe en Chine, Harbin serait-elle comme ces villages factices que Potemkine, le ministre de Catherine II de Russie, avait, dit-on, implantés dans les provinces que visitait la tsarine afin de la rassurer sur l'état de sa paysannerie ? Derrière les façades des maisons, il n’y avait rien, que les étais soutenant les éléments de ce décorum.

À la nuit tombante, les reproductions de réverbères en fer forgé qui s’illuminent me rappellent que Jules, enfant, rêvait de devenir allumeur de becs de gaz. Dans la pénombre, les travaux de restauration ayant mis à nu les chaussées offrent de découvrir à quoi pouvait ressembler cette ville dans ses premières années : un « hérissement de pierres coniques sur lesquelles on ne peut se tenir et entre lesquelles on ne peut passer », écrivait Jules. Tapies sous l’ancien macadam ainsi déroulé, les ruelles de pierre et de terre ont refait surface. Harbin n’est pas une illusion. Elle est aussi réelle que son plan, élaboré à Saint-Pétersbourg, ou le bois que l’on amena de Russie centrale pour élever les premières cabanes d’un campement que l’on imaginait provisoire et qui devint une ville. Les strates se sont accumulées, reléguant les premières sédimentations sous un décor instaurant un improbable mais efficient dialogue avec les traces du passé. Et s’insinuant entre les pierres d’autrefois et le béton d’aujourd’hui, la rumeur d’une musique que je ne pensais pas entendre sous cette latitude arrive jusqu’à moi :

 

It’s still the same old story

A fight for love and glory

A case of do or die ! !

The world will always welcome lovers

As time goes by

 

La dame du Portman

Les dernières notes d’As time goes by se sont déjà tues lorsque je pousse la porte du Portman Bar. D’autres musiques de l’entre-deux guerres ont pris le relais, plongeant ce restaurant à l’ambiance et à la cuisine occidentales dans une atmosphère surannée.

Elle est là, seule, assise à une table qui jouxte presque celle que l’on m’attribue. N’était-ce le mince passage qui nous sépare, permettant aux serveurs de se faufiler, nous serions épaule contre épaule. Mais l’espace est là et alors que je ne peux m’empêcher de porter mon regard dans sa direction, elle-même porte le sien de l’autre côté, vers la scène où trône un piano blanc, sans pianiste.

C’est une chinoise de 45 ans, peut-être. Depuis que je suis assis à ma table, cette femme m’intrigue. Belle, d’une grande élégance, sans être ostentatoire, elle porte une robe chinoise à fleurs qui, remontée sur ses cuisses, laisse apparaître la limite de ses bas couleur chair. Ses cheveux noirs légèrement éclaircis sont rassemblés en un chignon dégageant les boucles d’oreilles formées de pierres transparentes montées sur un fil d’or. On la croirait toute droite sortie d’une de ces publicités chinoises des années 1930, dont les reproductions emplissent les boutiques des brocanteurs. Les plats occidentaux qui garnissent sa table, dans lesquels elle ne fait que picorer tout en les arrosant généreusement de vin rouge chinois, semblent la désintéresser. Seul le téléphone portable qu’elle consulte régulièrement, comme pour l’exhorter à retentir, trouve grâce à ses yeux. Mais dans le silence de l’appareil, son regard retourne aussitôt se perdre dans le vide de cette salle qu’elle remplit de ses volutes de cigarettes, expulsées par un soupir qu’elle exhale.

Étonnant mélange de douceur et de dureté, de force et d’abattement, qui est-elle cette femme qui ne me donne que très rarement à voir son visage, m’offrant seulement son profil, plantant parfois son regard embrumé, fatigué, désabusé, dans le mien qui, ce soir, ne l’est pas moins ? Est-elle une célibataire habituée à tromper sa solitude devant un repas arrosé, situation pour le moins atypique dans cette Chine de la famille, du groupe, de la communauté ? Peut-être est-elle une maîtresse ou une épouse délaissée un soir de rendez-vous par un homme dont elle attend, sans trop y croire, l’appel par lequel il se confondra en excuses, en mensonges. Ou bien est-elle une mère maquerelle dépensant le fruit de ses dividendes, noyant l’ennui d’une vie faite d’excès de toutes sortes, de tant d’hommes entrevus et d’un seul amour dont elle guette, pauvre folle, la venue ? Tandis qu’elle sort machinalement l’œillet rouge du soliflore décorant sa table, je me demande si elle réalise que, dans le langage des fleurs, celle qu’elle tient entre ses deux doigts signifie le mal d’amour, l’oubli du cœur.

 

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La pianiste qui monte sur la scène à ce moment-là a déjà capté toute son attention. À croire qu’elle l’attendait. Reposant délicatement l’œillet, comme si elle voulait en oublier la douloureuse signification, elle se cale dans son fauteuil, retrouve cette grâce que l’alcool et la fatigue commençaient à lui faire perdre, puis s’abandonne au son du piano qui emplit le restaurant, couvre les bruits, impose son écoute. L’interprète est une femme du même âge qu’elle approximativement, Russe je crois, vêtue elle aussi d’une élégante robe de soirée à fleurs sur laquelle s’étale une longue chevelure blonde crénelée. La musique classique qu’elle joue avec une concentration et un plaisir manifestes, rompt subtilement avec la programmation jazz qui s’échappait jusqu’alors des enceintes, sortant pour un temps la clientèle de sa léthargie dans laquelle, pourtant, elle replonge bien vite. Ma voisine, elle, semble ramenée à la vie par cette partition dont elle boit chacune des notes à la clarté cristalline. Aux applaudissements qu’elle assène à la fin du premier morceau, je réalise que c’est la première fois depuis le début de cette soirée qu’elle s’extraie de la mélancolie qui semblait l’emprisonner. Pour la première fois, elle sort d’elle-même, s’oublie un peu en portant son attention sur cette pianiste, ou sa musique. Peut-être est-elle tout simplement mélomane, mais il y a autre chose. Par un mystère que je ne m’explique pas, ces deux femmes qui ne semblent pas se connaître me donnent l’impression d’être entrées en communication. Mieux, en résonance. Ces deux femmes sont d’une autre époque. Elles me parlent d’un autre temps.

À travers elles, j’ai l’impression de voir défiler par flashs successifs l’histoire de Harbin, d’accompagner Jules et son ami le père Chaleil aux concerts qui se jouaient à l’Hôtel Moderne, où l’on cherchait deux billets de libre pour venir écouter Chaliapin, le grand chanteur lyrique russe, où l’on croisait Edgar Snow en reportage commandé auprès de Mao ou Soon-Ching Ling, la veuve de Sun Yat-Sen, elle-même de retour d’Union soviétique où elle était allée quérir du soutien pour la bataille que le Grand Timonier menait contre le Guomindang de Chiang Kai-shek.

Dans mon esprit, tout se mélange, tout s’agrège, à travers ces deux femmes, la Russe et la Chinoise, doubles de ces exilées qui vinrent à Harbin, faire fortune ou sauver leur vie. Comme Kira, fille d’Irkoutsk en route pour Shanghai qu’Albert Londres aima dans un hôtel de Moukden. À Harbin, elle survécut en jouant du piano. L’orpheline se faisait appeler Galka, du nom de ces galets blancs qui parsèment les bords du Baïkal où elle était née. « Quand nous, les Russes de l’Est, chassés par la famine, nous sommes venus par Mandchouria jusqu’à Harbin, l’espoir de manger, de nous chauffer et de ne plus trembler sous la terreur poussait notre pauvre troupeau de femmes traquées, ignorantes et prêtes à croire, malgré tout, à l’existence d’une vie moins maudite. Des milliers de femmes, parties en un seul vol, s’abattirent contre les murailles de la Chine. Nous fûmes presque toutes retenues à Harbin »[1]. La Russe et la Chinoise, réunies ici à Harbin, en terre étrange. Comme Jules, ces femmes sont les fantômes d’un passé que j’entraperçois au coin des rues, envoyées spéciales de l’Histoire d’une ville qui en a vu des vertes et des pas mûres, des putes et des maquereaux, des aventuriers et des salauds, des artistes de cabaret et des consuls. En me perdant dans le profil de l’une, en m’étourdissant dans la musique de l’autre, je plonge dans ces années folles, quand Harbin représentait un refuge pour des centaines de milliers de Russes, Ukrainiens, Polonais, Arméniens, Géorgiens, Japonais, Coréens, Lithuaniens, Finlandais, lorsque plus de cinquante nationalités parlaient presque autant de langues ! Harbin, Tour de Babel, ville russe au cœur de la Chine où l’on peinait à déceler les idéogrammes au milieu du cyrillique ; Harbin, « Paris de l’Orient » où s’était ouverte une succursale du Bon Marché ; Harbin, paradis des errants et des vermines, les uns et les autres soumis aux soubresauts de l’histoire, venus chercher l’espoir dans cette ville ouverte aux desperados, aux espérants, aux rebelles, aux espions, aux Juifs de l’Empire russe qui avaient fui les pogromes des dernières années du xixe siècle, avant les Juifs d’Allemagne qui tenteraient d’échapper à l’extermination qui allait commencer. Harbin, le monde s’est croisé ici, dans tes rues, comme à Irkoutsk, comme à Shanghai, toutes ces villes qui dessinèrent une diagonale des damnés.

De tout cela, l’Hôtel Moderne, à quelques mètres du Portman Bar, témoigne. Ses murs racontent l’histoire de ceux qui les franchirent ou les frôlèrent. Ses tableaux devant lesquels les clients passent sans un regard racontent, par bribes, par la bande, l’accélération du temps qui eut lieu ici comme ailleurs. Ces cinq hommes aux visages las, par exemple, ce sont les membres de la Mission de la S.D.N qui échoua ici, dans l’un des salons du troisième étage, à empêcher le Japon d’annexer la Mandchourie en 1932, avant que le Pays du Soleil Levant ne signe en 1940 avec l’Allemagne et l’Italie l’accord formalisant l’Axe Berlin-Rome-Tokyo, Axe du Mal, s’il faut qu’un jour cette expression ait eue un sens.

Cela fait alors deux ans que Jules est à la tête du Consulat de France à Harbin. En 1938, il a rejoint son poste, une nouvelle fois en Transsibérien. Mais après son récent congé, en août 1939, il n’est déjà plus possible de rallier l’Extrême-Orient par l’Est. L’imminence de la guerre avec l’Allemagne l’oblige à un voyage par l’Ouest, par les États-Unis. Et seul. Sa mère Maria est morte en 1926, son fils Pierre est mort de la tuberculose en 1929. Ne lui reste plus que Mercédès, Xavier et Marie qui n’ont pu l’accompagner, ignorant que c’est la dernière fois qu’ils le voient. La Mandchourie que Jules découvre, occupée par les Japonais, s’appelle désormais Mandchoukouo, Zhong Yang Da Jie a été rebaptisée Kitaisukaya Street et l’Empereur fantoche qui se fait appeler Kang’te n’est autre que l’enfant qui régnait pour deux petites années encore lorsque Jules était arrivé en 1909. Pu Yi, le « Dernier empereur », chassé du trône par la révolution de 1911, pensait retrouver là, dans le berceau de ses ancêtres mandchous, le prestige d’un passé à jamais envolé. Étranges destinées à vrai dire que celles de ces deux hommes qui s’étaient en quelque sorte suivis, réalisant une sorte de synthèse des affres ayant secoué cette Chine tout au long de cette période que l’on appellerait plus tard « le temps des troubles ».

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De cette époque, l’ancienne église orthodoxe Sainte-Sophie témoigne également, mais cette fois-ci comme le témoin clé d’un procès dont la déposition emporte le verdict. Je m’y promenais plus tôt dans la journée, avant d’entrer au Portman bar. Érigée en terre chinoise en 1907 à l’attention des fidèles russes, cette église dont le dôme vert sert de lieu de ralliement à des milliers de colombes blanches, a depuis été transformée en musée. Au milieu des photographies retraçant l’histoire de Harbin, je prenais une fois de plus toute la mesure du carrefour qu’avait représenté cette ville. Entrecroisement des influences occidentales et de la culture chinoise, dont l’architecture de ses bâtiments transpire, je réalisais dans cette église combien Harbin était unique en Chine : aucune construction chinoise ancienne n’y subsiste. Même le temple de Confucius date de 1929. Mais je n’étais pas encore au bout de mes surprises puisque, au détour d’un pan de mur, je découvrais plusieurs reproductions de cartes postales dont j’avais tenu les originaux entre mes mains quelques mois plus tôt : il s’agissait de celles que Jules avait envoyées à sa famille restée en Europe ! Sur l’une d’elles, où l’on voit des Occidentaux déambulant dans des rues pavées et bordées de maisons bourgeoises, Jules avait écrit de sa main à l’attention de ses correspondants : « Est-on en Europe ou au Mandchoukouo ? » Quelques mois auparavant, je n’y avais vu qu’une boutade. Désormais, je percevais comme une inquiétude chez cet homme ayant passé 36 années de sa vie entre la Chine et la France, dont les six dernières, terribles, seul au Mandchoukouo, loin de sa famille, bloquée en Europe. Imaginant ses ultimes moments, vécus dans la solitude du consulat et le froid glacial du mois de février 1945, je repensais à la dépression qui l’avait, dit-on, rattrapé. Et si, là, dans le « Paris de l’orient », dans cette étonnante ville frontière de l’Europe et de la Chine, Jules avait fini par se demander dans une bouffée délirante où il se trouvait vraiment, en Europe ou en Mandchourie ? La question de Jules s’est répercutée comme en écho sur les murs du temps jusque sur les parois décaties de cette église où trône, sous la magnifique coupole bleutée, une reproduction de la Cène de Léonard de Vinci. La Ultima Cena, comme l’appellent les Italiens, ce fameux tableau où Jésus s’apprête à révéler aux apôtres celui d’entre eux qui l’a envoyé à la mort. Qui t’a tué, Jules ? Le diabète, l’asthme, la dépression ou les « agents de la mission militaire japonaise » qui, aux dires de ton ami le père Chaleil, t’auraient administré un poison violent ?

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Au moment où je sortais de l’Église, les yeux encore tout fragilisés par la semi obscurité qui y régnait, un orage violent balaya la ville, vidant du même coup l’esplanade de ses promeneurs. Je m’abritais quelques instants sous le porche tandis qu’une sorte de chant grégorien échappé du bâtiment donnait à l’intempérie une dimension épique. Seules deux personnes furent assez téméraires pour affronter le rideau de pluie qui s’abattait sur la place. Je ne pus m’empêcher de sursauter en regardant l’une d’elles : la jeune femme totalement vêtue de blanc, couleur du deuil en Chine, pressait à peine le pas, tenant son parapluie d’un bras ferme, ceint d’un brassard noir, symbole du deuil en Occident.

 

La Ultima Cena

C’est ma voisine chinoise qui me ramène, malgré elle, au Portman Bar, alors que d’un geste de la main elle tente de disperser les cendres de sa cigarette répandues sur sa robe. La pianiste a quitté la scène, laissant le jazz reprendre possession du bar et de la nuit. Ma Chinoise aussi émerge de ses pensées où l’ont conduites les notes du piano désormais muet. Elle tend maladroitement le bras et le pose sur le bord de la table, histoire de retrouver un peu de stabilité, de rejoindre la ligne de crête, un moment. Le front dans la paume de la main, c’est tout le poids de son existence qu’elle concentre en si peu de chair. Incertaine, ne voyant plus rien à regretter, à souffrir, à soupirer pour ce soir, elle esquisse un regard, puis un geste vers le serveur, demandant, à contrecœur, l’addition. Alors le garçon s’empresse d’aller chercher la note sans oublier auparavant, le salaud, de retirer l’assiette, le verre et les couverts qui, en face d’elle, ne serviront décidément à rien. Ni à personne.

L’espace d’une seconde, ses yeux se sont baissés à l’unisson de son profil, comme foudroyée par le coup de grâce que le bourreau, sans le savoir, vient de lui asséner. Ne pas sombrer. Pas ce soir, pas maintenant. Tenir un peu, tenir encore, puiser dans ce passé le courage de s’en aller, pousser la porte du Portman et respirer l’air de Zhong Yang Da Jie. Et tandis qu’elle disparaît, emportant avec elle ses secrets, les paroles d’une chanson de Barbara me reviennent.

 

Sans amour, le plaisir est mort.

Il y a des filles dans tous les bouges.

Y a des marins dans tous les ports

Mais il n'y a qu'un œillet rouge,

Mais il n'y a qu'un œillet rouge.

On ne peut jamais savoir

Ce que sera demain.

 

Le lendemain matin, j’embarque dans le train chinois à destination de Pékin, emmenant Jules avec moi contre toute raison, repoussant la fatalité des vers que Cendrars semblait avoir écrit pour lui : « La mort en Mandchourie/Est notre débarcadère est notre dernier repaire ». M’improvisant démiurge, je me refuse à interrompre son existence comme la mort le fit ici en 1945. Ensemble, nous continuerons le voyage qui l’avait amené à faire une simple escale d’une nuit à l’Hôtel Moderne. C’était en mai 1909. Le lendemain, la vie était encore devant lui, l’appelant à Pékin.

 

[1] Albert Londres, La Chine en folie, Le serpent à plumes, 1997, p. 69.

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