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Cameron road, terminus (Episode 3/4).

Boris Martin

 Cameron Road, terminus

De Paris à Hong Kong, en train

En octobre 2002, je faisais la rencontre de Marie Leurquin, née en 1921 en Chine, là où son père, Jules, était arrivé douze ans plus tôt pour y faire une carrière de consul avant d’y mourir en 1945. Gardienne nostalgique du souvenir de sa famille, Marie se demandait si les correspondances en petites rondes et les photographies couleur sépia qu’elle prenait tant de plaisir à parcourir pouvaient faire l’objet d’un livre. L’histoire de ce jeune homme de 24 ans qui avait fait « le grand voyage vers l’Extrême-Orient » ‑ un périple de 53 jours en train, en jonque et en chaise à porteurs ‑, pour rejoindre son poste à Chengdu, dans le Sud-Ouest de la Chine ; les trente-six années qu’il passa dans ce pays qui traversait les heures les plus fortes de son histoire récente ; sa carrière d’« honnête homme », les lettres qu’il écrivit sans relâche à sa mère Maria et les photos qu’il prit, tout cela me fascina. Je l’écrivis ce livre, passant alors des mois en compagnie de ce consul, parfois pris de vertige face à cette vie qui se déroulait sous mes yeux. L’idée de refaire ce voyage était née à ce moment-là, en parcourant les premières lettres que Jules écrivait à sa mère depuis Berlin, Moscou, le Transsibérien, Pékin, Chengdu. Une fois le livre paru (C’est de Chine que je t’écris…, Jules Leurquin, consul de France dans l’Empire du Milieu au « temps des troubles », Seuil, 2004. Traduit et paru en chinois aux éditions Hunan publishing group en mai 2005. Présenté lors du Salon international du livre de Pékin en septembre 2005 dans le cadre des Années croisées France-Chine), je ne tardai pas à mettre mes pas dans les siens.

Cameron Road, terminus est le récit du voyage que j’effectuai durant 45 jours entre août et octobre 2005, 96 ans après Jules. Parti de la gare de l’Est, à Paris, je prenais la direction de Hong Kong et traversai l’Allemagne, la Pologne, la Biélorussie, la Russie avant de parvenir en Chine. Ce voyage dans le présent du monde a pris, bien souvent, la tournure d’une errance dans le passé, sans doute induite par l’éclaireur clandestin qui m’accompagnait. Mais le récit de Jules, je l’ai transporté avec moi un peu à la manière dont Stendhal concevait le roman, comme un miroir qu'on promène le long d'un chemin. Les reflets qu’il m’a alors renvoyés mêlent inextricablement le monde d’hier à celui d’aujourd’hui. Peut-être même a-t-il permis à l’un et l’autre de s’éclairer mutuellement, m’offrant d’attraper au vol ces moments qui disent, un peu, ce qu’est le monde actuel. Cet homme du début du XXe siècle m’avait suivi sur mes pas autant que je m’étais inscrit dans les siens.

Pourquoi publier maintenant un manuscrit que j’ai sous le coude depuis 13 ans ? La recherche en dilettante d’un éditeur, ponctuée de quelques refus et pour le reste de non-réponses, a presque eu raison de mon désir de le voir devenir livre. De temps en temps, à la faveur d’un contact intéressé, je l’exhume. Avant de l’enterrer à nouveau. Alors autant en faire profiter ceux qui veulent (re)faire ce voyage avec moi.

 

Transe sibérienne (3/4)

 

Nous avons quitté Moscou par une nuit magnifique ;

la lune brillait d’un plein éclat et les coupoles dorées

semblaient tendre leurs flancs rebondis à ses rayons,

pour envoyer en guise de sourire d’adieu

un dernier reflet aux voyageurs.

Jules Leurquin, 7 mai 1909

 

Train fantôme

C’est après la gare de Zaudinsky, là où le Transmongolien bifurque pour rejoindre Pékin, que je les ai vues. Pendant une seconde, j’ai bien cru avoir rêvé, comme frappé par je ne sais quel mal dont les guides de voyage garderaient l’existence secrète, victime d’un mirage que ces contrées auraient le pouvoir de provoquer. Et puis, je me suis rendu à l’évidence. C’étaient bien deux voitures Pullman de l’Orient Express que je venais de voir passer, intercalées entre de vulgaires voitures russes ! Pas de doute possible. Malgré la situation pour le moins inattendue, malgré le lustre d’antan qui disparaissait sous l’épaisse couche de poussière, j’avais bien vu le fameux titre « Compagnie internationale des Wagons-lits ». L’inscription en français aurait été à elle seule suffisamment surprenante en ces lieux, mais le mystère qu’elle dissimulait ne l’était pas moins. Que pouvaient bien faire là, à plus de 8 000 km de Paris, Londres ou Venise, des voitures de l’Orient Express ?! À la faveur de mystérieuses péripéties, avaient-elles été tractées au gré des locomotives et ainsi, ballottées de gare en gare, puis de pays en pays, s’étaient-elles éloignées de leurs bases au point de ne plus pouvoir les rejoindre ? Comme des enfants étourdis qui, à l’occasion d’une sortie en plein air, se mettent à suivre une autre classe jusqu’à ce qu’ils réalisent que les visages qui les entourent leur sont inconnus. Ou bien ces princesses européennes, déchues après avoir été l’enjeu de batailles géopolitiques qui les dépassaient, avaient-elles été condamnées aux contrées sibériennes, telles de vulgaires exilées ? Et si la Sibérie avait été choisie à une sombre période de l’histoire pour servir également de terre d’exil aux voitures capitalistes ? J’avais beau chercher, impossible de trouver une explication qui tienne la route. Mais j’en avais gros sur la patate de les imaginer, elles qui avaient transporté les plus grands, les plus riches, dans les plus belles villes d’Europe, se retrouver déclassées, remisées, comme d’anciennes belles courtisanes qui auraient fini leur existence dans un sombre bordel du bout du monde.

La coupe fut près de déborder lorsque, quelques kilomètres après cette rencontre d’un autre temps, nous longeâmes un cimetière d’anciennes locomotives à vapeur. Des dizaines de machines énormes, aux roues comme entravées par les barres d’aciers qui servaient autrefois à les entraîner, à la jupe avant qui n’écartait plus aucune neige, à la cheminée éteinte sur leurs corps arrondis, noires comme le charbon qui les avait nourries. Elles étaient là, abandonnées sur des rails en bordure de voie. De magnifiques locomotives qui auraient fait le bonheur de musées ou, mieux, qui n’auraient demandé qu’à repartir. C’en était trop !

L’esprit sans doute fatigué par la fréquentation excessive des gares, je le vis très clairement se former ce train. L’une de ces locomotives maudites reprenait vie, s’extirpait de la nécropole, crachait des nuages de fumée, arrachait les deux voitures Pullman des griffes du train russe qui les avait razziées et ensemble, ils prenaient le chemin du retour vers cette Europe qui les avait oubliées. Se dessinait alors leur trajet, inverse à celui que je venais d’effectuer. À Zaudinsky, l’Extrême-Orient Express filerait vers l’Ouest. Sur la rive orientale de Baïkal, aidé en cela par les Bouriates jamais à court d’une entourloupe pour faire brailler les Russes, il réquisitionnerait un bateau fantôme sorti de son cimetière marin : forcément, il ignorerait que, depuis son époque, une voie ferrée avait été tracée à coup de dynamite au milieu des montagnes. Qu’importe finalement, cela lui ferait du bien l’air du grand large, alors que toutes ces années il avait agonisé dans la poussière de la steppe. Quelle misère et quel temps perdu ! À Irkoutsk, n’en parlons pas, il trouverait à coup sûr dans cette ville rebelle les complicités nécessaires pour se refaire une virginité. Camouflage en Rossiya, faux-papiers, faux roubles pour vrais bakchichs, il comprendrait vite la manière de vivre dans cette Russie de Poutine. Il pourrait alors entamer son long périple vers Moscou que, selon toute évidence, il ne reconnaîtrait pas, déçu comme Albert Thomas, ce petit Français qu’il avait transporté dans sa jeunesse. De toute façon, pas question de s’attarder dans la capitale, un poil dangereuse pour un échappé du goulag. Alors il foncerait tête baissée, jupe aux vents jusqu’en Biélorussie, frappant nuitamment aux portes des hangars géants, demandant qu’on lui change ses boggies trop larges pour les voies européennes. Les ouvriers, ivres comme à leur habitude, n’y verraient sûrement que du feu. Peut-être même que, par réflexe, ils proposeraient leurs médailles et leur vodka aux voyageurs absents, à peine perturbés par ce détail. En cela, l’alcool présente quelques avantages. Bien calé sur ses essieux, quoique branlants – rapport à l’ivresse des mécanos –, le convoi spectral profiterait de la nuit pour se faufiler entre le camp militaire de Brest et la gare de Terespol. Migrant pour une fois victorieux, il entrerait dans l’Espace Schengen et méprisant Varsovie et Berlin – allez savoir comment ont pu tourner ces villes durant toutes ces années ! –, il rejoindrait enfin Paris, son terminus. J’imaginais déjà l’effet que ce convoi revenant de l’Extrême-Orient provoquerait gare de l’Est, prenant place à côté de l’Orient Express d’aujourd’hui. Un tel retour aurait le goût de celui des exilés de Sibérie que plus personne ne s’attend à revoir.

 Quand je m’extirpe à regret de cette fable, le soleil décline sur les prairies vallonnées. Les couleurs paraissent composer un nuancier qu’un peintre eût bien été en peine d’imaginer : le vert clair des pâturages tranche avec le jaune des herbes sèches tandis que les plantes et les feuilles des arbres se chargent d’apporter des touches de violet, de mauve et de rouge. Au milieu de tout cela, trois ou quatre adolescents chevauchent un side-car poursuivi par les nuages de poussière qu’il brasse. Malgré la distance, la fenêtre et le bruit du train, je crois entendre l’éclat des rires des mômes, sentir le vent tiède caresser leurs joues embrasées, ressentir la palpitation de leurs cœurs emballés par la sensation de vivre.

Éther mongol

Le lendemain matin, une luminosité à la fois douce et intense, anormalement abondante, a envahi le compartiment. Elle est une invite au spectacle qui se joue dehors. Les courbes des collines, tantôt déclinantes, tantôt montantes, s’entrecroisent dans le lointain comme le font les lignes dans le creux d’une main. L’horizon qu’elles soulignent opère le partage entre la terre et le ciel, entre les tons jaune-vert de l’herbe s’étendant à perte de vue et l’immensité bleue à peine relevée par quelques nuages qui, dans ce paysage déserté par l’homme, semblent doués de vie. C’est encore la Russie pour quelques heures, mais c’est la Mongolie de nos imaginaires qui se déroule comme un parchemin duquel s’échapperait un songe longtemps gardé secret. Il s’agit de la steppe où vit le jour Temudjin, le futur Gengis Khan qui puisa dans Tengger, « le ciel éternellement bleu », la force de bâtir cet empire que Batu, son petit-fils à la tête de la Horde d’Or, étendit jusqu’en Pologne. En ce temps-là, les Mongols régnaient sur un territoire de 30 millions de kilomètres carrés. De Khanbalik, le nom qu’ils donnèrent à Pékin, jusqu’à Zagreb en passant par Samarkand, Karakorum et Bagdad, ils étaient les maîtres du monde. A

A l’approche du poste frontière russe, la steppe se fait encore plus plate, comme si Tengger appuyait de toute son immensité afin de ramener la part prise par la terre à la portion congrue. Afin de reprendre à la Russie ces terres où Temudjin naquit. Et comment s’opposer à ce ciel que le Grand Khan vénérait ? Alors, tout semble s’incliner devant l’éternellement bleu, jusqu’à se confondre avec le relief, depuis les rares maisons en bois jusqu’à ce cimetière qui épouse la colline au flanc de laquelle il est accroché. Même les nuages, dont le soleil du milieu de journée projette l’ombre à la verticale, paraissent plaqués au sol. Et pourtant, la sensation d’écrasement n’existe pas dans ce paysage où le ciel semble avoir conquis un tel territoire que, l’espace d’un instant, on pourrait croire que le train fend l’éther.

 La gare de Zabaïkalsk se charge de le ramener sur terre. Surgie de la steppe, comme la petite ville qui s’est agglomérée autour de ses bâtiments jusqu’à faire quasiment corps avec elle, elle semble à peine réelle. Pour tout dire improbable. Après la zone quasi-désertique que l’on vient de traverser, cette gare prend des allures d’oasis de béton qui serait soudainement sortie d’un désert. Au loin, entre les immeubles de deux ou trois étages qui se construisent, on aperçoit les plaines immenses. Et l’on ne sait plus qui, de la ville ou de la steppe, menace l’autre. La plaine rase qui rôde tout autour et semble prête à assiéger la minuscule cité ou bien cette dernière, corps étranger venu se greffer sur cette steppe longtemps vierge de toute agression ? C’est dans ce décor que prend fin mon périple sibérien. Zabaïkalsk est le poste frontière avec la Chine. Là-bas, au bout du quai, c’est déjà l’Empire du Milieu.

Tout le monde se prépare à une longue attente puisque le train doit subir la même opération qu’en Biélorussie afin de se mettre en conformité cette fois avec l’écartement standard des voies chinoises. Mais la longueur du convoi est telle qu’il faut prévoir six ou sept heures d’immobilisation. Avant, il faut sacrifier à un premier contrôle des gardes-frontières russes.

La femme qui entre dans notre voiture semble tout droit sortie d’un James Bond du temps de la Guerre froide. Blonde, avec quelques mèches noires qui s’échappent de son képi, vêtue d’un tailleur militaire qui enserre son corps pulpeux, perchée sur des talons hauts ferrés et suivie par de jeunes soldats, elle me fait penser à une maîtresse SM entourée de ses serviteurs. Le pas martial qu’elle adopte lorsqu’elle parcourt le couloir ressemble presque au déhanchement d’un mannequin sur un podium. Tandis qu’elle vise mon passeport en me dévisageant, je me demande qui, d’elle ou de sa caricature, a inspiré l’autre.

Cette formalité rapidement expédiée, l’intégralité des voyageurs se déverse sur le quai puisque, manifestement, il n’est pas question ici d’accompagner le train dans les ateliers. La gare est particulièrement déprimante sous le soleil de plomb qui la foudroie. En pleine rénovation, elle semble comme abandonnée, désertée par son personnel, dépourvue des habituels marchands de nourriture. Ici, ce sont les militaires russes qui tiennent la gare, observent les voyageurs. Je me joins au flot de passagers qui s’est formé et s’écoule, progressivement, vers la ville, selon le pas lent de ceux qui savent qu’il n’y a rien à espérer d’une promenade, sinon les minutes, et puis les heures qu’elle offre de décompter à leur attente.

La ville de Zabaïkalsk est à peine moins désolée que sa gare. Une partie des voyageurs se distribue dans les deux épiceries se disputant la clientèle tandis que l’autre entreprend de divaguer dans les rues désertes. La seule raison d’être de cette cité surgie du désert, c’est sa gare et son poste frontière. Ses rares commerces ne semblent là que pour recueillir les derniers roubles dont on n’aura bientôt plus l’utilité.

Dans l’épicerie prise d’assaut par des passagers davantage désœuvrés qu’affamés, je retrouve quatre jeunes Russes et Rob, un Anglais, croisés à plusieurs reprises durant le trajet depuis Irkoutsk. Nous achetons quelques bières, des cacahuètes et une galette de pain, que nous allons partager sur un bout de trottoir. Natalia et Nadine, Daniel et Vitali ont une vingtaine d’années, viennent de Novossibirsk et se rendent en Chine, à Changchun, à 1 200 kilomètres au sud de Harbin, suivre un enseignement de chinois durant six mois. Rob, quant à lui, a 26 ans, arrive de Londres et se rend à Pékin.

Nous restons un paquet d’heures sur ce trottoir à discuter de tout et de rien, depuis l’obstination supposée des Français à défendre l’exception culturelle en interdisant, paraît-il, l’expression email au profit de courriel, jusqu’au projet que nourriraient les Chinois de conquérir le monde. Vitali, empreint d’une vision très portée sur le « choc des civilisations », est particulièrement remonté contre les Chinois, mais aussi les Allemands ou les Américains. En général, contre tout ce qui n’est pas russe. Mais entre la naïveté de leur âge et leur manière d’interpréter l’actualité internationale, ils témoignent des tendances et des espoirs qui traversent la jeunesse russe d’aujourd’hui. Daniel à un bagout, un entregent et une maîtrise parfaite de l’anglais qui lui permettent d’engager la conversation avec tous les étrangers qu’il croise. Vitali, un concentré de récriminations à l’encontre du monde entier, dissimule mal la peur qu’il en a. Natalia, la casquette de travers, laisse perler sur ses joues les larmes que l’écho d’une bluette slave parvenue de l’épicerie lui arrache : elle lui rappelle cet homme marié dont elle garde une photo dans son portefeuille, témoignage d’une histoire d’amour fraîchement avortée. Elle se remonte le moral en pensant à ce projet qu’elle nourrit : se rendre l’année prochaine Moscou, et entamer un périple en auto-stop en France et en Italie. Peut-être accomplira-t-elle ce rêve avec Nadine, jeune fille au strabisme charmant dont le goût des gens n’a d’égal que la soif d’apprendre. Des jeunes de vingt ans, en somme, comme on en voit dans le monde entier. Des jeunes bien décidés à lever l’hypothèque que l’histoire de leur pays a fait peser sur leurs épaules.

Il faut maintenant songer à rejoindre le Vostok. Équipé de ses nouveaux boggies, le Transsibérien, devenu Transmandchourien, vient de reprendre sa place sur la voie qui nous fera passer d’un univers à un autre. Une fois que nous aurons subi un second contrôle, celui des douanes russes. Celui-ci n’intervint qu’après la mise en place d’un cordon de sécurité draconien interdisant à quiconque l’accès au quai, désormais occupé par les militaires russes qui s’évertuent à faire entrer les têtes des derniers récalcitrants penchés aux fenêtres. En ouvrant mon sac et en présentant ma déclaration vierge de toute mention, je repense aux médailles soviétiques achetées en Biélorussie sous le coup de l’enthousiasme et de la vodka. Elles passeront la frontière comme elles ont traversé les années.

Enfin le Vostok s’arrache du quai de Zabaïkalsk, dernier poste frontière situé à 6 666 kilomètres très exactement de Moscou, à 6 fuseaux horaires de là. 6666, comme un code mystérieux, le dernier nombre de Russie auquel un kabbaliste ou un sataniste saurait sans doute donner une interprétation. Pour moi, il renvoie seulement à cette transe sibérienne qui, ici, vient de s’achever.

La traversée du no man’s land séparant Zabaïkalsk de Manzhouli se fait à petite vitesse, comme si le train appréhendait l’arrivée au poste frontière chinois. Les trois femmes russes avec lesquelles je partage le compartiment m’invitent à partager le dîner qu’elles ont préparé : une salade de légumes frais, de concombres et de poivrons rouges, assaisonnée de quelques feuilles de persil, et puis du saucisson à l’ail sur du pain. Le tout arrosé de vodka pour fêter la frontière. Elles m’ont rejoint la nuit dernière à Tchita, quelques heures avant la bifurcation de Tarskaya où le Rossiya continue habituellement son chemin par le Nord, contourne la Chine et rejoint Vladivostok. Svetlana, Larissa et Valentina, la quarantaine, les cheveux de toutes les couleurs – blond, rouge, noir –, pantalons serrés et chaussures pointues avaient débarqué sans crier gare, négociant directement auprès de la provodnista leurs places dans mon compartiment, avant de se coucher aussitôt. Jusqu’aux formalités douanières, nous ne nous sommes adressé qu’une poignée de paroles et puis nos langues se délient autour de ce repas improvisé. Elles vont faire du « biiizniesss » à Pékin, acheter des babioles, des vêtements bon marché qu’elles revendront sur les marchés de Russie. Davantage démerdardes que businesswomen, elles sont de ces Russes qui jouent de l’ouverture des frontières pour essayer de s’en sortir. À voir les nombreux tampons qui maculent leurs passeports et la connivence qu’elles ont su installer avec les douaniers, ce n’est pas la première fois qu’elles font le trajet. Larisa, la meneuse, a déclaré une importante somme en roubles, impressionnantes liasses de billets qu’elle a étalées sur la banquette, sans aucune gêne – peut-être même avec un rien de fierté. Ces trois femmes ont l’attitude calme de celles qui en ont vu d’autres.

Le train progresse toujours aussi lentement à l’approche de Manzhouli. J’attrape au vol ces vers de Cendrars : « Comme nous approchions de la Mongolie/Qui ronflait comme un incendie/Le train avait ralenti son allure/Et je percevais dans le grincement perpétuel des roues/Les accents fous et les sanglots/D’une éternelle liturgie »… Dehors, la bande de terre s’étalant de part et d’autre de l’unique voie ferrée sur laquelle nous roulons ne porte nulle trace de vie. D’énormes trous d’obus rappellent que cette zone forme un des couloirs frontaliers les plus sensibles de la planète où les tensions entre les deux superpuissances se sont déjà traduites par l’envoi de troupes. Les casernements que l’on aperçoit, dans lesquels des militaires chinois jouent au basket, confirment que la Russie n’est déjà plus qu’un souvenir lointain. Tout comme les gardes chinois qui traversent les couloirs, exprimant de manière on ne peut plus claire que la Chine a pris possession du train dès Zabaïkalsk. Jules avait eu également la surprise de voir le train pris d’assaut : « Une fois en Mandchourie, on a installé dans les wagons des sentinelles baïonnette au canon, non que nous fussions faits prisonniers, mais pour prévenir des attaques possibles. Aimable région ! »

« Mandjouria, la douane idéale », que Jules s’était néanmoins réjoui de voir, a tout de même révisé sa façon d’accueillir les voyageurs. Tandis que le train frôle le quai de la gare plongée dans la nuit chinoise, un panneau lumineux s’adresse aux voyageurs : « Manzhouli extends a warm welcome to you. » De fait, l’ambiance n’a plus rien à voir avec celle, austère, qui régnait quelques kilomètres plus tôt, à Zabaïkalsk. La gare flambant neuve, totalement carrelée, donne l’impression d’arriver au pied d’un palais officiel. Les militaires russes débraillés ont cédé la place à des plantons chinois à l’uniforme impeccable qui se mettent au garde-à-vous à l’arrivée du Vostok. Des gardes-frontières en position martiale, tenant devant eux un guéridon à roulettes sur lequel repose un ordinateur portable, montent immédiatement dans le train désormais immobilisé. Devancé par des agents qui collectent les passeports et lui apportent pour vérification, le commis à l’ordinateur pousse son guéridon à travers les couloirs. La jeune femme qui me rapporte mon visa tamponné entame un brin de causette après avoir discrètement vérifié que mes compagnes de voyage ne comprennent pas l’anglais. J’en ignore d’ailleurs la raison puisqu’elle ne m’interroge pas sur elles et que ses questions se révèlent particulièrement anodines, presque sympathiques. D’une efficacité redoutable, l’opération n’aura duré que quelques minutes et représenté une sérieuse transition avec les rudes contrôles des gardes-frontières russes. Nous pouvons désormais poser le pied sur le sol chinois.

Le même ballet qui s’était déroulé à Zabaïkalsk se joue alors à Manzhouli. Les passagers se ruent dans l’unique boutique occupant la gare où, avec les jeunes russes, nous nous ravitaillons de nouveau en bières et cacahuètes que nous partageons sur un bout de macadam, reprenant ainsi la conversation que nous avions interrompue. Daniel virevolte et distribue des bières à tous les occidentaux qu’il a abordés dans le Vostok, Nadine réconforte Natalia en plein blues post-amourette illégitime et Vitali dodeline de la tête en apercevant des voyageurs allemands.

Dans le lointain, une immense antenne de télévision dont la forme imite parfaitement la tour Eiffel donne l’étrange impression d’admirer l’originale. Pour un peu, on se croirait au bord de la Seine, à plus de 9 000 kilomètres. Manzhouli est plongée dans la nuit, comme si la Chine retenait encore pour quelques heures le moment où elle allait se dévoiler. Chine, kilomètre 0. Le compteur russe s’est arrêté à 6 666 km, tandis que celui de Chine prend le relais : Harbin est à 935 kilomètres d’ici.

 

C’est de Chine que je t’écris…

Jules, comme tu exultais en commençant ta première lettre de Chine par ces quelques mots où la joie spontanée dissimulait mal une certaine fierté ! Comment ne pas reprendre ta phrase au moment où j’entre dans la province du Heilongjiang, l’ancienne Mandchourie. Cette nuit, nous avons traversé la Mongolie intérieure. Ce matin, comme dans une peinture chinoise, le paysage s’éveille au milieu d’une brume de laquelle n’émergent que des bribes de Chine, le pays ayant décidément convenu de garder, pour un temps encore, de son mystère. Au bord des voies, les marcheurs solitaires, les villages hérissés de poteaux, de câbles électriques et d’antennes télé rappellent ceux que l’on apercevait dans les plaines de Sibérie. Mais les nuances apparaissent peu à peu. Les maisons de briques ont remplacé les isbas et le paysage qui se révèle à mesure que se dissipe la brume réalise une surprenante fusion entre la steppe et la taïga russes. Comme si la plaine des dernières heures du voyage en Sibérie s’était recouverte des pins qui l’avaient précédé et que des montagnes trop longtemps retenues sous la croûte terrestre s’étaient arrachées aux entrailles du sol durant la nuit.

Le véritable contraste, ce ne sont pas les constructions humaines qui le créent, mais les hommes et les femmes qui peuplent les paysages. C’est ce que tu disais déjà il y a cent ans et des poussières. Durant les milliers de kilomètres parcourus dans les terres de Sibérie, c’est comme si l’homme avait perdu la bataille contre une nature définitivement trop hostile. Ici il a reconquis les territoires. Quel que soit l’endroit où porte le regard, même en rase campagne, il tombe toujours sur des traces de vie. Des ouvriers qui arpentent les champs de tournesols, un homme assis au pied d’un arbre, un autre pédalant nonchalamment ou ce vieux devant sa maison, montrant à son petit-fils ce train russe qui fend la campagne chinoise. Cette reconquête de la terre qui suit d’aussi près sa désertion est fascinante. Mais elle ne représente rien à côté de cette évidence qui hésite presque à se dire : « Je suis en Chine ».

La lente progression suivie depuis Paris aurait dû me préparer à cet horizon que je m’étais fixé, à cette perspective attendue. Et pourtant. En ouvrant les yeux ce matin sur les plaines de Chine que la brume dévoile comme par magie, je ne peux imaginer plus étonnante sensation, plus émouvant sentiment que d’être passé, en quelques enjambées, d’un univers à un autre.

« Gare de l’est, je pars pour la Chine… », murmurais-je, incrédule, il y a quinze jours, lorsque j’embarquais à bord de l’Express de la Deutsche Bahn. Ce pays, j’ai le sentiment de ne jamais l’avoir autant mérité. Non pas que le voyage ait été pénible ou chaotique. Il s’est même déroulé dans des conditions presque idéales, les trains s’enchaînant sans coup férir et les pays se parcourant le nez au vent. L’Allemagne, la Pologne, la Biélorussie et la Russie n’auront pas constitué des étapes obligées avant d’atteindre l’objet ultime du désir d’Ailleurs. Ces pays m’ont au contraire offert, en cheminant entre leurs reliefs et leurs populations, de goûter le lent déplacement vers l’Est et le sentiment de se confronter à la variabilité des choses et des hommes. Tous ceux que j’ai rencontrés à la faveur de ce cheminement m’ont donné à ressentir, un peu, de cette humanité qui vit dans cet espace béant entre l’Europe occidentale et la Chine. Tous les lieux mis bout à bout depuis les compartiments successifs de ces trains m’ont permis de dessiner cette route que l’on ne fait qu’imaginer depuis les avions.

Saint-Exupéry écrivait que ces derniers, en nous apprenant « la ligne droite », nous avaient « fait découvrir le vrai visage de la terre »[1]. Enclavé et méconnu comme il l’était alors, le monde a sans doute dévoilé ses derniers secrets à ceux qui, comme Saint-Ex, l’ont survolé en Latécoère. Mais les avions d’aujourd’hui entérinent, amplifient, mystifient même les frontières, les distances et les différences. On quitte Paris, la Seine, les quais, Belleville, un bistrot où l’on a bu un dernier verre de rouge et grignoté des tranches de saucisson et douze heures plus tard, on se retrouve à Pékin. Mais faire ce même trajet en train, c’est être témoin de sa propre progression dans le monde tel qu’il est et non plus comme on se l’imagine lorsque l’on est à 10 000 mètres d’altitude. Ne jamais quitter le sol, voir les kilomètres qui défilent, ressentir la route que l’on trace donne une conscience beaucoup plus forte de l’étendue, de la plénitude du monde. En voyageant sur une aussi longue distance en train, on redécouvre les vertus de la ligne courbe, on épouse la rotondité de la terre. On se recolle à elle.

Mais ce périple ne s’arrête pas sur cette simple satisfaction d’avoir atteint l’Extrême-Est ventre à terre, pas plus que ne s’interrompit celui de Jules. Comme lui, d’une certaine manière, j’ai rendez-vous à Harbin.

 

[1] Antoine de Saint-Exupéry, Terre des Hommes, Gallimard – Le livre de poche, 1939, p. 70-71.

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