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Cameron road, terminus (Episode 3/2)

Boris Martin

 Cameron Road, terminus

De Paris à Hong Kong, en train

En octobre 2002, je faisais la rencontre de Marie Leurquin, née en 1921 en Chine, là où son père, Jules, était arrivé douze ans plus tôt pour y faire une carrière de consul avant d’y mourir en 1945. Gardienne nostalgique du souvenir de sa famille, Marie se demandait si les correspondances en petites rondes et les photographies couleur sépia qu’elle prenait tant de plaisir à parcourir pouvaient faire l’objet d’un livre. L’histoire de ce jeune homme de 24 ans qui avait fait « le grand voyage vers l’Extrême-Orient » ‑ un périple de 53 jours en train, en jonque et en chaise à porteurs ‑, pour rejoindre son poste à Chengdu, dans le Sud-Ouest de la Chine ; les trente-six années qu’il passa dans ce pays qui traversait les heures les plus fortes de son histoire récente ; sa carrière d’« honnête homme », les lettres qu’il écrivit sans relâche à sa mère Maria et les photos qu’il prit, tout cela me fascina. Je l’écrivis ce livre, passant alors des mois en compagnie de ce consul, parfois pris de vertige face à cette vie qui se déroulait sous mes yeux. L’idée de refaire ce voyage était née à ce moment-là, en parcourant les premières lettres que Jules écrivait à sa mère depuis Berlin, Moscou, le Transsibérien, Pékin, Chengdu. Une fois le livre paru (C’est de Chine que je t’écris…, Jules Leurquin, consul de France dans l’Empire du Milieu au « temps des troubles », Seuil, 2004. Traduit et paru en chinois aux éditions Hunan publishing group en mai 2005. Présenté lors du Salon international du livre de Pékin en septembre 2005 dans le cadre des Années croisées France-Chine), je ne tardai pas à mettre mes pas dans les siens.

Cameron Road, terminus est le récit du voyage que j’effectuai durant 45 jours entre août et octobre 2005, 96 ans après Jules. Parti de la gare de l’Est, à Paris, je prenais la direction de Hong Kong et traversai l’Allemagne, la Pologne, la Biélorussie, la Russie avant de parvenir en Chine. Ce voyage dans le présent du monde a pris, bien souvent, la tournure d’une errance dans le passé, sans doute induite par l’éclaireur clandestin qui m’accompagnait. Mais le récit de Jules, je l’ai transporté avec moi un peu à la manière dont Stendhal concevait le roman, comme un miroir qu'on promène le long d'un chemin. Les reflets qu’il m’a alors renvoyés mêlent inextricablement le monde d’hier à celui d’aujourd’hui. Peut-être même a-t-il permis à l’un et l’autre de s’éclairer mutuellement, m’offrant d’attraper au vol ces moments qui disent, un peu, ce qu’est le monde actuel. Cet homme du début du XXe siècle m’avait suivi sur mes pas autant que je m’étais inscrit dans les siens.

Pourquoi publier maintenant un manuscrit que j’ai sous le coude depuis 13 ans ? La recherche en dilettante d’un éditeur, ponctuée de quelques refus et pour le reste de non-réponses, a presque eu raison de mon désir de le voir devenir livre. De temps en temps, à la faveur d’un contact intéressé, je l’exhume. Avant de l’enterrer à nouveau. Alors autant en faire profiter ceux qui veulent (re)faire ce voyage avec moi.

Boris Martin

 Cameron Road, terminus

De Paris à Hong Kong, en train

© Texte et photos (argentique) : Boris Martin

 

Transe sibérienne (3/2)

 

Nous avons quitté Moscou par une nuit magnifique ;

la lune brillait d’un plein éclat et les coupoles dorées

semblaient tendre leurs flancs rebondis à ses rayons,

pour envoyer en guise de sourire d’adieu

un dernier reflet aux voyageurs.

Jules Leurquin, 7 mai 1909

Doux décalage

Après une nuit bercée par le roulis, par l’image de ce train s’enfonçant toujours plus avant dans le continent et par les ronflements de Paul, je sens les premiers bruissements d’un réveil sur les coups de cinq heures du matin. Lève-tôt, Paul a rejoint sa femme sur la banquette du bas où ils sont blottis l’un contre l’autre, chuchotant. Ils ignorent qu’entre deux sommeils, je les observe du haut de ma couchette. Je ne me lasse pas de les voir vivre ces deux-là. Tout en lapant bruyamment leur thé, ils papotent, pouffent de rire et puis se taisent, Paul plongeant son regard bleu dans le paysage qui défile. À quelques heures d’atteindre les monts Oural, les dernières brumes dévoilent les forêts de bouleaux des légendes russes. Anzhelina se carre entre le dossier de la banquette et le torse de son homme qu’elle enveloppe de ses bras. Combien de matins semblables à celui-ci pour arriver à ce ballet où un geste répond à un autre, où une parole fait écho à un mot, où le silence se fait communion ?

 

Dans le couloir, j’assiste, halluciné, au ballet des voyageurs en pyjamas. La décontraction des Russes dans un train est à la mesure du temps qu’ils y passent. Tout occupé à diluer mon sachet de café soluble dans l’eau bouillante recueillie au samovar, je sursaute en entendant Tom Jones résonner dans les haut-parleurs. La musique, bientôt relayée par les tubes de pop russe du moment, provient de la loge de la provodnista que je vois déambuler vêtue d’un magnifique pyjama bleu agrémenté de petits lapins et chaussée de mules assorties. C’est elle qui exerce un droit absolu sur la programmation musicale dont l’unique moyen de se préserver consisterait pour le voyageur à se réfugier à l'intérieur de son compartiment, là où un interrupteur permet de couper le son. L’idée ne m’effleure même pas, me régalant de la douce folie qui s’est emparée de ce train, goûtant cette ambiance décalée que tout le monde trouve manifestement normale.

 

Vers 10h, le premier arrêt depuis notre départ de Moscou se profile. C’est à l’empressement des passagers russes à enfiler un gilet sur un babygro décoré de marsupilamis que l’on pouvait ressentir l’imminence de cette halte. À l’acharnement aussi que certains voyageurs mettaient à lire un panneau accroché au milieu du wagon. Il affiche une information essentielle : les horaires des passages dans les gares du trajet. Pour ceux qui empruntent ce train comme on embarque dans un navire pour une longue traversée, cette information est une façon de découper la journée. De saccader le temps, en quelque sorte. Et le temps, justement, a commencé à prendre de l’avance : lorsque nous descendons sur le quai de la gare de Viatka, nous avons déjà franchi le premier des cinq fuseaux horaires qui nous séparent d’Irkoutsk. Peu à peu, le temps local s’affranchit de celui de Moscou. Pourtant les horaires inscrits sur le panneau, parfois même ceux des horloges des gares, s’obstinent à marquer l’heure du Kremlin. Et le trouble dont parlait Cendrars commence alors à envahir les voyageurs occidentaux se livrant à une gymnastique de l’esprit qui ne cessera pas de tout le voyage : « Tous les matins on met les montres à l’heure/Le train avance et le soleil retarde… »

 

Dans notre voiture, la vie s’organise au rythme des arrêts qui se succéderont. Vingt-huit jusqu’à Irkoutsk. Entre deux gares, chacun s’occupe à divertir le temps qui devient ici une matière en surplus à dépenser sans compter, un contenant à remplir de petits riens. C’est dans cette vacuité qu’opère la magie du Transsibérien. Une fois à son bord, il faut abandonner toute espérance : il n’y a rien à faire. Ou si peu. Une tasse de thé à remplir au samovar, un brin de causette dans le couloir, un livre qu’on reprend, des pages qu’on griffonne et une sieste que l’on a aucune difficulté à satisfaire puisque, contrairement à la pratique en vigueur à l’époque de Jules, les banquettes restent en position couchette durant tout le voyage.

 

Keith le Canadien, de retour des toilettes, me confie ce que je sais déjà : il ne faut pas compter sur une douche. Il vient de découvrir le local spartiate qui rassemble les WC, un lavabo et une hypothétique installation pour une douche de fortune. Une notice, d’autant plus succincte qu’elle est rédigée en cyrillique, explique en effet qu’il est possible de raccorder un tuyau au lavabo pour improviser un jet qui, de toute façon, ne délivrerait que de l’eau froide. Il faut alors se résigner à faire sa toilette au-dessus de l’étroit lavabo, tandis qu’un trou percé dans le plancher sert à évacuer l’eau dont on s’asperge d’une main, l’autre étant occupée à maintenir le bouton-poussoir placé, contre toute logique, sous le robinet. C’est là que les sandales en plastique montrent l’extraordinaire palette de leur utilité alors que Keith – et c’est là son drame – en est dépourvu.

 

En tout début d’après-midi, le train entre en gare de Balyezino où s’est rassemblée une foule impressionnante s’étalant jusque sur la passerelle qui enjambe les voies. Mais cette masse silencieuse n’attend pas l’arrivée du Rossiya. De longues minutes se sont écoulées lorsque, comme sous l’effet d’un mystérieux signal, tout le monde, hommes, femmes et enfants, se met à courir en tous sens, les uns empruntant la passerelle, les autres se faufilant carrément sous le train qui nous fait face. L’effervescence joyeuse dans laquelle se déroule la scène exclue une descente de police. Ou alors c’est une coutume étrange. Il faut que nous reprenions notre route et dépassions les trains qui nous bouchaient la vue pour que se révèle l’objet de cette attente : des marchands mongols d’un train venus d’Oulan-Bator exhibent des stocks impressionnants de marchandises. Subitement, c’est comme si les wagons s’étaient transformés en étals de marchés, regorgeant de produits sortant par les fenêtres, pendus aux portes, tandis que des camelots mongols ayant endossé cinq ou six vestes identiques déambulent tels des bibendums sur le quai où les clients russes semblent en proie à une frénésie à peine croyable. Les hommes comme les femmes se ruent d’un marchand à l’autre, négocient, comptent leurs roubles, sautent de joie après une bonne affaire. L’excitation est à la mesure du peu de temps que dure l’opération : avant que le train ne reprenne sa route vers d’autres gares où se reproduira le cérémonial. La gare de Balyezino s’estompe déjà dans le lointain que l’on entend encore les cris qui s’échappent du marché improvisé. « Les trains, perpétuelles et régulières caravanes, recueillent aujourd’hui les denrées de l’Asie », écrivait Albert Thomas qui avait déjà senti le pouvoir d’attraction qu’exercerait cette voie ferrée sur les marchands. Plus d’un siècle après lui, on pouvait croire, le temps d’une escale, assister à une scène qui avait les couleurs du présent et le parfum du passé. Comme un avatar moderne d’une antique Route de la soie qui aurait quelque peu dévié de sa trajectoire. Comme une résurgence de l’empire de Gengis Khan dont les descendants assureraient, en quelque sorte, la perpétuation.

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Mais déjà Perm s’annonce, et avec elle le départ de la petite famille. Tandis que Paul se rase, nous dépassons Vereschchagino, ville tirant son nom d’un peintre du xixe siècle qui fit forte impression à Jules lorsqu’il visita la galerie Trétiakov à Moscou. Il parla à Maria de ce « tableau représentant des têtes de morts sur lesquelles volent des corbeaux », sans savoir qu’il s’intitulait « Apothéose de la guerre ». Il ignorait également que Verechtchaguine, qui peignait des scènes de guerre pour en dénoncer les ravages, avait accompagné les troupes alliées à Pékin en 1901 pour lever le siège des Légations et qu’il avait trouvé la mort en Mandchourie. Comme Jules l’y trouverait, 35 ans plus tard. Étirement du temps : cette ville exhume les traces d’un fantôme que Jules suivait sans le savoir. Dilatation du temps : nous entamons désormais un nouveau fuseau horaire qui nous éloigne de deux heures de Moscou. Paul apprêté me tient compagnie dans le couloir où nous regardons tous deux défiler le paysage qui, je le vois dans ses yeux, lui devient familier. Peu à peu, il reconnaît les lieux qui font son quotidien et son histoire. Ici en périphérie de la ville, l’usine décrépie à laquelle il doit ses mains abîmées. Là, le petit étang aménagé autour duquel la petite famille vient se rafraîchir en été. Toujours ces multiples univers, parfois partagés, toujours uniques que l’on balade dans nos têtes. Mon univers à moi est alors bien loin. Le quartier de la Goutte d’Or, Barbès, Babel frénétique, la pharmacie qui fait l’angle et doit déjà être prise d’assaut par les mères africaines ou les junkies en manque de substituts à l’héroïne et puis les escaliers de Montmartre, et les bistrots. On dit que c’est aux soldats du tsar, pressés de boire un coup dans les cafés de Paris où ils débarquèrent au début du xixe siècle, que l’on doit le mot « bistrot », qui signifie vite en russe.

Le leitmotiv est repris par leurs descendants qui se pressent, en nombre, pour descendre à Perm. C’est la dernière grande ville de la Russie européenne, porte d’entrée de l’Oural, des plaines de Sibérie et des routes commerciales vers l’Asie, une des haltes importantes du parcours. Nous plaquant alternativement contre l’une ou l’autre des parois pour laisser passer les voyageurs, comme si nous exécutions une sorte de danse connue de nous seuls, Paul et moi volons quelques instants à cette précipitation. Il s’amuse de me voir imaginer les monts Oural comme une véritable chaîne montagneuse. Et quand je m’émerveille benoîtement du charme que dégagent les maisons de bois composant les villages, il se marre alors franchement, mimant les formes de guingois que les isbas prennent sous l’effet conjugué de leur construction artisanale et du temps qui a passé sur elles.

C’est sur son regard malicieux et les minois rafraîchis d’Oxana et Anzhelina que se termine ce bout de chemin avec mes initiateurs au Transsibérien. Une fois sur le quai, Paul et moi nous donnons une accolade maladroite avant de nous séparer et de retrouver, chacun, nos univers.

 

 

Sous l’arche du ciel

« La Russie jusqu’à présent n’est pas très variée d’aspect ; ce sont partout et toujours des plaines immenses à perte de vue, peu ou pas accidentées, et de temps en temps un bois de bouleaux ». Plongé dans les courriers de Jules, je ne lève la tête que pour observer les endroits qu’il décrivait à Maria. Peut-être était-il installé comme je le suis, dans l’angle formé par la banquette inférieure et la fenêtre, écran mobile sur lequel défile le film de la Russie éternelle.

Au mois de mai 1909, alors qu’il aborde avec fébrilité ces fameux monts Oural, les sapins ploient encore sous les paquets de neige. Certes, on sort « de la plaine proprement dite pour grimper sur les plateaux », mais cela ne fait pas son compte de sensations. Dix ans plus tôt, Albert Thomas pensait aux « premières hauteurs des Pyrénées », à « un monde isolé et fermé ». Lorsque le Rossiya s’y engage, difficile de ne pas songer à cette « Europe de l’Atlantique à l’Oural » que de Gaulle prophétisait, contribuant à faire de cette région un mythe. Mais le paysage que l’on découvre balaie le fantasme d’une gigantesque barrière montagneuse qui séparerait l’Asie mystérieuse de l’Europe. Ce que l’on voit dépasse tout cela.

C’est d’abord une succession de collines bien arrondies, recouvertes d’une forêt de pins formant un épais tapis duveteux qui semble ne jamais prendre fin, sinon en bordure des larges vallons, là où s’étalent des terres marécageuses. Les courbes du relief donnent une atmosphère féminine à ce paysage où l’on voit bien peu de traces humaines. Seul, comme posé au milieu de nulle part, un pêcheur s’enfonce dans la rivière en contrebas. Le Transsibérien file désormais plein Est comme en témoigne le soleil qui, derrière nous, se fait rasant, étire les ombres et darde ses rayons sur les flancs du train qui prend une couleur jaune d’or, presque enflammée. Il semble fuir un incendie qui se serait déclaré dans la steppe, cherchant refuge entre les collines humides de l’Oural sur lesquelles une pluie s’est abattue. Le ciel porte encore les stigmates de l’averse, nuages très bas, nuances de bleu, de gris et de blanc. Et le soleil qui frappe les troncs d’arbres ou caresse les champs d’herbes hautes exacerbe des teintes orangées, presque cuivrées, comme si les vallons s’embrasaient à leur tour. Entre ciel et terre, les éléments se conjuguent alors pour offrir au spectacle son apogée : un arc-en-ciel, puis un second, apparaissent, gigantesques, lumineux, s’étirant de part et d’autre des collines, formant une arche sous laquelle le train s’engage.

La palette des couleurs qui s’étale est telle que je crois voir le tableau d’un peintre se composant sous mes yeux. Comme dans ce documentaire où, à travers un tableau transparent, Clouzot filme Picasso en train de reproduire certaines de ses œuvres. Je comprends alors ce que Stendhal a pu ressentir lorsqu’il fit face, à Florence, aux œuvres des maîtres de la Renaissance qu’il avait toujours rêvé de contempler : « J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux-Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur […], la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber »[1]. Là, en Oural, je me fais mon syndrome de Stendhal. Car ici tout se mêle, les irrépressibles frissons, l’envie de pleurer devant cette œuvre éphémère, le spectacle du monde qui se fait et se défait à chaque instant et puis l’enthousiasme, ce souffle, ce transport que l’on dit divin. Et moi qui ne crois en aucune divinité, je repense à Hengaï, le dieu des Massaï, pur esprit qui se sert de la nature pour exprimer sa disposition à l’égard des hommes, l’éclair signifiant sa colère et l’arc-en-ciel sa bienveillance. Ce soir, entre les monts Oural, Hengaï a peut-être délivré sa parole.

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La terre de l’obscurité

Le tableau s’est évanoui au rythme du crépuscule qui, dans ces contrées, joue rarement les prolongations. Mais le rideau a beau être tombé, l’Oural a semble-t-il convenu de me donner le coup de grâce. Depuis un moment déjà, filant bon train dans l’obscurité la plus dense, je suis persuadé que nous traversons un interminable tunnel. Jusqu’à ce que je réalise que nous ne sommes jamais entrés sous terre et que seule la nuit nous entoure. Le borgnon total, le noir absolu s’est emparé du Transsibérien. Nous sommes ses otages.

La région que nous traversons est si peu urbanisée que rien ne vient percer la nuit, nulle source de lumière terrestre n’étant assez puissante pour se refléter sur la voûte du ciel et permettre de distinguer celui-ci de la terre. Impossible même de repérer la végétation sur le bord des voies, alors même que le train dégage sa propre lumière. C’est comme si l’obscurité absorbait, sans en rejeter une once, la clarté qui émane de notre convoi. Quel effet doit produire, vu du ciel, ce train sinuant, tel un serpentin lumineux, dans cette étendue opaque. Si, comme Cyrano voulait le croire, « la lune est un monde comme celui-ci, à qui le nôtre sert de lune », est-il possible d’apercevoir de là-haut le Transsibérien se dirigeant jusqu’aux confins de l’Extrême-Est, vers cette autre construction humaine que l’on voit de l’espace ?

Mais la muraille de Chine est encore loin et l’hostilité de cette nuit sibérienne est telle que je me laisse aller à m’imaginer, ici, abandonné pour je ne sais quelle raison par le Transsibérien. Naufragé, perdu dans cette immensité nocturne, ce serait à devenir fou de terreur. Oublié du monde des vivants, livré à l’appétit des monstres de la nuit. Profitant de cette plongée dans le néant, les peurs primales, enfantines, tapies dans les venelles de la mémoire, ressurgissent, vivaces et fugitives. Et puis, peu à peu, sur la toile noire, des lumières se mettent à scintiller avec peine, au prix d’un effort aussi intense que la nuit est dense à percer. D’abord indistinctes et insaisissables comme des lucioles que l’on doute d’avoir aperçues, disparates et distantes les unes des autres comme des étoiles lointaines, elles se regroupent jusqu’à former des bouquets de lumière à même d’éclairer le pas d’une maison ou une venelle déserte. Ces îlots de lumière viennent rappeler ce dont on finirait par douter : que des gens vivent dans cette nuit totale, sur cette « terre de l’obscurité », le surnom que l’on a donné à cette région. Mais quels peuvent bien être leurs jours à ces gens, puisque leurs nuits sont si profondes et impénétrables ?

 

Au cœur de la Sibérie

Lorsque le jour se lève pour la deuxième fois de ce voyage, cela fait quelques heures que le Transsibérien est officiellement entré en Sibérie, franchissant nuitamment le kilomètre 2 102 qui marque, au sortir de l’Oural, la frontière quelque peu arbitraire avec la Russie européenne. Sans doute est-ce pour saluer l’imminence du passage de l’Europe à l’Asie que l’Oural nous avait plongés dans sa nuit noire inquiétante et fascinante avant que n’émerge l’ancienne capitale impériale d’Iekaterinbourg. La ville tragique, celle que bâtit Pierre Le Grand et qui vit l’assassinat des derniers Romanov en 1918, faisait figure d’oasis de lumière après l’océan d’encre que nous venions de traverser. Curieuse ironie que cette ville, restée fermée aux étrangers jusqu’au début des années 1990, fasse figure de refuge accueillant. Hier soir, elle signifiait aussi la fin du privilège dont je jouissais depuis Perm : profiter seul du compartiment. À Iekaterinbourg en effet, je vis monter une femme d’une soixantaine d’années en compagnie de ses deux petits-enfants de 10 ou 12 ans peut-être. Tant pis pour la solitude, et la convivialité.

La grand-mère est une sorte d’incarnation de la froideur russe, un monument au pays des clichés : pas un sourire, à peine un regard. C’est bien simple, je n’existe pas pour elle. Je tente bien de rompre la glace en proposant des chocolats aux deux garçons, mais le refus net et dédaigneux de la grand-mère finit de me renseigner : pourvu qu’elle n’aille pas jusqu’à Irkoutsk. L’avantage d’une telle ambiance, c’est que dès le réveil, je peux savourer le plaisir de voir se dérouler à perte de vue la taïga sibérienne. Dehors, les villages d’isbas, ces chétives maisons en bois que la moindre rafale semble pouvoir abattre, s’étalent le long de routes rarement carrossées. La voiture se fait rare ici. Les habitants se déplacent à pied, foulant des chemins de poussière, sillonnant entre les herbes hautes des terre-pleins longeant la voie. Il faut imaginer ce que cela peut représenter en hiver lorsque les températures chutent à - 30°C. Ce doit être à peine mieux au printemps quand le sol dégèle et devient boue. Le paysage, brut et presque dépourvu de tout relief, paraît sans fin, régulièrement ponctué de squelettes d’usines gigantesques. Ces carcasses de béton et de fer, probables vestiges de l’activité industrielle sous l’ère communiste, sont laissées à l’abandon, comme si l’on s’était résolu à laisser le vent, la pluie, la neige et finalement le temps, faire œuvre de destruction, d’ensevelissement, d’oubli. Un peu comme le fait ce troisième fuseau horaire dans lequel nous sommes désormais entrés.

Jusqu’au xvie siècle, cette contrée de « l’au-delà de l’Oural » était inconnue des Russes eux-mêmes qui parlaient des « gens de l’Est » pour en désigner les peuplades. Et puis les premiers Cosaques arrivèrent dans la région de Tobolsk, là où aujourd’hui on fait sensiblement commencer la limite occidentale de la Sibérie. Celle-ci devenue terre de conquête, les troupes russes repoussèrent leur frontière toujours un peu plus loin vers l’Est, jusqu’à atteindre le Pacifique au milieu du xviie siècle. De l’autre côté de l’Océan, les pionniers américains s’apprêtaient à franchir la barrière des Appalaches et à progresser vers l’Ouest. La conquête, la grande histoire de ces territoires aussi mystérieux que prometteurs.

Dans les pas des conquérants militaires, des religieux, des paysans – les Moujiks – et des serfs désireux de s’affranchir tentent l’aventure en Sibérie. Le pouvoir tsariste est à l’origine de ce vaste mouvement, mais au milieu du xixe siècle, bien peu de colons russes se sont installés. Ce n’est que dans la seconde partie du siècle que l’émigration prend son essor : le servage une fois aboli, les paysans de toutes les parties de la Russie d’Europe surpeuplée cherchent un ailleurs, une terre à cultiver. Ils sont prêts à tenter le passage malgré les conditions climatiques qui, dans les premières années, n’épargnent que la moitié d’entre eux. Le train sera l’instrument de cette colonisation. Ces pionniers de l’Est miséreux et pleins d’espoir, Jules les a croisés en 1909. L’image le frappe, le heurte. Celle de ces trains russes d’État qui côtoient le Transsibérien luxueux, ces « immenses convois de wagons à bestiaux marqués comme en France du "40 hommes – 8 chevaux" ». Mais, ajoute-t-il, soudain plein de verve, lui si peu familier des effets de style, « ce qu’ils transportent, ce ne sont pas des chevaux, ce sont des hommes, ce sont des femmes et des enfants, toutes les malheureuses familles qui n’ayant rencontré en Russie que la misère blanche, obtiennent en Sibérie des terres qu’ils rendront productives. Le courant est énorme […]. La plupart des enfants sont nu-pieds avec des robes chemises de percale. Un petit poêle au milieu du wagon, un peu de paille, peut-être quelques bancs ». Onze ans plus tôt déjà, Albert Thomas observait les mêmes mouvements de population. Plus lyrique, le futur tribun exultait : « Malgré le servage, malgré les peines sévères qui frappaient les fuyards, des aventuriers, des paysans plus épris de liberté, partaient ; ils savaient passer les monts, se cacher, se terrer dans la taïga, et des communautés russes furent retrouvées plus tard à la frontière de Chine. »

Si à quelques années de distance, Jules et Albert Thomas observent avec une telle attention ces mouvements, c’est parce que cette « conquête de l’Est » passionne leurs contemporains. L’Exposition universelle de 1900 à Paris où la Russie fit la promotion du Transsibérien est encore dans tous les esprits, en particulier dans celui de Jules qui, à quinze ans, avait erré entre les pavillons grandioses célébrant les pays du monde. Nul n’ignorait à ce moment-là que ce train était l’outil de l’entreprise de colonisation auquel le pouvoir tsariste était bien décidé à donner un coup d’accélérateur. Il souhaitait également s’en servir pour asseoir son autorité dans cette partie de l’Empire où les coursiers, à l’image du Michel Strogoff de Jules Verne, mettaient des semaines pour traverser des terres hostiles. Mais ce qui suscite avant tout l’enthousiasme des opinions occidentales, c’est de discerner dans cette course vers la Sibérie une possible réorganisation du monde qui ferait de la Russie la première puissance mondiale. À la grande satisfaction de la France, son principal allié, on la soupçonne en effet d’une ambition folle. À partir de la Sibérie, du Kazakhstan et du Turkestan qu’elles ont déjà conquis, les armées impériales pourraient traverser l’Afghanistan, cette « plaque tournante du destin de l’Asie », avant de s’emparer de l’Inde, d’en chasser le colon anglais et de régner ainsi sur un immense empire asiatique qui s’étendrait de Constantinople à Vladivostok, du Golfe du Bengale à la Mer de Kara. Le « Grand jeu », cette lutte d’influence entamée presque 100 ans plus tôt, allait enfin donner la victoire à l’Empire russe sur l’Empire britannique. C’était sans compter avec la révolution de 1917 : « En s’engageant dans la construction du communisme, la Russie rompait brutalement avec ses alliés européens, elle rompait avec son histoire tournée vers l’Europe depuis Pierre le Grand, et semblait redevenir un pays asiatique, sauvage, infréquentable. Plus que jamais, la Russie des Soviets faisait peur et on se souciait peu en Occident d’exalter le souvenir de la bravoure des Moujiks qui avaient tout abandonné pour tenter leur chance vers des horizons inconnus, sous des climats très hostiles »[2]. Le projet impérialiste tsariste était balayé par l’utopie communiste et c’est comme si, des deux grandes conquêtes que connut le monde du xixe siècle, seule l’épopée de l’Ouest américain était passée à la postérité. La Sibérie, quant à elle, garderait à tout jamais l’image d’une terre d’exil. De fait, pendant plus de deux siècles, de la Russie blanche à la rouge, elle représenta un bagne « naturel » pour les criminels, les opposants ou les prisonniers de guerre.

Lorsque Jules arrive en 1909, cela fait dix ans que le tsar Nicolas II a publié l’oukase censé mettre fin à ce système de répression. Peine perdue, le régime soviétique ne va pas tarder à le restaurer pour faire de la Sibérie l’Archipel du Goulag. À croire que cette région était condamnée à boire le sang et les larmes des hommes. Et l’escale d’Omsk approche, comme pour rappeler le souvenir de Dostoïevski, exilé dans cette ville au milieu du xixe siècle.

 

Escale

Les haltes qui rythment le parcours du Transsibérien sont précieuses. Depuis maintenant deux jours, dès que le Rossiya approche d’une gare, le cérémonial est immuable. Les voyageurs se succèdent devant l’indicateur pour être sûr qu’ils auront bien le temps de descendre. Alors chacun se prépare pour ce moment qui ne durera souvent guère plus d’une quinzaine de minutes, une aubaine qui ne survient que toutes les quatre ou cinq heures.

C’est l’occasion de se ravitailler auprès des babouchkas qui attendent le Rossiya à chacun de ses arrêts. Ces grand-mères arrondissent ainsi leurs maigres retraites, ouvrent leurs cabas qu’elles ont remplis de légumes du potager, de fruits du supermarché ou de plats qu’elles ont préparés et rangés dans des barquettes. Ces femmes aux visages ridés, aux vêtements usés, dans les yeux desquelles se mêlent bonté, lassitude et convoitise envers la clientèle ainsi déversée, sont les héritières d’une longue tradition qui remonte aux premières années de ce train. Elles ont depuis été rejointes par des concurrentes plus jeunes, qui improvisent sur des seaux renversés ou des parpaings quelques étals sur lesquels s’alignent toujours les mêmes nouilles japonaises lyophilisées, pains fourrés à la viande, saucissons, paquets de chips et de gâteaux.

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Le voyageur du Transsibérien est dans l’étrange situation de parcourir le plus grand pays du monde en frôlant seulement les villes et les populations qu’il abrite. Les gares qui se succèdent sur son itinéraire font penser à des théâtres qui joueraient à chaque fois la même pièce. Les quais que le train aborde figurent la scène sur laquelle le « peuple des gares » vient interpréter cette représentation centenaire. Et là, chacun prend place, connaît son rôle. Les coups qui résonnent comme pour annoncer le lever de rideau proviennent de l’écho du marteau de l’ouvrier chargé de vérifier la solidité des essieux et l’absence de fuites. Prudent. Les comédiens peuvent alors entrer en scène. Mélange hétérogène de ceux qui ne font que passer et de ceux qui y sont presque à demeure, ce peuple des gares forme un concentré de ces populations de derrière les murs que l’on ne fait qu’imaginer. On n’en côtoie ici que les figurants, Sibériens aux faciès changeants, descendants des anciens conquérants de l’Est, dont les rigides traits slaves se sont mêlés à ceux plus souples des Omaks, Chelagues, Matores, Assans, Khoidams et autres Koths, peuples aujourd’hui disparus. Et le rideau tombe lorsque la provodnista bat le rappel de ses ouailles, attentive à ce qu’aucune ne reste sur le quai, péripétie que l’on a vu se produire plus d’une fois.

 

Veillée d’armes

Troisième et dernière journée à bord du Rossiya. Aux premières lueurs de l’aube, la plaine de Sibérie prend des couleurs d’automne. La brume matinale que le soleil transperce est semblable à celle qui, hier soir, était transpercée par la lune. Nous venions en effet de quitter Novossibirsk quand l’obscurité qui se fit au sortir de la plus grande ville de Sibérie permit de voir que la lune était presque pleine. Le contraste avec le spectacle de nuit totale de la veille était saisissant. L’astre lunaire révélait cette fois-ci les paysages comme en négatif, frappant la brume qui flottait sur la plaine jusqu’à la rendre blanchâtre, tandis que par le jeu des ombres, les arbres et les bosquets, noirs comme l’encre de Chine, se découpaient avec une netteté confondante sur le gris du ciel. En ombres chinoises. Et comme pour parfaire un tel tableau, au loin, peut-être bien au-dessus du Kazakhstan, des éclairs cisaillaient le ciel, lui donnant des reflets orangés intenses.

Un siècle plus tôt, Jules n’en pouvait plus de décrire le spectacle à Maria : « Quelles nuits en Sibérie ! Je garderai longtemps le souvenir d’une certaine prairie qui était déjà si sombre qu’il était impossible d’y rien distinguer. Or, voici que dans une petite mare de rien du tout, mais qui semblait d’argent, toute l’eau y reflétait le ciel, j’aperçus l’image paisible d’une vache couchée sur le bord et que je ne pouvais absolument pas distinguer de l’herbe et de la terre où elle était allongée. On a beau dire, ce sont de ces petits tableaux qui enthousiasment… » La Sibérie a ce pouvoir de provoquer une émotion quasi identique à presque un siècle de distance. Comme si c’était là le seul moyen que ce territoire muet et aveugle avait trouvé pour instaurer un dialogue entre les hommes, les générations, les univers. Le spectacle du monde comme langage universel.

 

La voiture 8 s’éveille doucement dans le bruit sourd de l’aspirateur que promène la provodnista. Signe que le Rossiya parvient à la moitié de son trajet. Pour le moment, c’est Krasnoïarsk qui s’annonce, première grande ville de Sibérie orientale. La ville est bercée par l’Iénisséi, ce fleuve de plus de 4 000 kilomètres qui va se jeter là-haut dans la mer de Kara, au-delà du cercle polaire arctique, et dont le nom signifie « eau large ». Peut-être a-t-il inspiré Jules quand celui-ci évoquait ces « fleuves énormes auprès desquels la Seine n’est qu’un vulgaire ruisseau ». C’est dans cette ville en tout cas que descend la grand-mère acariâtre, accompagnée de ses deux petits-enfants, tous trois aussitôt remplacés par un jeune couple de Russes souriants. Pour fêter ça, je m’offre une visite de la gare où je croise Keith, tout heureux d’avoir veillé très tard cette nuit pour apercevoir Taïga, la ville qui a donné son nom à une marque de veste fameuse chez lui, au Canada.

Au sortir de la ville, le relief se fait beaucoup plus vallonné, presque montagneux, à rebours de la plaine qui nous a jusqu’à présent bercés et, à vrai dire, presque anesthésiés. Des kilomètres durant, comme réanimé par le paysage, j’ai le sentiment de traverser les Hautes-Alpes françaises. En fond de vallée serpente une petite rivière au bord de laquelle une dizaine de personnes a installé un barbecue et commencé de sortir des bières que chacun sirote en maillot de bain. C’est aujourd’hui samedi, et la scène pourrait sembler banale. Mais en Sibérie où les habitations sont rares et les routes désertées par les voitures, la vision d’êtres humains relève parfois de l’incongruité.

 

Dans le train, la lumière tamisée a pris le relais de la clarté du jour qui, dehors, s’en est enfuie. L’ambiance est celle d’une veillée d’armes. Dans une dizaine d’heures, le train arrivera à Irkoutsk. Une certaine fébrilité s’est emparée des Occidentaux, une tension que je partage, tiraillé entre le regret de quitter ce train devenu cocon et le désir de mettre véritablement le pied en Sibérie pour voir, enfin, le Baïkal.

Profitant de ces ultimes heures, je déambule dans les couloirs du Transsibérien, ce train qui ne dort jamais. Au wagon-restaurant, le dernier service vient de se terminer, mais il est encore possible de commander une bière. Là, dans ce décor qui célèbre l’alliance de l’Art Nouveau et du style soviétique des années 1960, je songe à ces dix premiers jours de voyage. Depuis la gare de l’Est, j’ai déjà parcouru près de 8 000 kilomètres. Leur valeur, c’est qu’ils ont été pleinement ressentis, vécus, endurés. Chacun d’entre eux a représenté un pas de plus vers l’Extrême Est.

 

[1] Stendhal, Rome, Naples et Florence, Paris, Delaunay, 1826, p. 102.

[2] Charles Stépanoff, « La conquête de l’Est », texte de présentation du livre Le Transsibérien d’Albert Thomas, Magellan et Cie, 2005, p. 9. À noter que ce texte est extrait d’un feuilleton que ce dernier publia en 1905 sous le titre La Russie, race colonisatrice…

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