Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Imprimer

Cameron road, terminus (Episode 2)

Boris Martin

 Cameron Road, terminus

De Paris à Hong Kong, en train

En octobre 2002, je faisais la rencontre de Marie Leurquin, née en 1921 en Chine, là où son père, Jules, était arrivé douze ans plus tôt pour y faire une carrière de consul avant d’y mourir en 1945. Gardienne nostalgique du souvenir de sa famille, Marie se demandait si les correspondances en petites rondes et les photographies couleur sépia qu’elle prenait tant de plaisir à parcourir pouvaient faire l’objet d’un livre. L’histoire de ce jeune homme de 24 ans qui avait fait « le grand voyage vers l’Extrême-Orient » ‑ un périple de 53 jours en train, en jonque et en chaise à porteurs ‑, pour rejoindre son poste à Chengdu, dans le Sud-Ouest de la Chine ; les trente-six années qu’il passa dans ce pays qui traversait les heures les plus fortes de son histoire récente ; sa carrière d’« honnête homme », les lettres qu’il écrivit sans relâche à sa mère Maria et les photos qu’il prit, tout cela me fascina. Je l’écrivis ce livre, passant alors des mois en compagnie de ce consul, parfois pris de vertige face à cette vie qui se déroulait sous mes yeux. L’idée de refaire ce voyage était née à ce moment-là, en parcourant les premières lettres que Jules écrivait à sa mère depuis Berlin, Moscou, le Transsibérien, Pékin, Chengdu. Une fois le livre paru (C’est de Chine que je t’écris…, Jules Leurquin, consul de France dans l’Empire du Milieu au « temps des troubles », Seuil, 2004. Traduit et paru en chinois aux éditions Hunan publishing group en mai 2005. Présenté lors du Salon international du livre de Pékin en septembre 2005 dans le cadre des Années croisées France-Chine), je ne tardai pas à mettre mes pas dans les siens.

Cameron Road, terminus est le récit du voyage que j’effectuai durant 45 jours entre août et octobre 2005, 96 ans après Jules. Parti de la gare de l’Est, à Paris, je prenais la direction de Hong Kong et traversai l’Allemagne, la Pologne, la Biélorussie, la Russie avant de parvenir en Chine. Ce voyage dans le présent du monde a pris, bien souvent, la tournure d’une errance dans le passé, sans doute induite par l’éclaireur clandestin qui m’accompagnait. Mais le récit de Jules, je l’ai transporté avec moi un peu à la manière dont Stendhal concevait le roman, comme un miroir qu'on promène le long d'un chemin. Les reflets qu’il m’a alors renvoyés mêlent inextricablement le monde d’hier à celui d’aujourd’hui. Peut-être même a-t-il permis à l’un et l’autre de s’éclairer mutuellement, m’offrant d’attraper au vol ces moments qui disent, un peu, ce qu’est le monde actuel. Cet homme du début du XXe siècle m’avait suivi sur mes pas autant que je m’étais inscrit dans les siens.

Pourquoi publier maintenant un manuscrit que j’ai sous le coude depuis 13 ans ? La recherche en dilettante d’un éditeur, ponctuée de quelques refus et pour le reste de non-réponses, a presque eu raison de mon désir de le voir devenir livre. De temps en temps, à la faveur d’un contact intéressé, je l’exhume. Avant de l’enterrer à nouveau. Alors autant en faire profiter ceux qui veulent (re)faire ce voyage avec moi.

Le monde d’hier (Episode 2)

 © Texte et photos (argentique) : Boris Martin

Ce sera seulement lorsque je serai arrivé à Chengdu

que j’aurai vraiment l’impression

de n’être plus du tout dans mon milieu ordinaire

Jules Leurquin, 1er mai 1909

 

 

Assis dans le sens inverse de la marche du train, j’ai quitté Paris dos à l’Est. Lentement, la capitale s’éloigne, défile comme à rebours sur l’écran que forme la fenêtre. La ville ne montre déjà plus que l’envers de son décor, les coursives crasseuses, les murs aveugles encore tout noircis des fumées dégagées par les locomotives diesel auxquelles se mêlent peut-être encore les vapeurs de charbon d’autrefois. « Les maisons qui bordent la voie semblent tourner le dos au voyageur – vous voyez les portes de derrière, les descentes d’eau, les cuisines et la lessive. Mais elles en disent bien davantage que les porches ou les pelouses »[1]. L’arrière-cour d’un immeuble dévoile les restes délavés d’une ancienne publicité. Ce n’est pas le « Du-Dubon-Dubonnet » ou le « Chocolat Meunier » de la rue de Sèvres et du Bon Marché, le quartier d’enfance de Jules, mais un certain Mayenne qui s’affiche, un opticien. Désormais le commerçant se contente de porter un regard las sur les voyageurs en partance. Et je ne peux m’empêcher de me souvenir que l’ancienne maison de campagne de la famille Leurquin se situait dans le village des Agets, en Mayenne. Obsession du signe poussée à l’absurde ou flot troublant d’indices du passé ? J’ai encore à l’esprit ce graff aperçu sur un mur surplombant la place Stalingrad quelques jours plus tôt : le visage grave d’un homme, le regard fixe, portant une étoile au milieu du front. Quel message silencieux adressait-il aux passants et pour quelle raison avais-je été tellement frappé par ce graff-là, exemplaire émergeant parmi les milliers d’autres qui parsèment les murs de Paris ? Conservant malgré moi l’empreinte mentale de l’étrange visage, j’ignorais encore que je le retrouverais à Hong Kong.

 

1départParis.jpg

No man’s land temporel

Descendu à la gare de Zoologischer Garten, je découvre pour la première fois la capitale allemande. À l’aplomb des sex-shops se dresse l’impressionnant clocher de l’église de l’empereur Guillaume 1er éventré par les bombardements de 1943. La ville s’offre ainsi d’entrée, comme partagée entre le poids du passé et la légèreté du présent. Jules, lui, se réjouissait que rien, aux abords de Berlin, ne rappelle « ces ignobles maisons qui représentent la ville lumière aux yeux du voyageur étonné qui arrive à Paris par la gare du Nord ». à quelques mètres de la dent creuse – le surnom que les Berlinois ont donné à l’église martyre –, je prends une chambre d’hôtel et pars à la découverte de cette ville où je resterai à peine moins longtemps que Jules en 1909. Vingt-quatre heures pour parcourir celle qu’un ethnologue considère comme « un raccourci de l’histoire du siècle passé »[2].

 

4BerlinAlexanderPlatz.jpg

Le bus traverse la ville d’Ouest en Est. Les belles avenues ombragées de Charlottenburg la bourgeoise cèdent d’abord le pas aux étendues de Tiergarten, le poumon vert de Berlin. Et puis le Reichstag apparaît, surmonté de ce dôme transparent qui, lors de sa construction, symbolisa la réhabilitation du parlement allemand et le transfert des députés de Bonn à Berlin, ainsi redevenue capitale du pays. C’est surtout là qu’Hitler prit le pouvoir en 1933 après l’incendie dont il réussit à faire accuser les communistes.

 

Peu après, le bus s’engage dans Unter den Linden, avenue bordée de tilleuls et « qui se termine par un monceau de statues, d’églises et de palais de styles divers, mais en général de commune laideur », ajoutait Jules. Nous sommes déjà dans ce qui était Berlin-Est, mais le faste actuel crée un contraste saisissant avec l’image que l’on peut avoir de la vie derrière le Rideau de fer. Il me faut attendre d’arriver dans le quartier grouillant d’Alexander Platz, au pied de l’impressionnante antenne de télévision, pour faire coïncider la réalité avec mes représentations de l’architecture réaliste socialiste. Les gigantesques artères flanquées de blocs d’immeubles alternent avec les ruelles désertes qui, comme un épisode de l’inspecteur Derrick, semblent ignorer la couleur. Les noms qu’on lit sur les panneaux résonnent tellement des échos du monde d’hier – Karl Liebknecht Strasse, Rosa-Luxemburg Platz, Karl Marx Allee – que je suis souvent près de voir la ville en noir et blanc et d’entendre les échauffourées opposant nazis et communistes. La concentration d’histoire ici est parfois éprouvante, presque oppressante. Heureusement que son recyclage offre quelques respirations.

Je tombe presque par hasard sur la ridicule relique du plus fameux des postes de contrôle entre Berlin-Est et Berlin-Ouest, Check-point Charlie. Elle se trouve à quelques encablures d’un quartier d’affaires ultramoderne occupant l’ancien no man’s land, cet espace désert, sorte de zone tampon qui courait de chaque côté du Mur. Étrange conversion des lieux. Comme perdue au milieu de Friedrichstrasse, la guérite est noyée dans le flot des voitures qui frôlent ses flancs. Les touristes candidats à l’immortalisation doivent d’abord prendre garde à ne pas se faire faucher par une grosse berline, avant d’être plus ou moins rackettés par des figurants portant l’uniforme des forces alliées autrefois en charge de cette zone internationale. La récréation tourne à la mascarade. Quelques centaines de mètres plus loin, l’histoire balaie les parodies qu’on élabore en son nom.

 

L’exposition permanente Topographie de la terreur occupe l’ancien terrain Prinz-Albrecht dont le parti nazi avait fait le siège central de sa politique de persécution entre 1933 et 1945. C’est là qu’étaient rassemblés la Gestapo et sa prison, la direction SS ou encore l’office central de la sécurité du Reich. Pratiquement tous les bâtiments qui abritaient ces services ont été détruits dans les bombardements alliés. C’est donc sur le terrain vague formé par ces ruines que l’exposition a été créée. Les fondations des immeubles ont été exhumées et les photographies, posées sur les murs des anciennes cellules, en retracent l’activité. De fait, c’est moins l’exposition que la topographie dans laquelle elle s’inscrit qui en fait tout l’intérêt. Me dirigeant vers la sortie donnant dans Niederkirchnerstrasse, je réalise que cette rue, elle-même longée par l’une des rares parties subsistantes du Mur, est l’ancienne Prinz-Albrecht Strasse, sans doute rebaptisée afin d’amoindrir le souvenir de ce qu’elle représentait à l’époque : une destination dont on revenait rarement. À l’une des extrémités de cette rue, subsiste un vieux candélabre qui a dû voir passer Goering et Himmler au retour d’une réunion à la SS. En un seul regard, une seule perspective, j’imagine durant toutes ces années la cohabitation silencieuse du Mur et des restes du bâtiment dédié à la machine de destruction nazie, le tout relevé par la présence innocente d’un lampadaire Art Nouveau. Augé avait raison : « Un siècle se faufile entre les murs de Berlin… »[3]  Et la même petite centaine d’années s’insinue entre mon voyage et celui de Jules. En 1909, dans cette « grande ville propre » où les habitants ont « l’apparence de gens comme il faut », il s’amusait que les théâtres jouent Arsène Lupin ou que la municipalité ait construit un train aérien. Il ignorait qu’il voyageait dans un monde qui allait disparaître.

Quelle pouvait bien être la psychologie des hommes et des sociétés encore vierges de l’empreinte de la barbarie humaine ? Avant 1914, écrivait Zweig, c’était « l’âge d’or de la sécurité »[4]. Dans son pays, l’Autriche, tout un peuple s’enivrait d’un sentiment de stabilité, se vautrait dans le culte du Progrès : « Personne ne croyait à des guerres, à des révolutions et à des bouleversements. Tout événement extrême, toute violence paraissaient presque impossibles dans une ère de raison ». Et pourtant, cinq ans plus tard, ce monde avait vécu. Finie la Belle Époque, envolée la religion du progrès, pulvérisée la croyance dans la paix perpétuelle d’un Kant, brutalement interrompue l’ascension de chacun vers une vie sûre et confortable. Moins de quarante après, les chimères du début du siècle périraient définitivement dans les chambres à gaz. Et un siècle plus tard, le monde de la sécurité a fait place à la guerre contre le terrorisme, les deux puisant paradoxalement à la même illusion.

 

Un dernier regard vers les vestiges du siège central de la politique du iiie Reich, et je songe à la « théorie de la valeur des ruines » qu’Albert Speer, l’architecte officiel d’Hitler, avait développée. D’après lui, lorsque les bâtiments construits sous le régime nazi seraient détruits – car il ne doutait pas qu’ils le seraient –, leurs ruines seraient aussi précieuses que celles de l’Empire romain ou de la Grèce antique[5]. Comme un pied-de-nez, à quelques encablures de là, le Quadrige de la Porte de Brandebourg brille dans le soleil couchant. Désormais, la déesse hellène de la Victoire que Hitler aurait tournée vers l’Ouest pour exprimer ses désirs de puissance et de conquête, a retrouvé son orientation initiale vers le centre de la ville, en signe de Paix. Irène, fille de Zeus, me montre le chemin de la Pologne, là-bas, à l’Est.

 

Le palmier de Varsovie

C’est l’une des premières choses que Karsten me montre en sortant de la gare Warszawa Centralna : un palmier trônant au beau milieu d’un rond-point. Avec Karsten, nous avons sympathisé la veille sur le quai de la gare de Lichtenberg à Berlin. La cinquantaine, ingénieur dans une entreprise de céramique, il se rend à Varsovie pour passer un week-end avec celle qu’il appelle, presque gêné, sa « petite amie ». Elle le rejoint depuis Minsk, en Biélorussie, où elle est institutrice. Il est 5h30 du matin lorsque nous arrivons. Karsten a quelques heures à tuer avant de retrouver Zhenya et je ne peux encore accéder à ma chambre d’hôtel. Nous voilà donc partis tous les deux dans les rues presque désertes de Varsovie que Karsten se propose de me faire visiter

Comme deux jours plus tôt à Paris, le soleil qui s’est levé là-bas, très loin vers l’Est, descend en rase-mottes sur la ville, s’insinuant entre les ruelles et les avenues jusqu’à éclairer les frontons des immeubles du plus pur style stalinien comme ceux des maisons anciennes aux tons pastels. Cette ville que j’imaginais jusqu’alors grise et triste se révèle sous des teintes presque méditerranéennes. Je devrais donc être à peine surpris de découvrir un palmier planté au centre d’un rond-point, si ce dernier n’était pas en plus été baptisé Charles de Gaulle. Hommage à celui qui, en 1919, alors qu’il n’était encore que capitaine avait obtenu son affectation dans « l’Armée bleue » de Haller, un corps de 100 000 volontaires polonais destiné à garantir l’indépendance de la Pologne, notamment contre l’Armée rouge.

Un rond-point Charles de Gaulle, un palmier… Et alors ? Il en faudrait bien plus pour surprendre Karsten. Petit et légèrement enrobé, la barbe poivre et sel, il a l’œil rieur de celui qui est habitué aux aberrations de l’existence et s’en accommode, fataliste. Dès que je lui montre quelque chose d’inhabituel, il bat l’air de la main, esquisse un sourire entendu et lève les yeux au ciel comme s’il était normal, ici, de tomber sur des choses incompréhensibles. Karsten n’aime pas la Pologne.

À vrai dire, en dehors de son amie biélorusse, il trouve bien peu de charme à tout ce qui peut venir des pays de l’Est. Originaire de l’ancienne RDA où il vit toujours, Karsten connaît bien l’ambiance des anciennes démocraties populaires. Le russe qu’il a appris à l’école, les missions de plusieurs mois qu’il a réalisées en Sibérie pour remettre en marche une usine tombée en panne, tout cela il l’a supporté. Surprenant les lignes de fuite qu’emprunte son regard lorsqu’il évoque cette période ou l’écoutant faire machinalement de la chute du Mur l’événement autour duquel semble s’organiser sa chronologie personnelle, je réalise que cette vie derrière le Rideau de fer retient tous ceux qui l’ont connue.

Nous allons ainsi, deux errants devisant de tout et de rien dans les rues de Varsovie, croisant quelques habitants commençant leur journée et des jeunes totalement ivres finissant la leur. Karsten me fait découvrir le cœur de la ville, dédale de jolies ruelles pavées et de maisons colorées dont l’origine remonte au xvie siècle, toutes reconstruites après les bombardements allemands qui anéantirent 85 % de la ville. En bordure du quartier restauré, tandis que nous frôlons les limites de l’ancien ghetto juif, je relis quelques lignes que Jules écrivit lors de son passage en 1909 : « Très jolie ville, propre, rues très larges, souvent ombragées d’arbres, pas mal d’églises, des parcs et squares remplis de lilas en fleurs. De l’autre côté de la Vistule j’aperçois pas mal de cheminées d’usines : évidemment, ici nous sommes dans le beau quartier. Ce qui est très frappant, ici comme ailleurs (en Russie !), c’est l’uniforme imposé aux Juifs comme en France au Moyen-âge : une casquette de maraîcher parisien et une grande lévite… » Sombres présages. Continuant cette balade intemporelle dans Varsovie endormie, nous croisons alors une surprenante statue en bronze, troublante tant elle semble douée de vie. C’est un enfant soldat, le visage presque invisible dissimulé par un casque bien trop grand pour lui, portant une arme tout aussi disproportionnée pour ce corps si petit. Hommage aux enfants qui prirent les armes contre les Allemands lors de l’insurrection de la ville en août 1944.

Karsten et moi terminons notre promenade là où nous l’avons commencée, à proximité de la gare. Je le sens de plus en plus fébrile au moment de retrouver Zhenya. Il se demande quel cadeau lui acheter et à quoi ils pourront bien occuper leur week-end en amoureux dans cette ville que, décidément, il n’apprécie pas. Varsovie est maintenant bien éveillée, les trains et les métros déversent leurs flots d’étudiants et de travailleurs. Assis sur un banc, buvant notre troisième café de la matinée, nous regardons le spectacle de cette ville que nous avons explorée presque en clandestins et dont ses habitants reprennent, peu à peu, possession. Nous tombons d’accord sur le fait que la différence fondamentale entre les Français et les Allemands se voit au moment de traverser une rue : les premiers se jettent dans la circulation au péril de leur vie quand les seconds attendent obstinément que le feu leur soit favorable, même si aucune voiture n’est en vue. Ce petit essai d’anthropologie sociale ne va pas bien loin, mais nous ne sommes pas là pour changer la face du monde, après tout. Le monumental Palais de la Culture et de la Science témoigne pour nous de l’Histoire qui a défilé à ses pieds. Cela fait presque 60 ans que cet immeuble – le plus haut de toute la Pologne – a été construit sur le modèle de sept tours identiques que l’on trouve à Moscou, afin de sceller l’amitié entre les deux peuples. Cadeau de Staline. C’est dire si les Polonais se partagent encore sur le fait de le détruire ou de le conserver. C’est au pied de ce monument qui symbolise tant Varsovie que nous nous quittons, Karsten et moi, mais je sais déjà ce qu’il va faire : avant de nous séparer, il m’a demandé si c’était une bonne idée d’acheter des fleurs.

 

5VArsovie.jpg

À l’hôtel Métropole, les longs couloirs sont encore recouverts d’une épaisse moquette marron et parsemés de machines à cirer les chaussures que personne n’a dû utiliser depuis le coup d’État de Jaruzelski. Seul l’autocollant Ikea sur le lampadaire de la chambre contredit l’immuabilité qui se dégage de ces murs. En face de l’hôtel, les tours en construction arborent de gigantesques affiches publicitaires pour des produits de luxe. Comme si le monde d’aujourd’hui, peu à peu, signifiait son congé au monde d’hier, l’encerclait, le cernait. Varsovie se réduit-elle à son cœur historique conservé sous cloche ou à ces gigantesques centres commerciaux qui sortent de terre ? Je saute dans le premier tramway venu pour m’écarter du centre, découvrir ce que toutes les capitales du monde renvoient à leurs marges. Leur chair et leur âme.

Une fois traversée la Vistule, les quartiers populaires s’étalent dans la grisaille à peine ravivée par la lumière éclatante de cet après-midi d’été. En bordure de Varsovie la coquette se dessine une Pologne usée, rouillée. Au milieu d’interminables barres d’immeubles décaties, des habitants à la mine préoccupée interrompent leur conversation puis tournent leurs regards bas et graves lorsqu’ils m’aperçoivent. Qu’importe ma dégaine quelconque, ils ont perçu l’intrus. Prudents, ils reprennent leur discussion en sourdine, couverte par les cris des enfants chevauchant des vélos et shootant dans des ballons dont l’écho résonne sur les murs de la cité. Parmi les adultes que je croise, j’observe une proportion anormalement élevée de personnes souffrant de handicaps, ici un homme traînant la jambe, là une femme soutenant un bras mort. Éclopés de la vie. C’est à cela aussi que l’on ressent la différence entre l’Ouest et l’Est de l’Europe : les uns s’adonnent à la chirurgie esthétique quand d’autres baladent toute leur existence les séquelles d’une fracture mal soignée ou d’une maladie dont nos généralistes n’ont plus vu trace depuis des décennies. Je repense à Waldemar Abegg, un juriste prussien en poste à Waldenburg en Silésie, la future Pologne, en 1901. Il était notamment en charge de lutter contre la malaria, encore présente dans cette région extrêmement pauvre[6]. À peu près à la même époque, en Autriche, Zweig racontait que l’ « on rencontrait de plus en plus rarement des infirmes, des goitreux, des mutilés, et tous ces miracles, c’était l’œuvre de la science, cet archange du progrès ». à moins de 400 kilomètres de distance, le développement ne prenait manifestement pas les mêmes chemins. L’avenir proche, pourtant, s’annonçait sacrément commun.

 

En compagnie de Karsten, Varsovie baignée de lumière douce et chaude a montré ses plus beaux atours. Les faubourgs de la ville viennent d’en révéler les dessous élimés. Le plus troublant sans doute est que cette vision se rapproche tant de celle de Jules dont la visite fût, à vrai dire, aussi furtive que la mienne. Une fois sorti du « beau quartier », il fut également frappé par les populations « lasses et tristes » et les « faubourgs miséreux » de « l’autre côté de la Vistule ». En dépit des années qui se sont écoulées, malgré le vernis de modernisation, Karsten avait raison : certaines choses paraissent ne jamais devoir changer en Pologne.

 

Au rez-de-chaussée du Métropole, la décoration du Metro Jazz Club se veut comme la promesse d’une intemporalité bienvenue : banquettes en velours rouge-orangé, bois foncés, tissus couleur billard, murs parsemés de partitions et de portraits de jazzmen en noir et blanc. Nat King Cole, Chet Baker, Miles Davis, peut-être… Et la soirée tant rêvée tourne court. Vestige d’un passé mélomane ou effet d’un aménagement Ikea en promo, je ne le saurai jamais : dans son décor de pacotille, le club reste désespérément muet et perd son seul client.

Après avoir poussé la porte de ma chambre, je ramasse un bristol me proposant les services de call girls qu’une main délicate a déposé durant la journée. Les chambres d’hôtel se prêtent tout aussi bien à la rêverie. Pour combattre la neutralité des lieux, on convoque ses propres souvenirs, on rapatrie le temps d’une nuit les cadavres de notre existence, rendez-vous manqués, occasions ratées, amours envolés. Parfois ils s’imposent d’eux-mêmes, n’attendant pas l’autorisation d’entrer, fracturant les serrures que le temps a bien pris soin d’installer. Ce soir-là, c’est un morceau de papier soigneusement plié et glissé dans la poche d’un sac qui s’invite. Passager clandestin, oublié là depuis des années, je le ressors du bout des doigts comme un papyrus ancien. Juste quelques mots, griffonnés au stylo bleu, en forme d’ellipse mystérieuse, par une amoureuse : « Surtout, ne faisons pas comme si rien ne s’était passé… » Archéologie des sentiments. Une bribe du passé exhumée. Varsovie s’efface quelques instants devant la Butte Montmartre et la rue Lepic. Kaléidoscope d’un amour défunt. Ne pas oublier ce qui s’est passé. Non, bien sûr, jamais. « Unforgettable, that's what you are. Unforgettable, though near or far. » Qu’importe le mutisme du Metro Jazz Club, Nat King Cole a fini par résonner à mes oreilles.

Le lendemain, je traverse de nouveau les faubourgs pour rejoindre la gare de Warszawa Wschodnia, encore un peu plus heureux que d’habitude sans doute à l’idée de prendre un nouveau train. Le mouvement. Rien de tel que le mouvement pour semer les fantômes.

6VArsovie.jpg

Belarus transit

L’express de 10h13 pour Moscou est déjà là. Avec seulement deux voitures accrochées à la locomotive, ce doit être le train le plus court du monde. Étrangement, cela crée une connivence immédiate avec les autres voyageurs présents sur le quai. En un coup d’œil, il est possible de se faire une idée des personnes – des Russes en grande majorité – que l’on va côtoyer durant les 24 heures que durera le voyage. Aussitôt après le départ, brutal comme si le train avait été catapulté, la vie à bord s’organise. Les voyageurs se mettent à l’aise, quittent le jean pour le survêtement, troquent les chaussures contre des sandales, sortent la bière, les victuailles, rechargent le portable. Ils investissent le train. Les deux voyageurs avec lesquels je partage mon compartiment se montrent modérément accueillants. Le fait est que les Russes n’éprouvent pas spontanément le besoin de sourire s’il n’y a pas de raison de le faire. Le plus jeune, le plus avenant aussi, doit approcher de la quarantaine. Un tee-shirt kaki bariolé sur un bas de survêtement, des tongs pour faciliter l’installation dans la couchette, on sent tout de suite l’habitué. Le plus vieux doit avoir 55 ans : une gueule de légionnaire, les yeux bleu acier, un corps sec, tout en muscles, exhalant des vapeurs de vodka qui parfument l’habitacle.

9GareVarsovie.jpg

Un peu plus de deux heures après le départ, la ville de Terespol, poste frontière de la Pologne orientale s’annonce. La gare dans laquelle le train fait halte est à peine moins longue que ce dernier. Sous l’auvent, seul rempart contre le soleil ardent de ce milieu de journée, de jeunes soldats à moitié avachis sur un cube de béton, l’arme posée sur la crosse, jettent un œil distrait vers notre convoi. Assis sur l’unique banc du quai, un routard occidental feint d’ignorer les voyageurs accoudés aux fenêtres qui, faute de mieux, regardent tous dans sa direction. Chacun guette le moindre indice d’un bruissement d’activité signifiant que quelqu’un prend en compte notre arrivée. Et rien ne se passe. La ville que l’on distingue derrière les bâtiments décrépis de cette gare du bout du monde semble fonctionner au ralenti. On a du mal à imaginer que Terespol représente une zone particulièrement sensible depuis qu’elle est devenue la frontière extérieure de l’Europe, face aux pays de l’Est. Certains disent même que, contrairement à la rumeur, le Mur de Berlin n’a pas été détruit, mais seulement déplacé ici. On raconte également qu’avec la ville de Brest, son homologue de l’autre côté de la rivière Bug, c’est le lieu de tous les trafics, essentiellement des cigarettes et de la vodka que les passeurs achètent à bas prix en Biélorussie pour les revendre en Pologne. Cela n’explique pas l’attente interminable, vu que nous allons en sens inverse du trafic. Notre train est à quai depuis une bonne heure lorsque les militaires se décident à le visiter. Comme s’ils avaient répondu à quelque mystérieux signal, des officiers sortent brutalement d’une guérite en bout de quai, l’air martial, le pas aussitôt emboîté par les trouffions qui peinent à dissimuler leurs sourires nerveux. Même eux ont du mal à croire à ce déploiement de forces qui tient davantage de la parade. De fait, les formalités sont rapidement expédiées, les officiers se contentant de jeter un coup d’œil aux passeports. Tout ça pour ça ? C’est qu’il est beaucoup plus simple de sortir de Pologne que d’entrer en Biélorussie.

 

Une fois reparti, le train ne tarde pas à s’arrêter de nouveau. Mais le bâtiment qu’on aperçoit n’a rien d’une gare normale : c’est un camp militaire dont l’ambiance ferait passer celle de Terespol pour un camp de vacances. Ici, pas de voyageurs sur le quai, pas d’annonces dans les haut-parleurs, pas de kiosques, mais des soldats à la discipline manifestement plus rigoureuse. Des officiers portant d’énormes casquettes et un attaché-case, suivis de bidasses qui ne rigolent pas du tout, montent dans le train. Leur arrivée ne manque pas de modifier l’ambiance du wagon : le flot des voix se tarit, les attitudes se font humbles et collaboratives. Lorsque l’un des officiers arrive à ma hauteur, je lui tends mon passeport et la déclaration de douane que j’ai remplie avec l’aide du couchettiste polonais qui ne parle pas un mot d’anglais. Autant dire à l’aveugle. Il me fait alors comprendre qu’il manque un papier supposé être accroché à mon visa de transit. Il a l’air contrarié. Je joue le naïf jusqu’à ce qu’il me tende un papier, rédigé en cyrillique, en me demandant – c’est plutôt un ordre – de le remplir. Aidé par le plus jeune des deux Russes de mon compartiment, je remets alors le document à l’officier, qui prend un air enfin satisfait. Je m’en sors pour cette fois-ci. « Jusqu’à la frontière avec la Russie », me dis-je, naïvement. Elle n’arrivera jamais, m’offrant de réaliser avec retard que nous venons d’entrer en Biélorussie et que c’est la Russie qui opère ce contrôle. Bien mieux, je suis censé être déjà en Russie, fiction d’autant plus étonnante que, du coup, les autorités russes m’autorisent à entrer sur leur territoire avant la date prévue sur mon visa. Je repense alors à cette petite phrase que Jules écrivit, en 1909 : « Qui n’a pas passé la douane russe ignore la douceur de vivre ! »

 

Nous rejoignons enfin la gare « civile » de l’ancienne Brest-Litovsk, nœud ferroviaire autant qu’historique. C’est là, en 1918, que la jeune Russie soviétique signait une paix séparée avec les Empires centraux allemands. Chacun y trouvait son compte : l’Allemagne pouvait concentrer ses efforts de guerre en France et les bolcheviques se consacrer à leur Révolution encore fragile. D’ailleurs, au frontispice du bâtiment récemment rénové figurent la faucille et le marteau, première résurgence visible du passé qui, dans ce pays, joue les prolongations. La Biélorussie est l’une des dernières ex-républiques de l’URSS à avoir conservé certains attributs du communisme, les kolkhozes et les sovkhozes, les syndicats officiels et un parlement dont les députés appartiennent tous au parti du président Loukachenko. Quelle peut bien être la « consistance » de ce pays dont le seul nom, après sa douane fantoche, annonce déjà la Russie ?

 

À peine arrivé, notre train ressort à petite vitesse de la gare pour être conduit dans un hangar où il sacrifiera à un rituel immuable pour toute entrée sur le territoire russe : le changement des boggies. Afin de prévenir l’utilisation de son réseau ferroviaire par des armées ennemies, l’Empire russe avait décrété une différence d’écartement de ses voies de 85 mm supplémentaires. Imparable. Prise en charge par une équipe d’ouvriers, chaque voiture est placée sur un pont avant d’être soulevée par une grue. On glissera alors dessous les nouveaux boggies qui nous ouvriront les voies russes.

Durant l’opération, il n’y a rien d’autre à faire qu’errer dans les ateliers gigantesques. Un ouvrier en profite pour tenter de me refourguer une vieille médaille militaire russe, forcément unique et de grande valeur, qu’il sort de son bleu de travail. Mon manque d’intérêt ne l’émeut pas. L’œil brillant, il m’entraîne vers un placard rempli de casques de chantier, de chiffons et de détergents. Il en extirpe une bouteille de vodka dont il verse une bonne rasade dans un gobelet en plastique qu’il me tend. La ficelle est un peu grosse, mais je laisse faire : quitte à tuer le temps… Certains de ses collègues se sont rapprochés, amusés, sans doute habitués à ses tentatives de marchandage. Et entre deux gorgées d’alcool brûlant, ils me glissent dans le creux de la main des graines de tournesol, histoire de m’aider à résister aux ravages du tord-boyaux. Un des Russes resté à bord du train insiste également pour que j’accepte un morceau de son sandwich. L’ambiance est bon enfant, un peu surréaliste : l’un tente de me soûler quand d’autres, discrètement bienveillants, préviennent l’ivresse. Bientôt les blagues fusent en russe que, l’espace d’un instant, j’ai l’impression de comprendre. Les verres de vodka sont hissés dans les wagons encore suspendus dans le vide, des rondelles de saucisson font le chemin inverse. Un jeune manœuvre se met en tête de jouer de la batterie à la clé à molette sur des morceaux de taule, quand le chef de chantier, à peine énervé, rappelle ses troupes à leurs devoirs. Alors chacun, résigné, finit son verre, reprend son poste et active les vérins pour poser les wagons sur leurs essieux. Déjà la locomotive fait son entrée dans l’atelier, venant récupérer les voitures désormais habilitées à faire convoi sur le réseau russe. Au moment de remonter à bord, c’est presque la totalité des ouvriers qui, dans une ultime tentative, sortent de leurs poches des médailles par dizaines. Pour prix de cette expérience hallucinatoire, j’en prends une poignée : ce sont toutes les mêmes. En regardant un peu étourdi cette équipe largement imbibée de vodka, une pensée fugace traverse mon esprit à peine moins embrumé : c’est tout de même elle qui vient de changer tous les boggies du train.

Dans le wagon aussi, l’ambiance s’est franchement détendue à la faveur de cette longue halte forcée. Des éclats de rire fracturent les compartiments enfumés où des parties de cartes se sont engagées entre des voyageurs occupés à tenir dans leurs bras certaines des femmes montées à l’arrivée de notre train pour vendre des vêtements ou de la nourriture. L’une d’elles me frôle et caresse ouvertement ses seins en me dévisageant, avant de m’enlacer. L’annonce du départ imminent du train réduit à néant l’idylle naissante.

 

Le soir tombe et le calme qui s’en suit favorise la détente avec les Russes de mon compartiment. Le plus jeune vit à Moscou où il est cuisinier. Grâce à quelques mots d’anglais, il sert d’interprète avec le plus vieux qui ne cesse de frapper sa gorge d’un doigt, signe que l’alcool a encore coulé à flots dans son gosier. J’apprends qu’il est Sibérien et son discours décousu parle d’ours qu’il aurait abattus, de bouteilles qu’il a descendues et de son fils dont il tellement fier depuis qu’il a obtenu son diplôme de médecin. Quelques bières plus tard, le voilà endormi, plongeant le compartiment dans un silence à peine perturbé par ses ronflements. Dans ce train qui file désormais pour de bon vers Moscou, je repense à cette vision fugace de la Biélorussie, cet aperçu que m’en a offert la gare de Brest, porte d’entrée d’un monde où tout est bon pour s’en sortir. Qu’importent les moyens. Les ouvriers qui refourguent des médailles sans valeur contre quelques dollars, la vendeuse de victuailles qui s’offre comme prostituée d’occasion : dans cette zone frontalière, chacun essaie de grappiller les miettes des richesses qui transitent d’un côté comme de l’autre de ce mur invisible entre l’Est et l’Ouest de l’Europe.

 

La nuit qui a définitivement englouti le pays est le décalque du mystère qui entoure la Biélorussie, dernière dictature de type soviétique qui vit dans l’obscurité où l’a plongée son président, dont l’autoritarisme et l’antioccidentalisme finissent même, c’est dire, par gêner Poutine. Pays oublié, régime oublieux du quotidien de sa population, comme en témoigne la négation du drame de Tchernobyl. La fameuse centrale se situait en Ukraine, à 300 km au sud de Minsk, mais c’est la Biélorussie qui a reçu 70 % des retombées radioactives de l’explosion de 1986 qui ont depuis transité par la chaîne alimentaire, continuant de tuer des milliers de personnes dont nul ne se soucie. L’obscurité avale ce pays dont je n’aurai pas vu grand-chose. Quel étrange sort que celui de la Biélorussie où les trains semblent ne jamais devoir s’arrêter, enclave condamnée à n’être qu’un couloir de transit entre l’Europe et la Russie.

 

 

 

Moscou est passée à l’Ouest

Jules s’amusait à l’idée d’emprunter « la même route que Napoléon : Smolensk, Moscou, le Kremlin… » Ses lettres sous le bras, je découvre cette ville qui l’avait tant impressionné. Sans doute la première véritable illumination depuis qu’il avait quitté Paris. Berlin et Varsovie étaient presque passées inaperçues dans son récit, mais Moscou lui avait inspiré des descriptions enflammées.

Il n’en revenait pas d’avoir devant les yeux les monuments qui emplissaient ses pensées depuis qu’il les avait vus représentés au pavillon de la Russie lors de l’Exposition universelle de 1900, à Paris. C’est d’abord « La "Place rouge", mi-place de Grève et mi-forum antique où se déroule à peu près toute l’histoire russe ! » qu’il découvre, et puis « l’église aux "clochers artichauts" recouverts de feuilles d’or, c’est le Kremlin ». Son enthousiasme se conjugue presque mot pour mot à l’emportement de Blaise Cendrars qui verra plus tard dans cette forteresse « un immense gâteau tartare croustillé d’or, avec les grandes amandes des cathédrales, toute blanches et l’or mielleux des cloches… » Blaise et Jules, tous deux emportés par la magie de Moscou.

Aux fiacres et à leurs cochers sur lesquels Jules était tombé à la sortie de la gare, ont désormais succédé des files interminables de taxis dont les chauffeurs attendent le client en grillant clope sur clope. « Le taximètre y étant inconnu, il faut marchander », grommelait Jules à l’époque. Cela nous fait un point commun, mon cher Jules ! Aujourd’hui encore, si l’on s’adonne aux taxis sauvages de Moscou – de bonnes vieilles Lada en général –, il faut également se préparer à des négociations délicates lorsque l’on ne connaît ni la ville ni la langue. Autre particularité quand on décide de recourir à ces taxis plus ou moins clandestins, ce n’est pas le client qui repère la voiture : c’est elle qui le choisit. Les véhicules n’étant, et pour cause, équipés d’aucun signe distinctif, on agite la main en se mettant au bord de la route jusqu’à ce que l’un d’eux sorte de la circulation et se range le long du trottoir. Mais si les fiacres ont bel et bien disparu, Jules, sache que l’on voit encore des passants s’arrêter devant les églises, s’incliner et faire des signes de croix. J’assistai à cette scène devant la cathédrale du Christ Sauveur, celle-là même, écrivais-tu, « qui, commémorant la retraite des Français, est vraiment moderne : pas de dorures, mais du marbre et du porphyre. Dômes en or plaqué. Cinquante ans de construction, cinquante millions de frais… et, gravée sur le marbre, l’histoire de la campagne de 1812 ! » Tu ignores sans doute que l’édifice actuel n’est qu’une réplique récente de l’original. Staline l’a fait dynamiter dans les années 1930 dans le but de construire à son emplacement un palais des Soviets de 415 m, surmonté d’une statue de Lénine de 100 mètres de haut. L’immeuble mégalomaniaque ne vit pas le jour. En revanche, les canons frappés de « l’N fameux qui fit longtemps trembler l’Europe », celui de Napoléon, je les ai vus. Ils sont toujours bien là, Jules, alignés le long de l’Arsenal dans l’enceinte du Kremlin. Et ce que tu appelais « le bazar » en le comparant au passage des Panoramas à Paris, le l’ai vu aussi : aujourd’hui, il s’appelle le GUM, bien commode contraction pour Gosiedarstvenny Universalny Magazin ! Et l’Église Sainte Basile, « avec ses huit clochers artichauts » comme tu la décrivais, je n’ai pu la manquer, me souvenant de l’anecdote que tu pris un malin plaisir à raconter à Maria : « Ivan le Terrible avait demandé à l’architecte s’il se croyait capable de faire une autre église encore plus belle ; l’autre ayant répondu "oui", le souverain lui fit immédiatement crever les deux yeux pour l’empêcher de s’y essayer ». Et bien, cette anecdote, elle a traversé les années, Jules, car – mystère de la transmission – je la retrouvai dans le Lonely Planet, continuateur actuel des fameux Guides rouges Baedeker de ton époque. Désormais il n’est pas un pays, une ville qui n’ait son guide tenant dans la poche. Le monde a été tellement inventorié, cartographié, recensé que nous en sommes tous, voyageurs, à nous retrouver aux mêmes endroits balisés, nourrissant l’espérance folle de toucher l’âme d’un pays dans quelques interstices que l’uniformisation du monde aurait épargnés.

 

Passés les premiers moments d’étrangeté, le Moscou d’aujourd’hui se distingue bien peu des villes de l’Ouest, tant la capitale russe en est devenue une copie presque conforme. Les fameuses « sœurs », ces sept tours de Moscou ayant servi de modèle au Palais de la Culture et de la Science de Varsovie, sont elles-mêmes inspirées des tours Art Déco de New York. Staline voulait, dit-on, concurrencer les États-Unis et redessiner la ville au diapason de sa folie. Dans la gigantesque avenue Tarskaya, les enseignes des magasins ne diffèrent pas de celles que l’on trouve boulevard Hausmann à Paris, tandis que le culte ridicule de la voiture s’exprime de préférence dans d’énormes 4X4 noir aux vitres teintées, roulant à grande vitesse. Les jeans taille basse offrant une vue imprenable sur la ficelle du string ont également fait le voyage jusqu’ici, perdant encore quelques centimètres au moment de se poser sur les hanches incroyablement étroites des jeunes Moscovites. Chez les hommes, la tendance est clairement à la chaussure longue et pointue en cuir jaune-beige, mélange de santiags et de mocassins. Je me demande si des psy ont déjà fait le rapport sur la cohabitation en pleine rue entre ces chaussures presque phalliques et les jeans s’arrêtant à quelques centimètres du pubis.

 

J’envie l’étonnement que Jules avait ressenti en parcourant Moscou, les images entrées par flots entiers dans ses yeux grands ouverts : les enfants des rues, les marchands des quatre saisons, les fidèles venant assister à la bénédiction des eaux de la Moskova, les processions chamarrées sinuant dans les ruelles, bercées par les cloches du Kremlin. La magie n’a pas opéré pour moi, et il faut croire que le temps n’y fait rien. Car en cela je partage la déception d’un jeune étudiant qui, quelques années avant Jules, en 1898, avait gagné un voyage en Transsibérien. Albert Thomas, qui deviendrait ministre et dirigeant socialiste, étrennait ainsi cette ligne qui n’était même pas encore achevée, allant seulement jusqu’à Tomsk, en Sibérie occidentale. De Moscou, qu’il s’imaginait jusqu’alors comme « la ville fabuleuse et lointaine, la ville orientale, splendide comme une cité des Mille et une Nuits, où la Grande Armée n’avait pénétré qu’avec une sorte de religieuse terreur », il n’avait retenu « qu’un fouillis de maisons basses, de cheminées d’usines, fumant parmi des dômes sans hauteur, de chantiers et d’ateliers ». Finalement, le jeune voyageur trouvait Moscou « trop occidental »[7].

Cela tient bien souvent à peu de chose de succomber ou non au charme d’une ville ou d’un pays. Un rien – la fatigue du voyage, la difficulté à trouver un hôtel, un simple trajet en taxi – peut indifféremment condamner ou sacraliser une ville. Mais il suffit d’un regard, d’un coup de main au bon moment ou d’une conversation pour en fixer à jamais l’empreinte : comme Jules l’expliquait à Maria, ce sont « les gens qui m’intéressent encore plus que les monuments ».

 

Je n’en suis pas pour autant à regretter que le temps ait passé et que Moscou soit devenue ce qu’elle est aujourd’hui. Le Moscou de Jules n’est plus et je me réjouis tout autant de l’avoir découvert à travers ses yeux et sa plume. Je m’apprête donc à quitter cette ville, sans doute désenchanté, mais déjà enthousiaste à l’idée de ce qui m’attend encore plus loin, vers l’Est. En réalité, durant ces quelques jours, j’ai erré dans Moscou comme un alpiniste candidat à l’Everest séjourne quelque temps au camp de base. Cette ville était une étape, mieux, un point de départ et m’en détacher ne suscite aucun des regrets que Jules avait éprouvés. Mon Everest à moi, c’est le Transsibérien.

 

[1] Paul Théroux, La Chine à petite vapeur, Grasset – Les cahiers rouges, 1989, p. 23.

[2] Marc Augé, « Un ethnologue sur les traces du mur de Berlin », Le Monde diplomatique, août 2001, p. 4.

[3] Idem.

[4] Stefan Zweig, Le Monde d’hier, Bermann-Fischer Verlag AB, Stockholm, 1944.

[5] Daniel Vernet, Le Roman de Berlin, Éditions du Rocher, 2005, p. 106.

[6] Boris Martin, Chronique d’un monde disparu, Seuil, 2008.

[7] Albert Thomas, Le Transsibérien, Magellan et Cie, 2005, p. 9.

Les commentaires sont fermés.